La chute de cheval
Deux ou trois semaines plus tard, Alice revint de pension avec une forte fièvre et les yeux larmoyants. Le docteur dépista une rougeole. Il prévint que l’ensemble des enfants risquaient d’y passer et que si la maladie pouvait s’avérer bénigne, il fallait la traiter au sérieux pour éviter les complications. Hortence proposa de prendre la petite Cairanne dans ses appartements, ce qui ne servit pas à grand-chose, car dès le lendemain, elle avait les mêmes symptômes que sa sœur aînée. Violette et moi, nous fûmes fiévreuses deux jours plus tard. Par facilité et pour éviter que la contagion se propage, on décida qu’une chambre servirait d’hôpital. Seule, Victoria semblait résister.
Victoria s’ennuyait profondément sans Violette. À deux, elles faisaient les quatre cents coups mais seule, elle tournait en rond. Elle alla à la messe avec son père qui lui proposa d’y aller à cheval. Arrivés sur un plateau, ils s’élancèrent au galop à travers champs. Olivier était impressionné par la dextérité de sa fille. Elle sauta au-dessus d’une rivière, Olivier la suivit mais son cheval glissa sur une plaque de glace. Olivier tomba, son pied resta accroché à l’étrier, il fut traîné sur plusieurs mètres avant d’être libéré au milieu de la prairie.
Victoria se précipita au pied de son père. Celui-ci était inconscient, il avait une plaie sur le crâne, le sang colorait au fur et à mesure le col de sa chemise. Elle chercha autour d’elle, s’il n’y avait pas quelqu’un qui pourrait l’aider mais ils étaient seuls. Elle cria plusieurs fois « papa » en pleurant avant de se rendre à l’évidence qu’il fallait rentrer le plus vite possible. Une petite neige commençait à virevolter autour d’elle. C’est alors qu’elle se souvint que la carte d’Olivier lui prédisait un grand succès et que celui-ci n’avait pas encore eu lieu. Elle savait donc que cela se terminerait bien et elle se calma. Elle enveloppa le blessé dans sa cape, elle remonta en selle puis elle se dirigea vers la dernière ferme qu’ils avaient croisée. Personne ne répondit, tous étaient manifestement à la messe. Une charrette à bras était rangée dans un coin. Elle attacha les rênes de son cheval à un des montants de la petite charrette et revint vers son père en la tirant.
Olivier ouvrit les yeux quand il l’entendit s’affairer autour de lui. Victoria avait récupéré le second cheval et l’attachait à l’autre montant de la charrette. Puis elle y hissa Olivier. Il ne put l’aider grandement mais suffisamment pour se glisser jusqu’au fond du bac. Elle se mit en route, la neige tombait en de gros flocons mouillés.
Le moindre obstacle bloquant les roues demandait à Victoria un effort supplémentaire qu’elle effectuait tant bien que mal en zig zadant sur la route. Cela faisait une demi-heure qu’elle avançait et elle voyait encore la fermette où elle avait emprunté la charrette. Cela la découragea complètement. Elle était trempée, pleine de neige et épuisée, elle se mit à pleurer silencieusement sans le montrer à Olivier qui geignait à chaque nid de poule, tant la douleur était forte.
C’est le marquis qui les sauva. Ne les voyant pas arrivés à l’église, il reprit la route et les trouva sur le chemin. Il chargea Olivier dans son buggy et l’emmena au château tandis Victoria s’occupa des chevaux après être allée rendre la charrette à la ferme. Quand elle revint au domaine, une heure plus tard, elle était épuisée et frigorifiée, elle titubait plus qu’elle avançait. Elle avait l’impression d’être dans un de ses cauchemars où elle avait beau courir, elle n’avançait pas d’un pouce. Ses doigts étaient tellement gelés qu’elle n’arrivait plus à les faire bouger. Cela la fit paniquer. Dans le hall, tout le monde s’agitait autour d’Olivier, personne n’était là pour la réconforter. Hortence arriva presque en même temps. Elle rentrait de l’église et elle s’était fait raccompagner par un voisin. Elle avait vu la fillette grimper les quelques marches du perron avec tant de difficulté qu’elle se douta qu’elle devait être au bout de ses forces. Victoria se tourna vers elle, le visage complètement défait, les lèvres bleues et les cheveux trempés qui n’étaient plus du tout tenus.
- Je ne sais plus bouger mes doigts, murmura la fillette avant de recommencer à pleurer.
- Viens, répondit directement la grand-mère, allons à la cuisine.
Elle la mit devant le grand fourneau et elle demanda qu’on lui serve un chocolat chaud et qu’on fasse chauffer de l’eau pour un bain. Le marquis entra dans la cuisine. Il venait demander un bouillon pour Olivier. Il se tourna vers l’enfant et lui dit en la désignant d’un doigt autorail :
- Victoria, la prochaine fois que vous êtes devant un accident, il faut chercher de l’aide et non tenter de vousdébrouiller toute seule ! Votre père est dans un sale état, le docteur ne sait pas s’il va s’en sortir !
- Mais il n’y avait personne à la ferme, se défendit faiblement la petite avant de commencer à pleurer.
- Arrêtez de pleurnicher, ma fille ! Il y avait d’autres fermes aux alentours.
- Taisez-vous, Égide ! intervint Hortence, d’une voix courroucée. Cette enfant n’a que dix ans.
Le marquis alla répliquer quand il vit dans le regard de sa femme qu’il était véritablement hors propos. Il sortit aussi rapidement qu’il était entré.
Hortence était furieuse, elle consola la petite comme elle le put et lui proposa d’aller voir le blessé. Le docteur sortait de sa chambre quand elles arrivaient sur le palier. Il rassura directement, son père avait une jambe cassée et il avait reprisconnaissance.
- Il ne va pas mourir ? demanda d’une petite voix Victoria.
- Non, mais il sera cloué au lit pendant deux mois ! Vous, mademoiselle, vous devriez vous changer. Vous allez être malade si vous restez dans des habits trempés.
- Nous venions voir le blessé, intervint sa grand-mère. L’eau est mise à chauffer pour qu’elle puisse prendre un bain. Peut-on entrer ?
Le docteur acquiesça en prenant congé. Victoria suivi de Grand-Mère entra dans la pièce. Les rideaux étaient baissés, Dorothy tenait la main à Olivier qui semblait somnoler, elle était pâle mais sereine. Elle vit sa fille et lui sourit directement.
- Bravo, Victoria. Tu as été remarquable.
Olivier tourna lentement la tête vers la petite. Il avait un bandage qui lui enserrait la tête, il lui tendit la main et, tandis qu’il la serrait faiblement, il lui murmura un merci qui rassura définitivement l’enfant. Hortence la poussa doucement vers la porte et l’entraîna vers la cuisine où le bain brûlant l’attendait.
Le lendemain, Victoria toussait violemment et elle avait une forte fièvre. Elle garda le lit tandis que nous nous rétablissions tranquillement. On n’appela pas le médecin, Victoria devait avoir pris froid ou alors, c’était la rougeole mais dans un cas comme dans l’autre, le docteur ne serait pas d’une grande utilité : il fallait la garder au chaud.
Cela faisait un petit mois que Dorothy avait écrit à Sœur Marie-Hyacinthe. La rougeole et l’accident d’Olivier avaient quelque peu effacé l’urgence de la situation de Fanny. L’ancienne préceptrice arriva accompagnée par deux autres sœurs de la Charité quatre jours après l’accident d’Olivier. Dorothy les reçut au salon où la sœur supérieure expliqua sa démarche :
- Le ministre Combes avait fermé, comme dans beaucoup congrégations, l’école qu’elles avaient mise en place dans leur couvent. Votre lettre, madame la comtesse, est le doigt de Dieu ! s’exclama-t-elle. Nous allons nous installer en Belgique. L’État français risque de nous chasser et nous ne pouvons revivre une révolution comme celle du siècle passé. Avez-vous quelques idées sur des bâtiments dans la région, que nous pourrions habiter ?
- Il faudrait demander au Marquis, répondit Dorothy. Fanny sera très heureuse de pouvoir enseigner dans cette école, elle vous aidera à trouver un bâtiment.
Un certain embarras suivit la remarque. Sœur Marie-hyacinthe pencha la tête pour regarder ses mains. La seconde dévia son regard, tandis que la mère supérieure toussota. Cela mit la puce à l’oreille de Dorothy.
- Car bien entendu, elle pourra enseigner dans votre futur établissement, n’est-ce pas ? demanda-t-elle.
- Pouvons-nous compter sur vous pour que vous intercédiez en notre faveur auprès du Marquis ? répondit la supérieure.
- Et vous, ma Mère, qu’allez-vous faire pour la sœur de votre sœur ? rétorqua Dorothy dont la colère commençait à poindre.
- Soyons claire, Comtesse, répliqua enfin la nonnette. Fanny s’est fourvoyée elle-même en épousant un protestant. Nous lui avions proposé à l’époque de nous rejoindre comme sa sœur l’avait fait. Dieu en voyant sa détermination à vivre dans le pêcher la punit sévèrement. Ce n’est que justice.
- Ce n’est pas à vous de faire la justice, madame ! rétorqua Dorothy furieuse. Je vous trouve particulièrement cavalière de venir demander un service alors que ma lettre vous en demande un autre.
- Ne vous méprenez pas, madame reprit la supérieure d’un ton conciliant. Ce n’est pas nous qui jugeons, mais Dieu ! nous ne pouvons rien faire pour elle.
- Si je comprends bien, il est urgent qu’elle adopte ma religion, pour être absoute ! répliqua Dorothy. Je lui ferai passer le message. Maintenant, si vous voulez bien m’excuser, j’ai un mari accidenté et une fille alitée.
Dorothy se leva et se dirigea vers la porte laissant les trois religieuses pantoises. Sœur Marie-hyacinthe prit la parole d’une petite voix :
- Puis-je avoir des nouvelles de mes anciennes élèves ?
Dorothy se retourna et lui sourit. Les autres nonnettes soufflèrent. Elles avaient craint être mise à la porte sans autre forme.
- Bien sûr, dit-elle. Les deux aînées, Églantine et Alice sont au lycée à Liège, dans un établissement pour filles les préparant à l’université. Elles ont d’excellentes notes, leurs professeures en sont ravies. Violette et Victoria sont encore instruites par votre sœur qui, malgré ses nombreux déboires, se donne corps et âme pour qu’elles réussissent avec mention leur certificat qui arrivera d’ici un ou deux ans.
- Vos filles sont un excellent exemple de l’enseignement que nous exerçons, intervint la supérieure. Vous comprenez aisément que nous devons en faire profiter un maximum d’enfants.
Dorothy la toisa un instant et ajouta :
- Ce n’est pas aux sœurs de la Charité que je les avais confiées, ma Mère. Je vous payais pour que sœur Marie Hyacinthe vienne à la maison. C’est à elle qu’il faut rendre grâce.
Puis elle se tourna vers l’enseignante en question et continua :
- Je dois vous préciser qu’Alice a décidé de changer de religion, elle suit le cours de religion protestante depuis son arrivée au lycée. Quant à Églantine, elle hésite encore et préfère changer de cours chaque année pour pouvoir choisir en connaissance de cause.
Les sœurs la fixaient avec horreur. Dorothy savoura leur désarroi puis conçut :
- Je vais vous faire préparer les chambres d’ami. Vous pourrez y séjourner quelques jours pour vous permettre de trouver un autre gîte, pour autant que vous nous laissiez vivre suivant nos préceptes. Je demanderai auMarquis de vous ouvrir la chapelle pour vos prières mais tant que vous ne permettrez pas à Fanny d’enseigner avec vous, mon hospitalité s’arrêtera là.

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