La mélancolie de Fanny
Cahier d'Olivier
Dés le coucher des filles, Dorothy s’est mise à déambuler dans le salon en délaissant son dessert sur la déserte. C’était pourtant un cake au gingembre dont nous raffolons tous les deux. Elle, parce qu’elle est anglaise et habituée à ces goûts exotiques, moi, parce qu’il est mon premier dessert avec elle, et surtout parce qu’il était les prémices de notre première nuit d’amour.
Elle me racontait sa visite chez Fanny qui vient d’avoir sa troisième fausse-couche, la pauvre. Elle n’a vraiment pas de chance, mais je doute qu’elle mette tout ce qu’il faut en place pour être acceptée dans ce pays. Certes, sa belle-mère ne doit pas être facile à vivre au quotidien, cependant, elle savait en quittant son pays natal qu’elle devrait supporter une vieille femme sénile. Dorothy se demande s’il ne vaut pas mieux que Guillaume et Fanny rentrent en France où la maison d’Olivier les attend pour continuer leur école, car il est vrai que Fanny ne trouvera pas son bonheur dans cette maison et dans ce pays. Je n’étais pas d’accord, j’ai à côté de moi un excellent collaborateur qui prend véritablement plaisir à travailler au journal. Guillaume m’a confié qu’il ne regrette nullement le soleil, qu’il est heureux de se retrouver dans sa Wallonie natale et que remplir les pages du journal comme il l’entend le comble d’un plaisir qu’il n’avait pas imaginé. Il est aussi heureux d’offrir à Fanny une maison décente où elle ne doit plus s’occuper de rien.
Pour ma part, je me sens bien dans cette vallée mosane. Même si le climat est pluvieux et nettement plus rigoureux, je suis perpétuellement en admiration devant la Meuse, ses brumes et sa tranquillité (bien qu’elle soit très relative, elle déborde régulièrement, mais contrairement au Rhône, nous n’en subissons pas les conséquences).
Dorothy martelait le plancher de ses propos et, je l’avoue, je ne l’écoutais pas vraiment. Le gingembre piquait délicieusement. Mon esprit vagabondait dans les souvenirs de cette première nuit et j’imaginais déjà comment terminer la soirée. Je lui avais écrit un petit billet que j’avais caché dans le Clarence. Elle semblait tellement outrée que je n’osais pas encore lui en parler.
Elle s’est arrêtée devant moi les poings sur les hanches :
- Olivier, est-ce vrai que Guillaume trompe sa femme ?
- Certes, non ! nous nous quittons peu, je l’aurais remarqué tout de suite.
- C’est déjà ça !
- Pour finir, sais-tu ce que je pense de Fanny ? ai-je conclu. C’est une enfant gâtée !
- Ça, Olivier, c’est une billevesée dont je ne vous croyais pas capable ! a rétorqué Dorothy furieuse. Moi je la trouve bien courageuse de supporter cette vieille harpie !
- Cette pauvre femme a perdu la tête, tu le sais bien !
- Je ne le crois pas, mon bel ami ! Quel est l’acte le moins sensé que vous avez pu observer depuis que vous travaillez au journal ?
Je me suis tu, interloqué. Je vois peu la vieille femme, mais j’en ai des nouvelles par Guillaume qui me conte les petits déboires que son père subit chaque jour. Certes, ce n’est pas là des actes de folie, mais plutôt d’une femme aigrie. Pour sa part, Guillaume n’a pas à se plaindre. Sa mère le chérit et c’est le seul de la maison qui arrive à lui faire entendre raison. Dorothy m’a fixé avec des éclairs dans les yeux. Mon Dieu, que j’avais envie d’elle, sa fureur la rend encore plus attirante. Impatiente, elle a demandé d’un geste de la main que je réponde à sa question. J’ai grimacé :
- Certes, je n’ai pas d’exemple en tête, mais je reviendrai demain avec un argument qui te mettra à genou !
- Ça m’étonnerait !
Je me suis rapproché d’elle :
- Si je trouve cet exemple, tu te mettras à genou ? lui ai-je murmuré dans le cou.
- Jamais de la vie ! dit-elle en se dégageant. Sauf, si vous aussi vous vous mettez à genoux au prochain exemple qui plaiderait en la faveur d’une simple et vieille femme méchante et dangereuse.
- Avec plaisir, ai-je répondu, non sans malice, en la reprenant par la taille. Viens, on a besoin de repos. As-tu lu ma dernière petite lettre ?
- Non, je n’en ai pas eu le cœur, figurez-vous !
- Ce n’est pas grave, je vais te la lire...
- Sûrement pas ! je n’oserais entendre de votre bouche ce que vous écrivez durant vos moments de ...
Je souris, l’œil goguenard.
- De ?
Dorothy a soupiré en me lançant un dernier éclair. Son réel souci avec moi, c’est qu’elle ne sait pas me résister. Depuis le premier billet que j’ai écrit le jour où le bâtonnier me chassait de France, je lui écris régulièrement quelques lignes très osées, que je cache à chaque fois. Je veille, toutefois, à ce que les enfants ne tombent pas dessus par hasard. Les endroits sont parfois tellement incongrus, qu’elle craint qu’un domestique le lise et s’en gausse en cuisine. Malgré cela, elle se laisse toujours prendre au piège et elle m’attend ardemment pour poursuivre le jeu. Je sais qu’elle lit ses petits papiers prémices à nos ébats avec un mélange de culpabilité et de désir. Je l’ai fixée avec un petit sourire ironique.
- Mes moments de quoi, madame la comtesse, ai-je répété d’une voix suave.
- Vous croyez que j’ai envie de ça quand je suis en colère ? s’est-elle contentée de répondre.
- Laisse-moi dix minutes et tu auras terriblement envie de ça.
- Vous vous méprenez, mon cher ami ! dit-elle en se dirigeant vers la porte.
- On parie ?
Elle a fait volte-face et m’a pointé du doigt.
- Quel serait l’enjeu ?
J’ai levé un sourcil :
- Celui qui perd lit la lettre.
- Non ! s’est-elle écriée. Je n’ai aucune envie de lire cette lettre à haute voix !
- Aurais-tu peur de perdre ?
- Absolument pas! mais si je l’écoute, cela se terminera de la même manière que si je la lis !
- C’est-à-dire ?
- Au lit !
J’ai éclaté de rire.
- Et mon but serait atteint ! Celui qui gagne écrira la lettre suivante et nous ferons ce qu’il y est marqué le soir même. Ça te va ?
Dorothy a réfléchi un instant, puis elle a accepté d’un petit mouvement de tête, la mine malicieuse.
- Sortez votre montre, vous avez droit à dix minutes à compter de maintenant.
Je la lui ai tendue et sans crier gare, je l’ai chargée sur mon épaule, comme un vulgaire sac de farine. Elle a poussé un petit cri puis elle s’est tue dès que nous avons franchi la porte, elle craint à chaque fois que les enfants nous surprennent. Cela ne l’empêchait pas de tambouriner sur mon dos, ce qui m’excite davantage.
Une fois dans sa chambre, je l’ai déshabillée. J’adore ce moment. Je la vois espiègle, délirante, et pudique. Elle ne s’abandonne jamais dans les cinq premières minutes où nous faisons l’amour. J’espérais gagner ce pari, parce que je crevais d’envie de la voir écrire quelques fantasmes sur un papier.
- Ma parole, Comtesse, ai-je murmuré une fois ses jupons retirés. Vous avez mis un caleçon ! Il me semble vous avoir mariée sans cela !
- C’est plus hygiénique, a-t-elle expliqué, rouge pivoine. Toutes les femmes en portent, maintenant.
- Tant qu’il y a une fente au milieu, ai-je répondu en passant la main dans l’entrejambe, cela ne me dérange pas. Je vais vous le laisser, tiens. Je ne voudrais pas manquer d’hygiène.
- Plus que cinq minutes, a-t-elle dit.
Je l’ai allongée sur le lit. Je lui ai déposé un linge sur la tête, je me suis déshabillé en vitesse, tout en caressant du bout des doigts l’un ou l’autre membre sans qu’elle ne puisse prévoir le lieu du futur touché. Dorothy a sursauté à chaque fois. Quand j’étais complètement nu, j’ai grimpé sur le lit, j’ai écarté doucement les jambes de mon amour et je me suis mis à genoux entre elles. Après avoir joué avec son caleçon, je l’ai délacé, l’ai fait glisser doucement à ses pieds en caressant chaque jambe. J’ai mis le doigt sous son nombril, Dorothy s’est cambrée d’un bond.
- Vous avez perdu, Comtesse ! ai-je déclaré. Vous avez très envie que je continue.
Dorothy a retiré le linge et a regardé la montre.
- Non ! s’est-elle écriée. Vous avez mis plus de dix minutes. J’ai gagné !
- Qu’importe ! ai-je répliqué, en me jetant sur elle. Nous y sommes !

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