Le scandale du poème
Cahier d’Olivier
Ô mon cœur, je ne puis écrire avec malice,
La musique de nos corps qui s’unissent.
L’ivresse partagée de notre calice
Vous font oublier les coulisses.
Iodlez en silence, mes seins et mes cuisses
Et sans loi, fécondez avec délice.
Regardez, voici déjà Aloys ou Anaïs... »
J’ai lu le poème avec un petit sourire au coin des lèvres. Dorothy se tenait devant moi, la mine légèrement espiègle.
- Et quand verrais-je le museau de mes délices ?
- En juillet.
- Mais mon amour, cela fait déjà deux mois et demi et tu ne me disais rien !
- La rougeole, l’accident, Victoria... je n’ai pas eu le cœur à vous annoncer cela, dit-elle, légèrement prise en faute.
J’ai déposé la feuille parmi mes articles et lui ai tendu les bras :
- Viens que je t’embrasse...
Elle s’est penchée vers moi et je l’ai fait basculer sur la méridienne.
- Et maintenant, on se tait, dit-il en soulevant la jupe de sa femme, puisque tu voulais faire ça en silence.
- Mais les enfants...
- Chut... elles sont occupées. Ferme la porte à clé si tu préfères.
Dorothy s’est levée, a fermé la porte et est revenue avec une pointe de défi au fond de ses yeux. Elle s’est mise à califourchon sur moi et, en silence, m’a déshabillé complètement. C’était la première fois ; je voyais dans sa détermination qu’elle passait un cap qu’elle ne m’avouerait pas.
Cela fait un mois que je n’ai plus écrit dans mon cahier. J’ai envie de rayer ce mois de mon calendrier tant il fut pénible.
Comme je suis encore assiégé par cette jambe cassée, nous prenons le thé dans le salon où j’ai établi mon quartier général. À l’aide de deux petites tables et d’un plateau de lit, j’écris mes articles et je gère le journal à distance. Guillaume vient me voir de temps à autre, il ramasse la paperasse et fait le lien avec le journal. Je suis assez effrayé par les questions que mon associé me pose, elle dénote son incompétence de la gestion de notre patrimoine et du personnel. Je m’impatiente de retourner au travail, tant la maintenance des activités du journal ne peuvent s’effectuer à distance et j’appréhende réellement ce retour, vu les manques de Guillaume.
Victoria semble accepter son handicap mieux que Dorothy et moi. Je la regarde tous les jours se débrouiller de mieux en mieux avec une canne blanche et j’en ai à chaque fois le ventre retourné. Dorothy aussi. Elle est épuisée par les nuits de veille et d’émotion, elle accuse le coup comme un brave petit soldat. J’espère qu’elle ne perdra pas le bébé tant elle est au bout de ses forces mais Églantine m’a juré que ce serait un très beau bébé dodu et lumineux. Je n’ai pas osé lui demander si elle connaissait déjà le sexe, je suis sûre que c’est le cas, mais je veux m’en réserver la surprise.
Comme l’avait été Victoria au moment où Violette dut réapprendre à marcher, Violette est le soutien moral et physique de sa sœur. Elles ont repris leurs jeux de plus belle. Violette lui donne l’épaule pour se déplacer et elle s’amuse aussi à jouer l’aveugle en se bandant les yeux. Elles font des courses, dans les couloirs du château, elles ont appris ensemble à manier une canne. Fanny est venue avec un alphabet braille que Violette maîtrise aussi rapidement que sa sœur. Ces deux « Vis » , comme elles se présentent, m’étonneront toujours. Je bénis la force de vie qui les lie et qui les mène toujours à sortir des embûches.
Les deux activités que Victoria craignait perdre, le cheval et le piano ont repris. C’est notre palefrenier et son fils qui réapprennent à Victoria à monter à cheval. Ils apprennent à la vieille jument que Victoria montait à être les yeux de l’enfant. C’est loin d’être gagné, il faudra encore du temps pour que la jument suive les consignes données par un autre cavalier, mais c’est assez prometteur.
Quant aux cours de piano, le maître qui avait vu en Victoria une très grande pianiste ne se décourage pas, il lui apprendau fur et à mesure des séances à se passer de partition et à jouer rien qu’à l’oreille. Il est épaté par les résultats et nous a promis qu’elle serait aussi douée qu’une autre pianiste. Nous verrons cela dans dix ans !
Si je parlais précédemment de la complicité entre les deux Vis, il y a aussi une grande différence : Violette n’est pas musicienne. Elle n’a pas de rythme, les partitions l’ennuient et le piano est un devoir plus qu’un plaisir. Après maintes discussions, nous avons décidé qu’elle pouvait arrêter le piano mais qu’elle devait les remplacer par un autre art. Elle a choisi la sculpture !
Cette enfant est une originale, elle ne fait jamais rien comme tout le monde. Nous lui avons proposé de différer son premier choix en optant pour le dessin ou la peinture mais Violette a été intransigeante, elle ne veut que la sculpture. Ce soir, lors du souper, quand à bout d’arguments, Dorothy lui a demandé de s’expliquer sur une discipline si compliquée, Violette a fixé un instant sa sœur aveugle qui mangeait consciencieusement en tâtonnant avec sa fourchette dans son assiette afin de trouver les aliments. Elle s’est tournée en une fois vers sa mère et lui a déclaré :
- Je veux que Victoria puisse voir ce que je fais. Moi, j’entends bien sa musique.
Le débat est clos. Violette fera de la sculpture. Dorothy et moi, nous en avons encore les larmes aux yeux.
Dès la fin du repas, alors que nous discutions non plus de l’opportunité de ces cours mais de la logistique pour les lui offrir, Edige et Hortence sont entrés au salon dans un coup de vent, le journal de ce matin, en main. Le marquis était rouge écrevisse, soufflé, hors de lui, tandis qu’Hortence affichait une mine aussi suffoquée, mais plus amusée qu’autre chose.
- Olivier, excepté ceux que vous écrivez pour défendre l’école laïque, je vous suis dans la plupart de vos articles. Mais celui-ci, dit-il en brandissant le journal, je ne puis l’accepter !
J’ai écarquillé les sourcils et j’ai pris le journal que me tendait le vieil homme. J’ai regardé les grands titres sans trouver à redire. Voyant mon air perplexe, Égide m’a indiqué le bas de la quatrième page. J’en suis resté abasourdi Guillaume avait publié le poème de Dorothy !Cela se terminait par :
« Voici un doux poème que les hommes aimeraient entendre quand on leur annonce un heureux événement. Merci à cette lectrice passionnée et plaise à cet Olivier d’en comprendre le message, une fois publié dans notre journal... »
- Oh mon Dieu ! me suis-je écrié. Pourquoi a-t-il publié cela ?
J’ai tendu le journal à Dorothy qui est devenue aussi pâle que le journal qu’elle a laissé choir sur ses genoux. Hortence a ricané en s’asseyant dans le fauteuil.
- Hortence ! s’il vous plaît ! s’est indignée Égide en la fusillant du regard.
- Avouez que la situation est drôle ! Je ne crois pas que quelqu’un imaginera qu’il s’agit du couple ici présent. J’admire votre témérité, Dorothy. Je n’aurais jamais imaginé une si particulière manière d’annoncer une naissance.
- Ce texte n’était pas destiné à être publié ! Il a dû partir par mégarde avec tous les articles destinés au journal, ai-je expliqué.
- Pourquoi Guillaume a-t-il eu l’audace de publier cela ? s’est indignée Dorothy, il devait voir que c’était une erreur !
- Faites-le mander ! dit Olivier du bout des lèvres. Certes, mon travail est ralenti par cette mauvaise chute de cheval mais, là, il exagère.
Guillaume n’a pas eu besoin d’être appelé, il était dans le salon une dizaine de minutes plus tard. Il est arrivé avec Fanny qui était pâle et avait les yeux rougis. Son père lui a apporté le journal et il s’est aperçu du pamphlet avant qu’Olivier ne réagisse. Il a demandé au typographe qui lui avait donné l’ordre d’incérer ce papier dans la linotype.
- Et le coupable, a-t-il crié en déambulant autour de nous à grands pas. Tu veux savoir celui qui a fait cela, au risque de nous voir tous couler ? Tu l’as devant toi !
Il a désigné Fanny qui s’est mise à pleurer. Elle a respiré longuement pour ravaler ses larmes et s’est justifiée :
- Le papier était plié en deux. C’est ta mère qui me l’a donné en me disant d’aller vite le donner au typographe, celui-là avait juste un trou à combler. Elle a insisté en prétextant qu’il avait été envoyé par ce Jules Carnes dont vous aimiez tant les propos. Je l’ai crue, je voulais bien faire !
- Elle a bon dos, ce n’est pas parce qu’elle perd la tête que tu peux lui imputer cette misère, dit Guillaume avec rage. Toi, par contre, tu voudrais qu’on retourne en Provence et tu es assez perfide pour imaginer cette solution. Tu veux notre perte, tu ne t’es jamais fait à l’idée de vivre en Belgique.
- Moi, je crois à la version de Fanny, est intervenue Dorothy. J’ai parlé à votre mère, Guillaume. Elle est loin d’avoir perdu la tête et c’est une femme dangereuse.
- Elle a des moments de lucidité, certes, cependant, je vous assure qu’elle est incapable de vouloir notre ruine.
- Avez-vous le papier initial ici ? a demandé Hortence.
- Bien entendu ! dit-il en sortant le feuillet déjà bien chiffonné.
- Donnez-le-moi, je vous prie !
Hortence analysa le papier avec minutie. Elle le tendit à Dorothy en lui demandant si l’écriture était bien la sienne. C’était le cas sauf pour la dernière ligne. Cette dernière ligne n’avait pas été écrite par Fanny, Guillaume en a convenu.
Dorothy a fixé Guillaume et l’a sommé de s’asseoir. Je voyais dans son autorité qu’elle allait assommer mon associé et, à vrai dire, je n’en étais pas mécontent. Il aurait dû suivre la fabrication du journal jusqu’au bout et fixer, comme je le fais chaque fois, les différents articles avec le typographe. Qui avait fait le travail depuis mon départ ? J’en aurai le cœur net dès le lendemain car, c’est décidé, jambe ou pas jambe, je retourne au journal !
Fanny s’est affalée dans un autre fauteuil que lui désignait Dorothy, sans aucune énergie. Elle s’est remise à sangloter, Dorothy lui a posé une main sur le genou pour qu’elle se calme.
- Je vais vous raconter, la visite que j’ai faite à votre femme, Guillaume, lors de sa dernière fausse-couche. Elle avait perdu beaucoup de sang et elle était donc alitée...
Dorothy a continué la chronique sur un ton autoritaire, en dardant Guillaume d’un regard déterminé. Les épaules tombantes et le regard perdu dans le tapis, Guillaume a accusé le coup. Fanny s’est mis les mains sur son ventre, quelques larmes ont coulé encore, sans qu’elle ne les essuie.
- C’est impossible qu’elle ait fait cela. C’est un crime dans notre religion et elle est très croyante.
- Dites-moi, Guillaume, a repris Dorothy. Pourquoi votre sœur est-elle défigurée de la sorte ?
- Ma mère n’y peut rien, s’est-il écrié. C’est son mari qui lui a lancé une casserole d’huile bouillante sur la tête.
- Oh mon Dieu, la pauvre ! s’est exclamée Dorothy. Comment a-t-il pu en arriver là ?
- Il avait bu. Mais nous nous éloignons du sujet.
- Je ne le pense pas vraiment... a répliqué Dorothy. Votre beau-frère est mort peu de temps après, non ?
J’en étais bouche bée. Dorothy y allait fort, je ne la croyais pas capable de titiller Guillaume de la sorte. Elle le toisait, déterminée, battante. Guillaume m’avait déjà confié qu’il n’aurait jamais voulu être en ligne de mire de ma mie quand elle avait cette attitude. C’est chose faite !
- N’insinuez pas ce que vous ne savez pas, Dorothy, a-t-il grondé.
- Je n’irai pas plus loin, a-t-elle répliqué. C’est à vous de savoir pourquoi votre père la fait suivre comme un petit chien, alors que de toute évidence, elle n’en a pas besoin.
Je me taisais. J’analysais la situation, je me souviens que j’avais traité la pauvre Fanny d’enfant gâtée, j’en ailégèrement honte. Cela fait longtemps que je ne l’ai pas vue, elle n’est plus que l’ombre d’elle-même. Ses joues rebondies se sont creusées, son teint légèrement hâlé est pâli et sa taille a fondu de moitié.
Hortence est arrivée une loupe en main et deux feuilles dans l’autre. Elle avait un regard victorieux et elle a proposé à Guillaume de venir constater par lui-même. Elle a indiqué la forme des lettres, le caractère penché et même l’encresemblait légèrement différente, plus clair pour la dernière phrase et pour l’autre papier qu’elle tenait en main. Elle a annoncé enfin que l’autre papier était une lettre de Madame Peeters et qu’elle lui avait écrit juste avant que les Chandelon n’arrivent au château.
- Et si l’encre est légèrement plus claire, a avoué Guillaume chancelant, c’est parce que ma mère la dilue dans un peu d’eau pour faire des économies...
Il s’est rassis, il a pris sa tête entre les mains et il a réfléchi longuement. Il s’est redressé en un coup et a déclaré :
- D’accord, tu n’es pas responsable de cette histoire, mais je ne peux croire ma mère responsable de tes fausses-couches !
Dorothy s’est raidie et m’a fixé pour que je réagisse. J’ai levé un sourcil et j’ai pris la tangente :
- Bon, ce n’est pas tout, as-tu rappelé les exemplaires non vendus ?
- Évidemment !
- Comment allons-nous réagir ? poursuivit Olivier très pragmatique. Faut-il oui ou non s’excuser de la méprise ?
Les avis étaient très partagés. Le débat concernait tout à coup les deux femmes. On a décidé d’ajouter une petite phrase discrète s’excusant de la méprise. Fanny s’est levée et s’est plantée devant moi pour me demander :
- Je voudrais pouvoir gérer le courrier que nous recevrons à ce sujet. Je l’analyserai pendant les deux semaines qui viennent et je vous ferai part de l’ensemble des réactions et j’y répondrai personnellement à tous les lecteurs.
Je l’ai dévisagée un instant et j’ai regardé Guillaume pour avoir son approbation. Celui-ci fronçait les sourcils, il n’a pas très envie que sa femme mette un pied au journal. D’autre part, il gère tellement mal le journal, que son avis ne m’importe plus beaucoup. Avant que je ne réagisse, Dorothy a pris la parole :
- Très bonne idée, je t’y aiderai ! Après tout, c’est de nous que vient le scandale, c’est à nous de le calmer.
- Bien, ai-je approuvé, fataliste. Tu es d’accord Guillaume ? Cela te donnera moins de travail et, après tout, nous garderons un œil sur l’affaire.
Dorothy a levé les yeux au ciel en entendant ma dernière phrase, ce qui me fit sourire. Guillaume a accepté un peu malgré lui.
Cette mésaventure ne nous coûte rien au nombre de lecteurs, que du contraire ! Plusieurs ont acheté le journal espérantvoir davantage de petits panflets et ceux qui avaient été choqués ont été rassurés en découvrant le mea culpa.
Plusieurs lectrices voyant que les réponses individuelles aux courriers étaient écrites par des femmes ont demandé des articles sur l’école, l’éducation ou la mode.
J’en ai déduit qu’il nous fallait une rubrique pour femme ou même, un magazine qui leur serait entièrement destiné. Guillaume est contre. Non seulement je doute de ses compétences, mais je suis de plus en plus énervé par ses manques. J’ai été obligé d’octroyer une prime à l’ensemble de mon personnel, pour nous faire pardonner de ne pas les avoir payés à temps ! Quand j’ai demandé à Guillaume pourquoi il ne l’avait pas fait, il m’a tout simplement avoué qu’il ne savait pas combien il devait donné, comment le faire et que notre personnel pouvait attendre mon retour. J’en suis consterné. Le problème est qu’il est mon associé et que je ne peux donc rien innover sans son autorisation.
Le plus étonnant est un nombre de lecteurs importants qui ont cru que le billet était destiné à une autre revue. Ils me demandent de leur envoyer cette revue, sous le manteau, à une boîte postale ou à une autre adresse. Cela m’a donné une idée, j’ai gardé tous les billets que je destine à Dorothy depuis maintenant presque deux ans. Certes, ils sont très personnels mais avec un petit coup de plume, je pourrais les faire plus anonymes...

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