LA nourriture de Fanny

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  • Sa nourriture, Dorothy ! pourquoi se complaît-elle dans la pitié ? Son mari est-il plus doux ? Sa belle-mère la laisse-t-elle en paix ? Tout être humain doit se nourrir pour grandir, elle refuse de mûrir et de cela, nous sommes impuissantes. C’est elle qui doit faire ce chemin.

Dorothy était assise à côté d’Hortence au fond du parc. Hortence lui tenait ces propos vis-à-vis de Fanny. Le mois passé à lire le courrier des lecteurs et à y répondre lui avait rendu un peu de couleur, mais depuis que leur mission était terminée, Fanny retombait dans la mélancolie.

  • Vous êtes bien dure ! répondit Dorothy au bout d’un moment.

Hortence soupira deux ou trois fois hésitant à se confier, puis elle se lança :

  • Mon frère avait une autre nourriture tout aussi perfide que la sienne. Il buvait à tort et à travers. Dès qu’il avait bu, il était incontrôlable, méconnaissable. Pour l’en sortir, nous avons tout essayé, enlever les bouteilles d’alcool, l’isoler du monde en refusant les invitations qui arrivaient au château avant qu’il ne les trouve, l’envoyer en cure, rien n’y a fait. Il cachait l’alcool, il buvait en cachette. Pour finir, nous l’avons retrouvé mort, noyé dans la Meuse.
  • Mon Dieu, j’en suis profondément désolée, murmura Dorothy.
  • Ne le soyez pas, je n’ai plus aucune pitié pour lui et lui, s’il est là-haut, n’en a pas plus pour lui-même. Il m’a pris une partie de ma jeunesse, il n’en avait pas le droit. Ma vie a tourné autour de lui. S’il m’a dégoûtée de l’alcool, j’étais presque aussi atteinte que lui. Je vivais dans l’angoisse de le trouver raide, la honte que le monde s’en aperçoive, la peur de ses réactions une fois qu’il avait bu. Et vous voulez savoir le pire dans cette histoire ? C’est que c’est Égide qui m’en a sorti.
  • Pourquoi dites-vous le pire ?
  • Parce qu’une fois que je suis tombée dans la mélancolie, il a enduré les mêmes souffrances que celle que monfrère m’a fait subir. D’une autre manière, certes, je ne buvais pas ! Cependant, je me suis nourrie de sa compassion, pour ne pas dire de sa pitié et je n’ai pas grandi. Il m’a consolée, il a été un mari exemplaire. Il a refusé plusieurs invitations parce qu’il ne voulait pas qu’on me voie en profonde mélancolie. Il est devenu misanthrope alors qu’il était de nature joviale. C’est votre venue au château, qui m’a sorti de cet enfer.
  • C’est plutôt Cairanne ! répliqua Dorothy modestement.

Hortence approuva d’un hochement de tête en prenant les mains de Dorothy.

  • C’est aussi votre soif de vie, vos questions et nos discussions. Je me sens utile, j’ai complètement changé de nourriture. Si vous saviez comme je me sens bien.

Dorothy sourit un peu gênée par ses aveux. Hortence ne voulut pas s’y appesantir, elle termina son discours par :

  • Si nous voulons aider votre amie, il ne faut pas que nos vies tournent autour de sa maladie. Car c’est une maladie, voyez-vous ! Mon frère aussi était malade, malade d’alcool. À l’époque, madame Peeters m’avait prévenu que je ne devais pas le protéger et je ne l’ai pas écoutée. Pourtant mon frère m’avait déjà battue pour l’avoir sorti d’un fossé. Je lui pardonnais tout...

Quelle erreur !

Les sept religieuses étaient devenues dix. Olivier en plaisantait, en disant qu’il ne comprenait pas comment elles parvenaient à se reproduire plus vite qu’il ne le faisait avec Dorothy et tout cela, sans plaisir. Sans rien demander à personne, elles avaient retourné la terre d’une dizaine d’ares derrière leur bâtiment pour en faire un potager et elles avaient ajouté trois ruches dans le fond de leur jardin.

Elles exaspéraient Dorothy par leur mansuétude à l’égard de Violette et de Victoria. Elles appelaient Victoria la « petite miraculée », lui octroyaient plus d’attention que Dorothy le supportait. Victoria et Violette profitaient de l’aubaine. Ainsi, Victoria écoutait avec beaucoup de sérieux les petites histoires pieuses que les nonnettes lui narraient pour autant qu’à la fin du récit, sa poche se remplissait de friandises qu’elle partageait ensuite avec Violette.

Un jour, Dorothy surprit les deux Vis montant dans leur chambre, les poches pleines de gâteaux, et riant encore de la dernière histoire racontée par la mère supérieure. Quand Dorothy leur demanda l’origine des friandises, elles avouèrent mais en sachant d’avance que leur filon s’arrêterait aussitôt. En effet, furieuse, Dorothy prit les friandises et les rapporta à la mère supérieure. Elle entra dans son bureau comme un ouragan sans qu’elle ne se fît annoncer. La mère supérieure en fut un peu surprise, elle la regarda jeter les gâteaux sur la page de son cahier au-dessus de ses lunettes et, calmement, elle déposa sa plume dans l’encrier.

  • Pouvez-vous m’expliquer ce que font ses biscuits dans la poche de ma fille ? dit-elle.
  • C’est la récompense d’une enfant miraculée qui écoute les belles histoires de la bible, répondit la nonnette sans se départir de son flegme. Nous l’avons sauvée, sa vie doit être tournée vers notre Seigneur. Nous lui inculquons dès à présent tout ce qu’elle doit savoir pour rester auprès de lui.
  • Si vous vous approchez encore d’une de mes filles, je vous mets dehors dans l’heure, est-ce clair ?
  • Vous n’oserez pas nous mettre à la rue.
  • Et pourquoi donc ?
  • Parce que nous avons sauvé votre fille, rétorqua la nonnette avec aplomb.
  • Vous ne l’avez pas sauvé. C’est sa force de vie qui l’a sortie de la maladie. Vous n’avez fait que nous titiller en faisant sonner la cloche plus qu’il ne le faut. Sachez que je n’hésiterai pas une seconde à vous déloger. Je ne vous ai accordé le gîte que d’une manière très provisoire en attendant que vous trouviez mieux. À ce propos, où en sont vos recherches ?

La mère supérieure se tut.

  • Voici une réponse très éloquente, madame ! reprit Dorothy au bout d’un temps. Ne vous approchez plus de mes filles.

Dorothy tourna les talons.

Si Dorothy comprenait les dérives qu’avait exposées Hortence sur la mélancolie de Fanny, elle ne pouvait se résoudre à la laisser tomber comme un vieux chiffon. Elle chercha donc à l’occuper au-delà de l’école qui n’allait pas pouvoir continuer plus longtemps que l’été, puisque les deux Vis auraient leur certificat de base. Olivier avait été catégorique, Guillaume n’avait pas envie de l’avoir à proximité il n’y avait donc aucun espoir qu’elle trouve une occupation de ce côté-là. Un peu par dépit, Dorothy proposa de faire la classe dans une des dépendances désaffectées. Fanny en fut ravie. Elle savait qu’à la fin juin elle n’aurait plus d’élève et que cette école n’était donc que provisoire mais cela lui procura un ballon d’oxygène loin de cette mégère qu’était sa belle-mère. Elle ne doutait plus un instant que la vieille femme avait tué son gendre.

Fanny s’octroya la bicyclette que Guillaume s’était achetée et dont il ne se servait jamais. Elle demanda à un des deuxtypographes, Alain Gentilbleu qui se rendait au journal par ce moyen de transport de lui apprendre. L’homme lui donna quelques conseils dans la cour de l’imprimerie. Alain tenait la selle tandis que Fanny tentait de trouver l’équilibre. Ils riaient tous les deux à chaque tentative réussie.

Elle fit sensation dans la campagne du Condroz où elle déambulait chaque matin et chaque soir en soufflant ou en souriant suivant que la pente était ou non, en sa faveur. Elle croisait toujours les mêmes personnes et celles-ci finirent par l’encourager dans les montées. Elle prit goût à ce moyen de transport, elle n’avait jamais aimé le cheval et garder la calèche pour toute la journée n’était pas de mise.

Un soir de mars, alors qu’elle partit du château un peu tard, elle fut surprise par un violent orage au milieu de son chemin. Elle venait de remonter la vallée de la Meuse, elle n’avait pas envie de la redescendre pour se réfugier au château et décida que coûte que coûte, elle rentrerait chez elle malgré la pluie. Elle pédala un peu plus vite. Lors d’un tournant en angle droit, une large flaque de boue barrait la route. Elle ne la vit que trop tard et elle glissa de tout son long, sur le chemin.

Elle se releva un peu groggy, extrêmement sale mais entière. Sa bicyclette avait une roue voilée, ce qui l’obligea à continuer à pied. Au bout d’un kilomètre, elle arrivait aux premières maisons d’un village, quelqu’un l’appela. Elle se retourna, c’était Alain Gentilbleu, le typographe qui, du seuil de sa maison, lui proposait de venir s’abriter. À bout de force, elle accepta.

Monsieur Gentilbleu la fit asseoir près du poêle à charbon. À table, un petit garçon la regardait avec de grands yeux apeurés. Fanny lui sourit.

  • Bonjour, comment tu t’appelles ? demanda-t-elle doucement.

L’enfant ne répondit pas, il continuait à la fixer légèrement inquiet.

  • François, dit son père, répond à madame Peeters, s’il te plaît.

François lança un bref regard à son père puis il revint sur sa première préoccupation.

  • Excusez-le, madame, il est très farouche depuis la mort de sa mère. Nous vivons à deux et il n’a pas l’habitude que des gens entrent chez nous.
  • Bonjour François, dit simplement Fanny. Ne t’inquiète pas, je repartirai dès que la pluie aura cessé.

Fanny continua à lui poser quelques questions dont il fit les réponses par des mouvements de tête. Alain Gentilbleu les observait tout en préparant une tisane. Il lui en présenta un bol, elle se tut en avalant quelques petites gorgées brûlantes.

La pluie continuait à marteler dru la route et le toit de la masure. Elle rappela à Fanny les orages violents qui pouvaient se produire à la fin de l’été à Vaison. Elle les raconta à son hôte. Monsieur Gentilbleu lui posa quelques questions sur le climat, la vie qu’ils menaient là-bas. Fanny prenait beaucoup de plaisir à relater les fruits juteux de l’été que l’on ne connaissait guère en Ardenne. Elle décrivait aussi les parfums du thym, de la sauge, du romarin et surtout de la lavande. Puis, elle posa quelques questions sur le vécu du typographe. Il raconta son enfance dans les charbonnages, ses parents mineurs et le choix qu’ils avaient fait pour pouvoir sortir un des enfants de la fratrie, lui, de la misère afin d’assurer à toute la famille un avenir décent. Ainsi tandis que ses frères et son père descendaient dans les mines, il pouvait continuer à étudier. Il devait être magistrat, mais le 16 décembre 1875, le grisou tua son père et tous ses frères. Il dut arrêter d’étudier et il devint l’ouvrier qualifié directement engagé par le journal. Sa mère et ses deux sœurs étaient venues habiter ici. Puis la mère mourut et les sœurs se marièrent.

Fanny était passionnée par le récit de monsieur Gentilbleu, elle ne vit pas l’heure avancée. Le petit François s’était endormi au milieu de la soirée dans un coin de la pièce entre quelques blocs de bois qui lui servait de jeu. Quand Fanny voulut prendre congé, la nuit était trop noire pour ne pas se perdre. Son hôte lui proposa un lit, elle accepta.

Elle ne revint pas au journal le lendemain mais elle alla directement au château pour donner classe à ses deux élèves. Lorsqu’elle rentra chez elle, ce soir-là, personne ne lui demanda où elle avait passé la nuit précédente. Cela plongea Fanny dans une très grande perplexité. Pour qui comptait-elle ? se demanda-t-elle avec une infinie tristesse.

Elle raconta à Dorothy ce manque de curiosité élémentaire de son mari. Fanny conta également l’enfance du typographe. Elle le faisait avec tant de verve et de détail, que Dorothy lui demanda si elle n’avait pas envie de coucher cette histoire sur papier. Fanny en rit, elle n’avait pas la plume facile. Dorothy insista, elle voulait que ses grandes filles, Alice et Églantine, puissent connaître la vie des gens de leur nouveau pays. C’était important, elle-même d’ailleurs en serait très reconnaissante. Fanny sourit.

  • Dorothy, lui dit-elle fataliste, je sais que vous me demandez ce travail pour me tirer de mon ennui. Je vous le ferai juste pour cela, peut-être après tout, que cela me plaira.
  • Il faut joindre l’utile à l’agréable, répliqua doucement Dorothy, l’utile c’est de connaître les racines de notre nouveau pays, l’agréable sera pour vous, de travailler ici. L’accord n’est-il pas judicieux ?
  • Si je peux le faire ici, c’est très judicieux ! Depuis ce que vous avez révélé les agissements de ma belle-mère, celle-ci me fait peur !

Fanny commença le récit en donnant la parole au petit garçon que devait être le typographe quelques années plus tôt. Quand elle eut fini le premier chapitre, elle sonna à la porte du typographe pour lui demander, avec beaucoup de timidité, de lire ce début d’écrit. Monsieur Gentilbleu fut d’abord très surpris d’être le héros d’un roman, mais il accepta de bonne grâce. Il revint deux jours plus tard, avec son fils François, dans la classe de Fanny, au château. Il avait noirci les feuilles de notes et il voulait les expliquer à l’institutrice. Ils travaillèrent une bonne heure ensemble tandis que le gamin regardait les livres d’images. Fanny proposa au typographe de prendre François à l’école, celui-ci accepta avec joie. Ainsi au fil des semaines, Fanny donnait quelques feuilles et quand Alain les avait corrigées sur l’exactitude des faits, il les rendait à Fanny lorsqu’il venait chercher son fils. Ils restaient tous les deux en classe tandis que François jouait soit avec les deux Vis, soit seul dans la classe ou encore il allait aider les palefreniers à nourrir les chevaux.

La mère supérieure apprenant que Dorothy avait donné une grange à Fanny pour l’école interpella le typographe pour lui demander d’exécuter quelques travaux dans l’aile du château qui leur était prêtée afin de faire une école catholique.

Monsieur Gentilbleu refusa, il n’œuvrait pas dans le bâtiment et il ne comptait pas changer de travail.

  • Mais vous doubleriez votre solde et vous pourriez inscrire votre fils dans notre école.
  • Mon salaire me suffit et mon fils restera chez madame Peeters, déclara-t-il. Je vous donnerai l’adresse d’un maçon très compétent.
  • Nous ne voulons pas d’un maçon, nous devrions le payer davantage, répliqua-t-elle. Savez-vous que madame Peeters vit dans le pêcher ?

Monsieur Gentilbleu sentait la colère monter. Il grommela :

  • Ne venez pas salir la réputation de madame Peeters !

Puis il enfourcha sa bicyclette et fit quelques mètres lorsqu’il entendit la supérieure dire :

  • Ne vous êtes vous pas demandé pourquoi madame Peeters n’avait pas pu avoir d’enfant, et pourquoi monsieur et madame Chandelon ont deux enfants handicapées ?

Le typographe s’arrêta net. Très calmement, il déposa son vélo contre le mur et revint vers la nonnette. Il pointa un doigt sous le nez de la nonnette et grinça :

  • Encore un mot sur madame Peeters ou sur vos hôtes et je vous envoie mon poing dans la figure.

La supérieure le dévisagea un instant, en levant un sourcil. Très condescendante et certaine qu’il ne toucherait pas à une religieuse, elle persifla :

  • Mais vous êtes amoureux d’elle, ma parole !

Elle eut à peine le temps de terminer sa phrase que Monsieur Gentilbleu la gifla. Elle perdit son équilibre et s’effondra devant lui. Il ne la releva ni ne s’excusa de s’être emporté. Il dit d’une voix froide et déterminée :

  • Je ne frappe jamais une femme, mais sous cet habit, je ne vous considère plus comme telle.

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