Accepter ce qu'on ne peut pas changer

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Le lendemain, Dorothy taillait les rosiers en pensant à son amie et aux révélations de sa belle-mère.

  • Qu’est-ce qui vous tourmente, mon amie ? lui demanda derrière elle, la voix d’Hortence, la marquise. Je vois dans vos gestes que votre esprit combat une grande inquiétude.

Dorothy se tourna vers elle avec un triste sourire. La marquise tenait à bout de bras, la petite Cairanne qui tentait de marcher et criait pour que la promenade continue.

  • Eh bien, Cairanne, te voilà bien exigeante ! dit Dorothy à la petite. Puis elle se redressa et continua à l’adresse de la Grand-Mère. Vous la gâtez trop ! Elle va devenir une petite fille bien capricieuse !
  • Laissez-moi-la gâter un peu, vous ne pouvez vous imaginer la joie que cette enfant me procure.
  • Alors, il est temps que je vous en fasse un autre, pour limiter les dégâts ! répliqua Dorothy en riant.

Hortence écarta les sourcils avec un doux sourire en penchant délicatement la tête. Dorothy lui fit un clin d’œil.

  • Chut ! vous êtes la première au courant ! ajouta-t-elle.
  • Félicitation ! j’en suis ravie, répondit Hortence. Mais ce n’est pas cela la cause de votre tourment, n’est-ce pas ?
  • Non, en effet, répondit Dorothy en soupirant.

Elle hésita quelques instants puis regarda la marquise dans le fond des yeux.

  • Marchons, voulez-vous !

En lui contant les malheurs de Fanny, Dorothy avait espéré que la marquise puisse influencer quelques notables à envoyer leurs enfants dans son école. Cela donnerait une raison de vivre à son amie, puisque désormais la maternité lui était interdite. Hortence écouta les soucis de Fanny avec attention.

Elle prit le temps de réfléchir. Elle avançait ses pieds lentement l’un devant l’autre, comme si chaque pas était une avancée dans le fil de sa pensée. Elle se tourna enfin vers Dorothy et lui dit :

  • Nos relations ont notre âge, je ne trouverai pas assez d’enfants pour l’école de votre amie, dit-elle. Mais l’important n’est pas là. Il est temps que madame Peeters ne reste pas à se lamenter sur son sort. Elle risque de faire de la pitié, sa nourriture principale. Elle s’enfoncerait dans la mélancolie et je ne le lui souhaite pas. Dorothy, votre venue au château m’a révélé une belle sagesse : ce qui est mort est mort, cela ne sert à rien de se désespérer, ce sont les limites de la vie. Mais il demeure tout le reste de la vie, quand on plonge dans la mélancolie, on l’oublie trop souvent. En accouchant au château, vous m’avez ouvert à d’autres nourritures, comme celles de la tendresse et de l’amour. Ce que nous devons trouver, c’est comment alimenter la vie qui sommeille chez votre amie, pas les quelques enfants qui animeront une petite classe pendant un temps.

Dorothy dévisagea un instant Hortence. Elle aimait ce discours. Elle l’avait même vécu dans sa chair, quand le Comte était mort. Hortence regardait Dorothy avec beaucoup de bienveillance. Elle sourit et demanda doucement :

  • J’espère que je ne vous choque pas.
  • Sûrement pas, répondit Dorothy. J’aime votre leçon. Je trouve qu’il est assez difficile de savoir comment se nourrir sans tomber dans ce genre de poison. Peut-on l’éviter ? Je n’en suis pas si sûre.

Hortence lui sourit tendrement.

Dorothy était devenue la fille qu’elle n’avait jamais eue. Elle percevait ses tourments comme ses joies avant même que Dorothy ne s’en rende comptent. Dorothy était à la même enseigne, elle lisait Hortence même entre les lignes. Les pages de ces deux livres ouverts l’un en face de l’autre se frottaient de temps l’une contre l’autre. Ce n’était jamais de grande dispute, c’était plutôt une confrontation de deux histoires qui marquaient leur territoire dans un bruissement de feuilles.

  • Je me souviens, continua Dorothy, m’être nourrie aussi de mélancolie et de tristesse. C’est Olivier qui m’en a délivré. Croyez-vous que nous ayons le pouvoir, voire le devoir, de lui trouver une autre nourriture ?
  • J’espère qu’elle n’attendra pas les trente années que j’ai vécues pour changer de nourriture. Je sais aussi que nous sommes très impuissants face à ce genre d’alimentation. Nous devons avoir la sérénité d’accepter ce que nous ne pouvons pas changer, l’audace et la force de changer ce qui en est en notre pouvoir et la sagesse d’en percevoir la différence.
  • C’est tout un programme !
  • Oh oui ! C’est notre seul programme possible. C’est extrêmement frustrant car notre impuissance est proportionnelle à l’ampleur des dégâts que provoque ce genre de nourriture. Mais vous ne pouvez pas, vous m’entendez Dorothy, c’est extrêmement important, vous ne pouvez pas vous laisser entraîner dans sa détresse. Vous risquez de tomber dans son gouffre sans vous en apercevoir et vous en souffririez autant qu’elle. Elle devrait demander de l’aide à sa belle-mère. C’est une rebouteuse hors pair. Elle m’a déjà soigné plusieurs fois.

Dorothy regarda gravement Hortence et elle continua les confidences en lui relatant son entrevue avec la vieille Madame Peeters.

  • J’approuve totalement votre thèse : cette femme n’est pas aussi sénile qu’on le dit. Que s’est-il passé pour que son mari la fasse suivre comme un petit chien ?
  • Son état ne l’exige pas, assura Dorothy, elle est encore tout à fait apte à vivre sans aide. Peut-être a-t-elle perdu la notion du bien et du mal ? Elle m’a dit avoir tué le parasite qui rongeait sa fille comme quand un arbre est envahi de lierres, on coupe le lierre pour qu’il n’étouffe pas. Aurait-elle vraiment tué quelqu’un ?
  • Non ! sûrement pas. N’empêche, il faudrait supprimer son jardin, pour qu’elle ne commette pas ce genre de tragédie.
  • Elle propose de le confier à une de mes filles. À mon avis, elle pense à Églantine, murmura Dorothy complètement désarçonnée.
  • Églantine ? Grand Dieu, pourquoi Églantine ?

Dorothy expliqua mes facultés et son désir de ne pas approfondir mes dons pour me lancer dans des études plus sérieuses que celles d’un rebouteux. La marquise approuva tout en lui conseillant de me permettre de reprendre ce jardin dans un coin du parc. Dorothy refusa avec force. D’une part, elle ne voulait pas que son jardin contienne des plantes qui pouvaient être un poison virulent, d’autre part, elle ne voulait pas non plus que madame Peeters s’immisçât dans notre vie. Hortence était moins convaincue mais elle n’insista pas.

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