La rougeole
Quand le docteur quitta la chambre de Victoria, une semaine après l’accident, il était très pessimiste. Il fixait Dorothy et Hortence en leur relatant son diagnostic :
- Elle a une pneumonie qui s’est greffée sur la rougeole. Je crains également que le cerveau soit touché. Depuis quand divague-t-elle ?
- Hier soir, répondit Dorothy.
- Je ne vous cache pas mon inquiétude. À partir de maintenant, il n’y a que la chance et la prière qui auront de l’effet.
- Vous y croyez, vous, à la prière ? demanda Hortence.
- Non, répondit placidement le médecin. Cependant, on voit parfois des miracles... J’ai vu que vous abritiez quelques religieuses, peut-être pouvez-vous leur demander...
- Hors de question ! répliqua Dorothy déjà hérissée par l’allusion.
Hortence pencha la tête en fixant Dorothy. Dorothy supportait de plus en plus difficilement les nonnettes qui déambulaient dans les corridors. Quatre autres étaient arrivées trois jours plus tard et avaient partagé les chambres de leurs congénères. Elles sonnaient la petite cloche de la chapelle, cinq fois par jour, invitant les gens du château à les rejoindre pour la prière. Égide s’y rendit les trois premiers jours, tandis qu’Hortence avait suivi son mari pour une prière par jour. Au bout d’une semaine, les sœurs agaçaient le château, du personnel au marquis qui se rendait, malgré tout,une fois par jour à l’angélus parce qu’il aimait la voix de ces femmes dans sa chapelle.
- Pour une fois, dit Hortence, peut-être qu’elles peuvent se rendre utiles. Qu’avons-nous à perdre ?
- Nous rien, mais Victoria en perdrait sa dignité ! répondit Dorothy. Les nonnettes n’admettront jamais que c’est la force de vie qui est en Victoria et qui fait qu’elle se bat pour rester en vie. Elles se glorifieraient de leur intervention et s’en octroieraient la victoire.
- Vous êtes bien sévère !
- Avez-vous vu la manière dont elle traite la pauvre Fanny ? Si j’étais sa sœur, j’en serais malade et honteuse. Dans le cas de leurs prières, je vous parie qu’elles nous bassineront les oreilles en nous prétendant que c’est grâce à elles que la petite est sortie des bras de la mort. Victoria n’en aurait plus aucun mérite et elles nous demanderaient de devenir catholiques.
Le docteur dévisagea Dorothy. Il grimaça son approbation et dit :
- Je vous comprends parfaitement. Votre fille est une battante, il ne faut pas lui retirer la victoire. Cependant, je ne vous cache pas qu’elle a extrêmement peu de chance de gagner la bataille, une sur cent peut-être. Nous en saurons plus dans la semaine qui vient.
Comme je l’ai déjà écrit, on ne faisait pas attention aux enfants. Ainsi, j’avais suivi toute la conversation et j’étais entièrement d’accord avec ma mère, les nonnettes me harcelaient en me demandant de rester catholique. Elles en étaient tellement assommantes, que leur prosélytisme me convainquit de devenir protestante. Je fermai les yeux et je vis Victoria vivante mais sous un voile noir. Je vis aussi les bonnes soeurs se glorifier de la guérison.
- Victoria s’en sortira, intervins-je, un peu malgré moi. Cependant...
J’hésitai à continuer. Je regardai Dorothy qui, d’un regard, m’enjoignit à ne pas tout dévoiler de peur qu’on me prenne pour une sorcière. Au-dessus de ses lunettes, le docteur me regarda avec un certain scepticisme. Il ne voulut pas intervenir et salua les adultes avant de prendre congé. Hortence raccompagna le docteur, tandis que Dorothy resta devant la porte avec moi.
- Cependant ? demanda-t-elle, inquiète.
- Cependant, je ne sais pas. Je vois un voile noir sur son visage. Peut-être est-ce parce qu’elle entrera dans les ordres ...
Comme à chaque fois que je prédisais un événement, Dorothy se persuada qu’on pouvait intervenir dans la malédiction. Elle en parla directement à Olivier qui était dans la chambre à côté. Il demanda à James d’installer la méridienne dans la chambre de Victoria. Il se leva malgré toutes les protestations de Dorothy. À l’aide de béquilles, il fit un premier pas terriblement peu convaincant.
- Si vous boitez toute votre vie, ne venez pas vous plaindre chez moi ! s’exclama Dorothy.
- Me plaindre auprès de toi ne me serait d’aucun secours, je le sais déjà ! répliqua Olivier avec un petit sourire ironique.
- Voilà qui me remercie pour toutes les heures passées à vous dorloter ! s’exclama Dorothy.
- Tu ne m’as pas dorloté, tu m’as soigné et je t’en suis éternellement reconnaissant. Mais avoue que tu ne m’amignonnes pas trop depuis l’accident !
- Mais qu’est-ce qu’il vous faut ? s’écria-t-elle.
- Devine !
- Oh ça, mon cher ami, il va falloir que vous soyez sur vos deux jambes !
- Je suis sur mes deux jambes ! Cela dit, j’ai concocté quelques propositions sur ce petit carnet et j’attends toujours la tienne...
- La mienne ?
- Oui, celle que tu devais écrire suite à notre pari, il y a quelques jours.
Dorothy sourit en baissant les épaules.
- Vous êtes incorrigible, Olivier. Attendons que Victoria aille mieux et je vous la rédige, mais, pour l’heure, je n’ai vraiment pas cela en tête.
Cela faisait six jours que tout le château était aux aguets. Quelques-uns fixaient de temps à autre la fenêtre dont les rideaux étaient à moitié clos, en espérant que par ce regard, la fièvre baisserait. Les religieuses avaient appris l’état de la petite et, sans qu’on leur demande quoi que ce soit, elles s’étaient mises à prier et à jeûner en accaparant la chapelle que, du reste, personne n’aurait prise d’assaut. Le marquis se morfondit d’avoir sermonné l’enfant et il vint plusieurs fois à son chevet avec des friandises. Olivier y avait établi son quartier général. Il lui relisait les histoires d’Adrien, inventait des détails pour la faire rire car, pour lui, le rire était le plus merveilleux des médicaments.
Dorothy, quant à elle, se demandait ce qu’était ce voile noir. Elle détaillait le joli visage de sa fille dont les traits se creusaient de plus en plus. Elle caressa la joue, Victoria tourna la tête terrorisée, vers sa mère :
- Bonjour, madame, pouvez-vous appeler Mamy ?
Dorothy ne répondit pas. Elle continua à caresser la tête de l’enfant. Cela faisait une semaine qu’elle divaguait. Le voile qui recouvrait le visage de la petite dans ma prédiction devait être cela : le cerveau de Victoria était atteint, la petite resterait simplette. Quelques larmes coulaient sur les joues de Dorothy. Olivier lui demanda de venir à côté de lui. Elle se blottit contre son torse et pleura longuement.
Le bruit de chevaux les sortit de leur torpeur. Dorothy alla à la fenêtre et vit la vieille madame Peeters descendre d’une berline, accompagnée de sa dame de compagnie et d’une autre femme dont le visage était caché par une voilette noire. Dorothy n’eut pas vraiment le courage de la renvoyer mais pas non plus la force de l’accueillir. Elle vit la marquise sur le perron qui accueillait la rebouteuse avec chaleur.
En une fois, Dorothy se souvint des plantes et de la prédiction de cette femme, face à la maladie. Son cœur battit la chamade, elle se sentit responsable de l’état de sa fille, peut-être aurait elle pu éviter cela si elle avait donné la décoction proposée. Elle était prête à se mettre à genoux devant cette sorcière pour ramener Victoria à la vie et lui rendre sa raison. Elle quitta la chambre précipitamment pour rejoindre la visiteuse.
Lorsque le groupe entra dans le hall, j’attendais dans le coin d’une porte. J’observais la vieille dame à la canne. Elle ne m’avait jamais grondée d’être entrée dans son jardin sans permission. Celle-ci me vit et me fit un signe amical. Très poliment, je m’approchai et lui fis une révérence.
- Bonjour, chère enfant. J’ai rêvé de vous cette nuit, je crois pouvoir vous aider. Dites-moi quel est votre souci.
- C’est quoi un voile qui recouvre un visage ? demandai-je tout de go.
- C’est la lumière qui disparaît, votre sœur perdra la vue. Il n’y a rien à faire. Par contre, il est grand temps que vous la soigniez. Avez-vous posé vos mains sur ses poumons ?
- Non.
- Faites-le immédiatement.
Dorothy n’entendit pas les recommandations de la vieille dame. Elle descendit les escaliers comme une tornade. Madame Peeters tourna la tête vers elle. Elle lui affichait un petit sourire vainqueur. Elle inclina la tête en déposant sa main noueuse sur mon épaule. Cela donna quelques frissons à Dorothy. Si en quittant la chambre de Victoria, Dorothy l’avait suppliée de soigner la mourante, elle se raidit complètement. Arrivée à leur hauteur, elle grinça :
- Lâchez ma fille !
- Vous avez besoin de moi, répondit calmement la rebouteuse.
- Non. Je n’ai besoin de personne.
Madame Peeters ne se laissa pas démonter pour autant, elle désigna la personne qui l’accompagnait et la présenta :
- Permettez-moi de vous présenter ma fille, Marianne de Saint-Mourin.
La jeune femme releva sa voilette, Dorothy faillit pousser un cri d’horreur en découvrant le visage de celle-ci. Sur une grande moitié du visage, la peau n’était qu’une fine couche de chair rouge. Dorothy lui tendit une main mal assurée. Madame Peeters esquissa un léger sourire en découvrant la mine horrifiée de son hôte puis elle se tourna vers moi et me dit simplement :
- Allez chère enfant ! Nous nous reverrons plus tard.
- Hors de question que vous revoyez Églantine ! grinça Dorothy.
- Nous allons prendre le thé, intervint Hortence sur un ton conciliant, venez avec nous, Dorothy, cela vous changera les idées quelques minutes.
- Je me dois d’être auprès des miens, répliqua Dorothy. Mesdames, je vous salue !
Madame Peeters releva la tête vers Dorothy et la toisa un instant.
- Vous ne leur êtes d’aucun secours, dit-elle. Et moi, je voudrais vous parler.
- Ce que vous m’avez dévoilé lors de ma première rencontre me suffit largement, répondit Dorothy.
- Vous m’avez mal comprise, j’aimerais que vous écoutiez ma fille et que...
- Non. Laissez-nous hors de votre vie.
- C’est qu’il est encore trop tôt, se désola madame Peeters en remuant la tête doucement.
Elle se laissa entraîner par Hortence vers ses quartiers.
Je mis les mains sur son torse pendant une bonne heure. Puis je recommençai à quatre reprises pendant la nuit. Olivier avait envoyé Dorothy dormir. Elle n’en pouvait plus. Quand celle-ci entra dans la chambre, le lendemain matin, elle nous trouva tous, endormis mais l’atmosphère avait changée. Elle se précipita vers Victoria, et caressa doucement sa joue. Ses yeux étaient dégonflés, sa respiration était calme, régulière. Olivier enroulé dans une couverture leva un sourcil interrogateur. Dorothy sourit.
- Je crois qu’elle est sauvée, murmura Dorothy. La fièvre est tombée.
Victoria ouvrit les yeux. Elle se redressa et demanda :
- Pourquoi me réveillez-vous en pleine nuit ?
Horrifiés, Dorothy et Olivier se regardèrent, puis ils posèrent de nouveau le regard sur l’enfant de peur de comprendre.
- Ne peut-on pas allumer une lumière ? demanda-t-elle.
- Je vais ouvrir les rideaux ! murmura Dorothy.
Victoria entendit les rideaux s’ouvrir et demanda l’heure avec une pointe d’angoisse. Dorothy s’assit sur son lit et lui donna la main et lui affirma qu’il faisait plein jour.
- La rougeole t’a retiré la vue, conclut-elle à mi-voix.
Victoria écarquilla ses yeux, tentait de voir ses mains les draps qu’elle touchait compulsivement puis en une fois, elle éclata en sanglots en criant :
- Rendez-moi mes yeux !
Dorothy la prit dans ses bras. Des larmes coulaient abondamment sur ses jours autant que sur celles d’Olivier. Tous trois étaient complètement désolés, impuissants, meurtris par ce coup du destin.
- Nous irons voir un spécialiste, dit Olivier. Tu t’es battue pour ta vie, on se battra pour ta vue.
- Je veux voir Églantine, dit-elle. Je veux voir ma sœur.
- Je suis là, murmurai-je les larmes plein les yeux également.
Je m’approchai de ma sœur doucement. Dorothy s’était retirée près d’Olivier. Sans un mot, je pris sa main et la passai sur mon visage. Victoria pleurait sans discontinuer. Elle serra la main et me demanda :
- Il n’y a rien à faire, n’est-ce pas ?
- Madame Peeters m’a dit qu’un voile noir signifiait la mort de tes yeux. Je crois que tu resteras dans le noir tout le reste de ta vie. Mais tu t’y habitueras et cela ne t’empêchera pas d’être ce que tu veux devenir et d’être trèsheureuse.
- Mais je ne pourrai plus jamais lire la musique et guider un cheval !
- Non mais tu l’entendras mieux que personne.
- Et le cheval t’aidera à voir... continua Olivier.
Dorothy me fixait avec bienveillance. Ce que je venais de dire à ma sœur lui rappela la conversation qu’elle avait eue avec Hortence quelque temps auparavant, sur l’impuissance que l’on pouvait ressentir face aux misères des autres. Hortence disait qu’il fallait avoir la sérénité d’accepter ce que nous ne pouvons pas changer, l’audace et la force de changer ce qui en est en notre pouvoir et la sagesse d’en percevoir la différence. Personne ne pourrait guérir la cécité de Victoria. Par mes quelques paroles, Dorothy perçut en moi la sagesse de percevoir la différence entre ce qu’on doit accepter et ce qu’on peut améliorer.
Je regardai Dorothy timidement. Je voulais lui demander de revoir madame Peeters qui nous avait aidés à sortir Victoria de la maladie mais je n’osais pas. Je l’avais très clairement entendue dire : « Hors de question que vous revoyez Églantine ! » et pourtant, c’est elle qui m’avait dit de mettre les mains sur ses poumons, c’est elle aussi qui m’avait fait comprendre le sens de ma vision. J’avais terriblement peur de ces visions. Je ne les comprenais pas vraiment, elles n’étaient jamais très claires et elles m’angoissaient plus qu’elles ne me faisaient du bien. La phrase de son frère Harry me hantait encore même si notre déménagement qui prouvait si besoin en était, que Dorothy ne nous abandonnerait pas, je craignais encore un rejet pur et simple. Ne voulant lui déplaire en aucun cas, je m’abstins donc de lui demander de revoir la femme à la canne.

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