Le tirage aux ruines de Crèvecoeur 

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Dorothy ne quitta pas le château. Ses meubles arrivèrent, elle s’occupa directement du déménagement avec la petite Cairanne non loin ou dans les bras de sa nouvelle grand-mère. Les quatre aînées eurent tôt fait de rompre les dernières réticences du vieux duc. Elles l’appelèrent Grand-Père tandis que Olivier et Dorothy le nommèrent par son prénom : Égide. Il fut impressionné de voir la culture des enfants, leur curiosité et leur instruction. Même la petite Violette savait parfaitement lire, elle calculait sans problème et elle énumérait les parties d’une plante avec précision.

Dorothy acheta cinq chevaux. Avec ceux qui servaient à l’attelage et les deux juments du marquis, cela faisait une belle écurie. En voyant cette cavalerie envahir, l’ensemble des box, le palefrenier du marquis qui était aussi vieux que son patron, remit son tablier. Il présenta à Olivier un homme d’une quarantaine d’années, qui connaissait bien les chevaux ayant travaillé longtemps à l’écurie du château d’Hamal. Ses patrons l’avaient renvoyé parce que depuis la mort de sa femme, il amenait son fils avec lui à l’écurie. Quand l’homme vint se présenter, son fils l’accompagnait. Celui-là était un jeune homme d’une vingtaine d’années dont le regard et l’esprit semblaient trop innocents pour vivre dans ce monde. Dorothy engagea le père et le fils. Le marquis fut étonné du choix. Il prit Dorothy et Olivier à part, il le leur souffla qu’au village, on appelait ce jeune homme « le Tutur » car tous le considéraient comme un idiot dépourvu de la moindre étincelle au cerveau. Dorothy lui répondit assez sèchement qu’elle ne l’engageait pas pour lire Shakespeare.Elle retourna vers ses nouveaux palefreniers et elle leur fit signer un contrat. Arthur n’avait manifestement jamais tenu un stylo, fit une simple marque sur la feuille. Bob, son père était ému jusqu’aux larmes, jamais il n’avait espéré que son fils puisse avoir un travail. Certes, Dorothy avait négocié le salaire, il était moindre mais suffisant pour qu’il puisse vivre au cas où son père ne pouvait plus l’assumer.

Olivier tenta de calmer la colère du marquis qui appréciait peu qu’on le remette en place et que ce fut une dame qui s’occupe de l’engagement du personnel.

  • Olivier, lui dit le duc, je ne sais pas comment vous faites pour supporter que votre femme s’occupe de cela ! Vous n’avez jamais eu de mauvaise surprise ?

Olivier réfléchit, puis répondit :

  • Non. Notez que le personnel doit apprendre à recevoir des ordres d’une femme et ça, ce n’est donné qu’aux meilleurs ! ajouta-t-il avec un petit sourire.

Le marquis rit de la réplique et frappa amicalement dans le dos d’Olivier. Quinze jours plus tard, le marquis fut conquis par le travail du père et du fils. Le doux regard d’Arthur, son dévouement et son expression de reconnaissance de ne plus être considéré comme un poids ont fait changer le regard d’Égide sur ce qu’il appelait les « simplets » ou les « idiots ». L’écurie n’avait jamais été aussi propre, les cuirs étaient graissés, les chevaux brossés et leurs sabots toujours curés. Il félicita Olivier pour son choix.

La vie reprenait au château, comme lors de ses plus belles années. Le vieux couple était radieux. La marquise, notre grand-mère improvisée jouait son rôle à merveille. De temps en temps, elle nous appelait pour jouer avec nous au nainjaune ou aux cartes. Même si le marquis était nettement plus réservé à notre égard, on le savait attendri par ces « jolis papillons », sautillant à travers le parc. Lors des beaux jours, il prenait une chaise longue, il s’asseyait à l’ombre d’un grand marronnier et il s’amusait à observer nos jeux avec un regard trahissant sa très grande générosité.

La marquise s’en était aperçue mais, fin stratagème, elle ne disait rien et elle regardait à son tour son mari rajeunir de quelques années. Elle se félicitait de l’avoir obligé à nous confier le château.

Ils avaient ri quand ils avaient découvert toute notre tribu au soleil dans de grands pyjamas blancs faire du Taï-chi. L’enlèvement de Dorothy et la petite prise que j’avais faite pour me libérer de l’emprise de Davidson avaient convaincu nos parents de nous apprendre à nous défendre. Nous pratiquions donc, journalièrement le taï-chi et nous complétions notre apprentissage par des séances de kung-fu, tous les samedis après-midi.

La seule ombre dans le tableau du vieux couple était ce neveu, un certain Jean-Paul Servais. Il avait été furieux de la vente du château dont il avait eu la certitude de pouvoir en disposer une fois la mort du vieux couple puisqu’il était leurseul héritier. Le marquis n’avait pas aimé son discours la première fois qu’il était venu au château après la vente. Il le lui dit assez sèchement ; on ne le revit que bien plus tard.

Olivier s’amusait comme un fou au journal. Il comprit que le quotidien était voué à disparaître si on ne trouvait pas une rubrique un peu plus porteuse que la politique trop provinciale et trop sage de cette feuille de chou. Il créa plusieurs rubriques qu’on ne trouvait pas dans les autres journaux. L’une destinée aux femmes était signée par une certaine « Yvonne ». Une deuxième analysait un point de la loi avec humour et impertinence signée par un certain monsieur Van de Wet. Une troisième brossait de manière satirique les faits des hommes en vue de Namur jusqu’à Liège signé par un O. Lalonguelangue et, enfin, une quatrième était les horoscopes du jour signé par Madame Irma. Toutes ces pages étaient écrites par Olivier. Guillaume prit en charge une page destinée aux enfants sages. Il s’agissait de jeux éducatifs révisant la matière scolaire. Ils étaient impatients de voir les résultats de leurs nouveaux articles.

L’effet escompté des nouvelles rubriques avait agi. L’entreprise reprenait vigueur. Si toutes ces chroniques étaient écrites de sa main pour commencer, il céda le flambeau pour l’horoscope, à sa secrétaire qui en devint rapidement experte. Guillaume et Olivier cherchaient à savoir quelles étaient les rubriques qui se lisaient le plus. Ils se promirent un article sulfureux dans chacune d’elle pour voir quel en serait le nombre de réactions des lecteurs.

Fanny n’avait pas encore trouvé sa place en Belgique. Certes, elle continuait à nous prodiguer notre enseignement, mais l’école qu’elle voulait créer ne trouvait pas d’écho dans les environs. Dans la bonne société mosane très conservatrice, les filles n’allaient que chez les religieuses ou alors avaient des perceptrices privées. L’école publique ou une école sans dieu était considérée comme « l’école du diable ». Elle entendit parler d’une certaine Isabelle Gatti de Gamont qui avait créé une première école de cours moyens pour les filles à Bruxelles. Elle fut invitée à la rencontrer mais quand celle-ci entendit l’approche pédagogique, elle renvoya Fanny avec beaucoup de tact à son pays mosan en lui demandant de lui envoyer quelques élèves « témoins de sa pédagogie trop utopique ». Elle se promit d’attendre que nous ayons, Alice et moi notre diplôme pour lui prouver les performances de sa méthode.

La vie au nord nous seyait relativement bien. Nous avions le château et le parc comme terrain de jeu, Dorothy et Olivier comme parents, que demander de plus ? Fanny m’apprit les bases du jeu de la spirale, ce fameux jeu de cartes qui faisait si peur à Doroty. D’après l’institutrice, il était temps de l’organiser. Il fallut trouver un lieu insolite et rassembler tout le monde pour que le tirage puisse se faire. Deux personnes devait se joindre à nous afin que le tour soit complet, Ce fut le palfrenier et son fils qui firent l’affaire.

Quant au lieu, c’est le vieux marquis qui me l’indiqua. C’étaient les ruines du château de Crèvecoeur, un château féodal qui dominait la Meuse en face de Dinant. Il n’en restait plus qu’une partie du donjon et quelques fondations. Pour y arriver, nous traversâmes une forêt profonde, avant de déboucher comme par magie sur la vieille tour de garde duchâteau. Tout le monde en fut ébahi. Les domestiques qui n’avaient pas l’habitude de faire une promenade avec leur patron étaient silencieux en retrait mais commentaient le lieu entre eux. Ils étaient venus essentiellement pour me faire plaisir. Le jeu ne les intéressait absolument pas, mais par la suite, ce furent eux qui en furent les complices pour que je pusse l’organiser.

Dorothy tira une carte, avec une pointe d’angoisse. C’était une chatte blanche dormant sur un coussin près d’une cheminée dont le feu respirait le calme et la chaleur. Quelques chatons jouaient tranquillement autour d’elle. Je la rassurai tout de suite : elle resterait au château et veillerait sur ses chatons. L’un d’eux un noir parmi les blancs était plus turbulent, il lui donnerait plus de fil à tordre que les autres. Toutefois, les chatons ne signifiaient pas spécialement ses enfants mais des projets qu’elle entreprendrait. Dorothy se fit préciser ce que « projet » pouvait signifier, je grimaçai mon ignorance. Je me tournai vers Fanny qui me dévorait des yeux, tant elle était fière de ma prestation.

  • Peut-être les roses ? tentai-je.

Fanny hocha la tête avec conviction.

  • Très bien Églantine ! dit-elle. Cela peut signifier aussi bien une de vos passions, qu’un enfant ou que le château. Tout ce qui vous est cher.
  • Cela ne m’avance pas vraiment alors et c’est tant mieux ! répondit Dorothy avec soulagement. Je ne veux pas en savoir plus.
  • Cependant, continuai-je, malgré tout, vous avez une chouette qui passe devant le soleil. Ça veut dire qu’on va vous donner un conseil et que vous ne le suivrez pas.
  • Ce ne sera pas la première fois ! répliqua Olivier en riant.
  • Oui, mais ici...

Je caressai un lézard blanc se cachait dans un coin de la carte et regardai Fanny. Elle me fit un petit signe discret pour que je ne dise rien. Il fallait rassurer Dorothy pour que le jeu puisse se poursuivre dans les années qui viennent.

Bethy apprit qu’elle se marierait n’aurait pas d’enfant mais veillerait sur celui de son mari. Elle en sourit, elle n’y croyait absolument pas, elle avait déjà cinquante ans et ne voulait pas quitter son poste près de Dorothy.

Guillaume avait une excellente carte, c’était un fond marin dont le poisson central était dessiné en or avec de petites écailles de toutes les couleurs. Derrière lui, une petite traînée de paillettes remplissait la carte de lumière. Cela lui garantissait fortune et prospérité. Je désignai un poisson gris tapis dans un coin de la carte contre un rocher. Guillaume ne l’avait pas vu tant il était de la même couleur.

  • Ce poisson a besoin de vous, il suffira que vous le touchiez pour qu’il devienne aussi brillant que vous. Si vous ne le touchez pas, vous passerez à côté d’un grand bonheur et vous auriez en vous, jusqu’à la fin de votre vie, une sourde mélancolie.
  • Qui est ce poisson ?
  • Il est déjà là, c’est à vous de le trouver.

Guillaume fut perplexe. Il observa sa carte et observa se poisson qui semblait être transparent. Peut-être un futur élève,se dit-il. Il en avait vu des enfants qui ne disaient rien et se tassaient près du radiateur parce qu’ils se croyaient stupides. Il en avait tiré plusieurs de cet état, il sortirait celui-là aussi.

J’observai longtemps la carte de Fanny. Pour ne pas m’influencer, elle ne l’avait pas regardée et attendait comme les autres à ce que je lui dévoilasse les quelques éléments de sa vie future. Je passai la main sur quelques dessins, et jedessinai du bout des doigts plusieurs arabesques. Je revins sur la carte de Guillaume en passant deux fois son doigt sur le poisson gris. Je souris à Guillaume d’un air entendu, puis je revins sur Fanny et me lançai :

  • C’est une période pleine d’accablement. Ce qui est mort ne peut plus être vivant mais ce qui est vivant n’est pas encore mort. Vous ne devez pas oublier que le vivant est en vous, la petite lumière n’est que couverte par une grosse croûte de boue. Ne l’oubliez pas Fanny, sinon vous risquez de tout perdre, de vous perdre. Cette lumière reviendra et elle sera plus éclatante.

Fanny ne put s’empêcher de regarder la carte. Elle acquiesça d’un hochement de tête les sourcils froncés.

  • Tu as oublié cet animal-là.
  • La chouette blanche ?
  • Oui. Tu dois aller jusqu’au bout, même si ce n’est pas facile à dire. Que désigne cette chouette blanche ? demanda l’institutrice.
  • La chouette désigne une personne qui est détentrice d’un grand savoir et le blanc est la couleur du deuil. On dirait qu’une personne dont l’aura est très importante vous fera du mal, beaucoup de mal. Peut-être même, elle vous conduira à la mort.
  • C’est exact. Elle me conduira à une mort, pas la mort, tenta de se rassurer Fanny.

Elle reprit son souffle et me dit :

  • Regarde ta carte, maintenant.
  • J’ai aussi une chouette, mais elle est bleue. Serait-ce la même personne qui vous fera du mal et à moi du bien ?
  • Peut-être. Ce n’est pas sûr du tout. Toi, tu rencontreras le guide qui te mènera au savoir suprême, j’en suis très heureuse pour toi.

Dorothy n’était pas très ravie de ces dernières prédictions. Elle avait bien remarqué le lézard blanc de sa carte, mon hésitation et le petit signe discret de Fanny. Le blanc signifiait donc le deuil, voilà qui avait de quoi l’inquiéter. Mais elle n’était pas plus enchantée d’entendre que je trouverais le guide suprême. Cela l’inquiéta, sauf si ce guide était l’instruction, bien entendu.

Elle grimaça davantage quand elle entendit les prédictions pour Olivier et pour Victoria. La carte de Victoria avait une grande chauve-souris blanche qui prenait presque l’ensemble de la carte. J’en avais été horrifiée et j’avais mis plus de temps que les autres à trouver les mots pour décrire ce que la période lui réservait.

Quant à Olivier, c’était un cheval qui sautait au-dessus d’un feu. J’avais clairement établi qu’il passerait au-delà des règles, des lois ou de la bonne conduite.

  • Du côté des voleurs ? demanda-t-il en me dévisageant un sourcil relevé.

Olivier ne croyait pas aux cartes même si celles-ci avaient prédit exactement son grand amour (cela se lisait sur son visage, argumentait-il) son départ, sa retraite obligatoire pour ne pas moisir en prison.

  • Non, m’écriai-je choquée, vous savez que ce que vous ferez ne sera pas très moral, mais cela vous rapportera beaucoup d’argent.

La première qui donna raison à sa carte fut Bethy. Elle vint trouver un jour Dorothy en lui annonçant son mariage avec Bob le palefrenier. Ils se marièrent assez rapidement à l’église du village, Arthur en était le premier heureux. Bethyavait toujours eu un mot ou un geste gentil pour cet éternel enfant. Elle avait eu un frère qui avait le même regard et les stigmates de son visage en faisaient deux frères.

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