Le château près du fleuve
Nous primes le train pour traverser la France. Ceci constituait une grande aventure car si le temps passé sur les rails était quatre fois moindre que celui passé dans une diligence, il fallait organiser le voyage en prévoyant plusieurs arrêts pour le repos de Dorothy dont la grossesse était considérée comme trop avancée pour voyager. Olivier lui avait proposé de rester à Vaison jusqu’à l’accouchement et de le rejoindre ensuite. Elle avait refusé catégoriquement et Olivier n’avait pas vraiment insisté. Harry avait décidément les idées bien arrêtées et il était aussi têtu que sa sœur. La savoir près de lui le rassurait aussi.
Nous nous arrêtâmes à Lyon, à Dijon et enfin à Reims. Un homme dont la taille avoisinait le double mètre se tenait en retrait, sur le quai. Quand nous descendîmes en sautant du marchepied, il se dirigea, sans l’ombre d’un doute, vers ce compartiment et il proposa une main bienveillante à Dorothy. Il se présenta, il était le typographe du journal. Monsieur et madame Peeters les attendaient au bureau. Il donna quelques ordres aux porteurs, puis il nous guida vers l’extérieur. Une berline et une malle-poste les attendaient devant la gare. Un homme les vit arriver et il ouvrit directement la porte de la berline.
Olivier fronça légèrement les sourcils. Une berline ne pouvait tenir que quatre personnes, s’y entasser à sept ne permettrait pas à Dorothy de se reposer. Cette dernière partie du voyage était de loin la plus fatigante ; Olivier avait très bien étudié la carte et les routes qu’il fallait emprunter. Nous allions devoir rejoindre la vallée de la Meuse, en passant par les sombres forêts ardennaises ainsi que les méandres des rivières qui se jettent dans le fleuve. Comme s’il avait prévu sa réaction, le typographe se pencha vers lui et lui déclara que la berline était un modèle allemand, il avait trois banquettes et que lui-même voyagerait dans la malle-poste qui précéderait le convoi.
Si le père de monsieur Peeters était un peu sceptique sur ce notaire qui laissait tomber une étude pour reprendre un journal déclinant et, qui plus est, dans un pays qu’il ne connaissait pas, il ne le laissa pas paraître. Il nous accueillit très chaleureusement ; il adorait les enfants et nous permit de nous installer sur tout un étage de leur propre maison. Nous étions quelque peu à l’étroit mais nous trouvions cela très amusant, comme si l’appartement était un lieu de villégiature. Le mois de juin s’ouvrait sur une météo favorable, qui nous permit de nous adapter sans trop de mal à ce nouveau pays.
C’est à ce moment-là que Monsieur et madame Peeters appelèrent mes parents par leur prénom ainsi que ceux-ci quittèrent également leur patronyme pour les appeler Guillaume et Fanny.
Dorothy et Fanny cherchaient activement un logement pour notre famille. Dorothy était fatiguée, mais l’appartement étaient véritablement trop petit, elle tournait en rond et supportait difficilement le bruit de nos jeux quand il pleuvait et qu’elle ne pouvait nous envoyer crier ailleurs.
La maman de Guillaume, présumée être folle, était une femme inquiétante et ténébreuse. Mes sœurs en avaient un peu peur. Dès qu’on s’approchait d’elle, dans l’un de nos jeux, elle semblait nous jeter un sort. Pour ma part, cette vieille femme m’intriguait. Je l’observait à la dérobée et la suivais de temps en temps.
Elle n’avait pas d’autres occupations que de s’occuper de son jardin. C’était un très beau jardin aromatique et médicinal. Nous n’avions pas le droit de nous en approcher mais il m’attirait d’avantage chaque jour. Ni tenant plus, je décidai d’aller faire un tour dans ce cloître mystérieux.
Je pris bien soin de vérifier qu’elle ne s’y trouvât pas et je m’aventurai parmi les essences qu’elle soignait. J’observai chaque espèce avec respect, sans en arracher et en caressant les fleurs doucement. Les odeurs des quelques pieds de thym et de romarin me plongèrent dans les parfums familiers de la Provence. Je les humais les yeux fermés avec déjà, un brin de nostalgie. J’avais quitté mon pays natal avec un regret éternel, car je savais que c’était pour de très longues années.
Le doux bruissement d’un arbre attira mon attention. Il s’agissait d’un eucalyptus. Je courus vers lui et l’enlaçai en riant, comme si je retrouvais un vieil ami. C’est alors que je la vis. Elle était sur le perron et manifestement, elle m’observait depuis un certain temps. Je me sentis prise au piège, car le jardin était clos par une haie de houx et charmes qui montaient jusqu’à deux mètres. Elle bloquait la seule issue possible. J’eus l’impression de me liquéfier et je baissai la tête, en proie à la honte d’avoir fait une très grosse bêtise.
La vieille femme resta sur le perron à attendre que je vienne jusque chez elle pour pouvoir me réprimander. Je m’avançai péniblement. Elle me fixa tout ce temps, la tête légèrement penchée. Ses yeux perçants, sa peau tachetée et sa bouche dont les lèvres avaient pratiquement disparu mais d’où une multitude de ridules convergeaient appuyaient épouvantablement son aspect de vieux serpent.
- Comment s’appelle l’arbre sous lequel vous vous êtes cachée ?
- Un eucalyptus, madame. Je vous prie d’excuser mon...
- Bien, m’interrompit-elle. Comment le connaissez-vous ?
- Nous en avions un à Caderousse, ma maman l’aimait beaucoup. Je vous prie de...
- Ne te confonds pas en excuse, ajouta-t-elle en balayant l’air d’une main pour me chasser de sa vue.
Je n’hésitai pas et filai rejoindre mes sœurs, le souffle court.
Durant le premier mois, monsieur Peeters, père, montra tous les arcanes du métier à Olivier qui notait et posait des questions, démontrant par là, son intérêt. Très vite, le journal devint une passion.
Pendant ce temps, Dorothy et Fanny visitèrent quelques maisons aux alentours. Dorothy était un peu déçue car la vallée de la Meuse était abrupte et ne permettait pas de grands domaines comme celui qu’elle avait eu en Provence. Pourtant,en ce jour de juin, Fanny lui avait promis une surprise. Elle avait appris par une cousine qu’un château venait d’être mis en vente. Il longeait la Meuse, côté ouest, il avait un jardin à la française avec une belle orangeraie. Les propriétaires y étaient très attachés mais désargentés. Ceux-ci le vendaient en viager et ils continueraient à y vivre dans une aile indépendante qu’ils habitaient déjà. Ils avaient déjà refusé de nombreux prétendants, parce qu’ils voulaient que la cohabitation fût harmonieuse et ils ne l’envisageaient sous cet angle que si les futurs propriétaires étaient nobles, amoureux et respectueux du patrimoine. Quand le marquis apprit que Dorothy avait été la châtelaine d’un château dominant le Rhône, il accepta qu’elle visite son domaine.
Dorothy me demanda de l’accompagner. Comme pour les autres demeures, elle voulait avoir mon avis. Elle medemandait à chaque fois si le bâtiment était hanté et si la famille y vivrait heureuse. Cela nous était arrivé de refuser d’entrer sous prétexte que je regardasse le bâtiment avec terreur. Dans mes visions, je n’avais vu que l’intérieur de la maison et encore uniquement quelques pièces : ma chambre, la salle à manger et les salles d’aisance. Cela aurait bien plus commode si cela avait été la façade !
Le vieux marquis de Soignes nous attendait sur le perron. Il regardait le Clarence venir à lui avec une certaine méfiance. Il considérait que l’aristocratie française n’existait plus depuis que la Révolution lui avait coupé la tête. Les « noblionsfrançais » étaient, selon lui, des usurpateurs qui avaient profité de Napoléon pour se créer des titres qui n’avaient pas lieu d’être. Lui, par contre, était marquis de père en fils depuis Charlemagne, même si son château était plus récent que cela, puisqu’il était un pur produit du classicisme.
Dorothy se présenta avec son délicieux accent anglais que le marquis apprécia avec une certaine mesure. Son ventre prêt à éclater la rendait beaucoup plus sympathique. Le marquis regarda à peine Fanny, la prenant pour la dame de compagnie de la Comtesse. Fanny ne s’en offusqua pas, elle s’amusait de la scène, avec un sourire gentil, sans prendre la parole, puisqu’il aurait été inconvenant de le faire. Quant à moi, le marquis fut charmé, il me le confia quelques années plus tard. Il trouva que j’avais un charme hors du commun, ma délicatesse et ma finesse d’esprit se lisaient, me dit-il, sur les traits de mon visage, dans mes yeux et même dans mon maintien !
Quand une domestique invita l’institutrice aux cuisines alors que Dorothy fut conviée à prendre le thé sur la terrasse, Dorothy s’apprêta à lever la méprise, Fanny l’en dissuada avec un petit clin d’œil discret. C’était aux cuisines qu’on apprenait le plus de choses sur la vie de ce château. Le marquis se retira dans son cabinet, tandis que la marquise prit le relais. Autour d’une tasse de thé, elle demanda à Dorothy ce qu’une Anglaise faisait en Provence et pourquoi elle atterrissait ici. Sans mentir, mais en omettant les détails qui pourraient fâcher, Dorothy raconta d’une voix tranquille, la vie qu’elle menait dans son château espérant la retrouver ici au bord de la Meuse. Elle expliqua aussi qu’elle avait quatre filles, mais que j’avais un don particulier, qui me permettait de déterminer si la famille serait heureuse dans le château qu’elle choisirait. Ainsi, elle avait déjà refusé plusieurs offres. La marquise en fut intriguée.
- Mais vous savez que nous ne vendrons pas à n’importe qui, c’est nous qui choisirons nos successeurs. Vous comprenez fort bien, que nous voulons que la vie de ce château continue comme elle l’a été depuis des siècles !
- Certes, mais vous aussi, vous devez accepter qu’un château, aussi majestueux soit-il, ait le droit à la parole. L’acheter, revient presque à se marier avec le bâtiment. Nous devrons le soigner, l’embellir sans pour autant le dénaturer. Cela ne peut se réaliser que si nous sommes en symbiose avec les salles, le parc, la terre et le fleuve qui l’arrose. Je crois que la succession de ce bien doit être un acte qui coule de source de part et d’autre.
La Marquise fronça les sourcils. Elle voulait être la seule à choisir et n’avait aucune habitude qu’on la contredise. Dorothy ne se laissa pas impressionner par la mine sévère.
- Pour tout vous dire, nous avions des vues sur un château d’un style classique, comme le vôtre, mais nous avons décliné car le châtelain a vendu gargouilles et cheminées au plus offrant ravageant les façades de la sorte. Pour moi, c’est un sacrilège, même si le château appartenait à sa famille depuis quatre générations.
La marquise sourit, elle aimait la philosophie de cette petite comtesse, elle lui offrait par ce discours, la garantie qu’elle ne saccagerait pas son patrimoine. C’était pour elle, comme pour son mari, un des éléments qui feraient pencher la balance en faveur des futurs prétendants. Ils avaient d’ailleurs décidé que si ceux-ci n’avaient aucun regard pour la marqueterie des parquets ou pour le stuc des plafonds, ils étaient tout simplement radiés de la liste. Sans rien ajouter, lamarquise se leva et proposa à Dorothy de visiter la bâtisse.
- Commençons par l’intérieur, mon mari vous fera ensuite découvrir le parc.
Dorothy voulut la suivre mais fut contrainte de rester assise quelques instants de plus, une contraction venait de se manifester avec force. Elle mit ses deux mains sur son ventre et reprit son souffle. Elle se redressa enfin, un peu pâlotte. L’accouchement avait commencé. Elle savait par expérience qu’il serait long, elle avait mis plus de quatorze heures pour accoucher des deux aînées. Elle décida qu’une contraction toutes les dix minutes ne l’empêcherait pas de visiter la demeure.
La marquise fronça les sourcils, en voyant la tête de sa potentielle acheteuse qui ne se levait pas. Puis le sourire réapparaissant sur le visage de Dorothy, elle la précéda dans les couloirs. Dorothy marcha lentement, quand une contraction se pointait, elle s’arrêtait faisant mine de s’intéresser longuement aux moulures et aux parquets pour la laisser passer sans devoir marcher.
Quand nous fûmes à l’étage, je me tournai vers Dorothy et dis :
- Moi je dormirai dans la pièce du fond. Elle donne sur la Meuse.
- Beau sens de l’orientation, s’exclama la marquise en me tapotant sur l’épaule.
- La deuxième porte sera la chambre de papa et maman, celle du bébé sera juste en face. Alice dormira à côté de moi et Violette de l’autre côté. Quant à Victoria, elle dormira dans la première chambre.
- Est-ce en Provence ou en Angleterre que les enfants décident de l’occupation des lieux ?
- Oh nulle part ! répondis-je placidement. Mes parents vont changer trois fois mais je sais que, pour finir, ce sera comme ça !
Très amusée par ma perspicacité, la marquise rit, sans réaliser que je venais de dire que nous serions les successeurs du château. Dorothy sourit faiblement. Il fallait qu’elle écourte la visite. Les contractions étaient de plus en plus rapides, ce n’était pas comme ses deux autres grossesses. Je savais que le travail avait commencé mais comme je savais aussi que le bébé devait naître ici, je ne m’affolai pas de la situation. Je pris tout simplement la main de ma mère et quand une contraction arrivait je la déposai discrètement sur son ventre. Dorothy sourit de la manœuvre et se rassura.
Nous descendîmes au jardin. Celui-ci longeait en partie la Meuse. Le marquis nous rejoignit avec un superbe sourire, en général, les visiteurs ne passaient pas cette étape, la marquise les renvoyait après la visite de l’intérieur, s’ils n’avaient pas eu un regard sur la richesse des parquets et s’ils n’avaient pas été admiratifs sur les stucs.
Dorothy sentit l’eau couler entre ses jambes. Extrêmement pâle, elle regarda l’eau se frayer un chemin dans les graviers. Elle releva des yeux désespérés sur la marquise qui avait suivi comme elle la progression de l’eau avec terreur. Transpirant légèrement, Dorothy émit :
- My god ! Je crois que je vais accoucher.
Sans rien dire, le marquis se précipita à l’intérieur du château, il revint une minute après avec deux laquais, qui aidèrent Dorothy à s’installer dans une chambre. Il lui signala qu’il avait fait appeler la sage-femme et que celle-ci habitant au village devrait arriver dans peu de temps. Fanny fut vite à son chevet. Elle n’avait jamais mis au monde un enfant et elle était d’un maigre secours. Seule une vieille bonne avait accouché la marquise trois fois. Mais comme à chaque fois le bébé était mort à la naissance, le marquis ne voulut pas qu’elle s’en occupe. De loin, elle donna quelques conseils à Fanny. Le bébé n’attendit pas la sage femme. Il vint presque tout seul, en quelques poussées. Son cri retentit puissant et vigoureux. On l’emmaillota avec de vieux draps et on le rendit à sa mère. La marquise apporta des vêtements propres, pour la jeune accouchée. La sage-femme préconisa le lit pendant les quarante-huit heures à venir, Dorothy avait perdu un peu trop de sang.
Le château nageait dans le bonheur. Il était certain qu’après un événement pareil, ce château avait choisi ces successeurs. Le marquis était aux petits soins, il ressortit d’une armoire la layette qu’il avait dû porter jadis, puisqu’il était né dans la même chambre.
Olivier fut directement prévenu par James qui était allé le chercher. Il arriva à cheval, toute affaire cessante. Il salua rapidement le marquis qui n’en prit pas ombrage et qui l’emmena au chevet de sa femme. Celle-ci était royalement installée dans un lit à baldaquin avec le nourrisson dans les bras. J’étais à ses côtés et je caressais doucement sa petite main.
- C’est une fille, dit Dorothy. Une belle petite fille de quatre livres. Tu n’es pas déçu ?
- Non, pourquoi le serais-je ? L’enfant se porte bien, la mère a le teint frais, ce n’est pas le sexe qui va mettre ombrage à mon bonheur ! Donne-la-moi s’il te plaît.
Olivier prit l’enfant dans ses bras. C’était la première fois qu’il tenait un être aussi fragile et aussi petit. Il l’observa méticuleusement. Tout y était en miniature, un petit être déjà si parfait et encore si incomplet. Il était au comble de l’émotion, une larme coula sur sa joue sans qu’il ne l’essuie. Dorothy lui sourit, elle était heureuse de le voir si ému, elle ne voulait pas rompre le charme, mais il fallait qu’il s’arrête de pleurer.
- Comment veux-tu l’appeler ? lui demanda Dorothy doucement.
- Je ne veux pas de prénom qui rappelle celui d’un défunt, dit-il. Ici tout respire la vie, donc pas celui d’une de nos aïeules.
- Moi, je ne veux pas celui du saint du jour ou du saint de l’endroit.
- Cairanne ! soufflais-je en regardant le bébé.
- Cairanne ? Comme le village en face de la bastide ? Quelle drôle d’idée mais cela me plaît énormément, continua Dorothy.
Olivier sourit.
- Bonjour, Cairanne, sois la bienvenue dans ce monde de femmes !
Il sortit avec elle et la présenta au marquis et à la marquise qui attendaient des nouvelles dans leur salon.
- Voici ma cinquième fille, chuchota-t-il. Je vous remercie d’avoir permis qu’elle naisse ici.
- Je crois qu’elle y vivra jusqu’à ce qu’elle soit jeune fille, je vous vends mon château !
- Ma femme l’a choisi ? demanda Olivier.
- Plutôt votre fille ! répliqua la duchesse, elle a déjà déterminé où serait sa chambre !
Olivier rit doucement. Il déposa le bébé sur les genoux de la marquise et dit :
- Je suis l’homme le plus heureux du monde et ma vie est entièrement décidée par des femmes, vous comprenez ça, vous ?
Les marquis sourirent en voyant la mine tellement épanouie de ce jeune père. La marquise fut comblée de constater que,chez cet homme, ce que d’aucuns appelaient une infortune (cinq filles n’assurent pas le maintien du nom, du titre et de ses vieux jours) était vécu avec tant de joie. Elle savait ce que la vie coûtait et elle aurait donné son âme pour qu’un de ses enfants vivent ne serait-ce qu’une fille !
- Si je me souviens bien, vous continuerez à vivre dans cette partie du château. Soyez la grand-mère de ce petit morceau de vie, s’il vous plaît !
- Mais nous n’avons pas de lien de parenté ! s’exclama la duchesse.
- Certes ! mais nous ne sommes pas à cela près ! Cairanne est la première fille de mon sang.
- Pardon ? dit le duc, se sentant tout à coup pris le piège se tendre.
Olivier expliqua les différentes filiations, avec beaucoup de verves, de naturel et de simplicité. Il expliqua les origines de la haute noblesse de sa femme, son départ d’Angleterre à cause d’un amour fou, la mort du Comte et la volonté de sa femme d’élever ses filles dans la religion de feu son mari, elle qui était anglicanne, en demandant à une bonne sœur de pourvoir à l’instruction. Il relata son combat pour sortir les orphelins Bonnel et sa résolution de prendre les deux plus jeunes sous sa protection. Il finit par exprimer son amour pour cette femme qui ne se laissait pas tourner la tête par quelques prétendants mal lunés et leur mariage à la cathédrale de Vaison. Il donna mine de rien son pedigree qui n’était certes pas aussi prodigieux que celui de Dorothy mais qui n’était pas sans blason.
Toute sa vie, la marquise avait attendu que plusieurs enfants égaient son foyer. Elle avait pensé prendre en charge quelques orphelins, mais pour diverses raisons, cela ne s’était pas concrétisé. Elle apprécia d’emblée la détermination de Dorothy. Elle fut aussi émue par l’amour qui se dégageait du couple. Elle regarda son mari qui ne savait plus sur quel pied danser. Il était rouge, il n’imaginait pas qu’on puisse se présenter à lui avec tant de désinvolture alors que ce couple et cette famille ne ressemblaient à rien ! Ce n’était pas du tout ce qu’il avait prévu pour leur château, ils voulaient vivre entourés de gens du beau monde, catholiques et amoureux du patrimoine. Il prit sa respiration pour exprimer son courroux et le renvoi immédiat de ses imposteurs, la marquise le précéda en disant :
- Ce bébé est un cadeau de Dieu. J’en serai sa grand-mère avec plaisir.
Le marquis la fixa outré, puis voyant son sourire radieux, ce qu’il n’avait plus vu depuis trente-cinq ans, parce que les trois enfants mort-nés avaient terni la vie de la marquise, d’une mélancolie qui lui collait à la peau. Il abdiqua.
- Certes, maugréa-t-il, votre famille est loin d’être commune, toutes vos filles portent-elles votre nom ?
- Oui, bien entendu.
- Pourrons-nous faire le baptême de Cairanne dans notre chapelle ?
- Volontiers.
Ainsi fût conclu le pacte que nous lia à eux jusqu’à leur mort.

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