Le renvoi des soeurs
Cahier d'Olivier
Quand le typographe est entré dans mon bureau, j’ai eu quelques craintes sur ce qu’il allait m’annoncer. Ma vente de nouvelles érotiques commence à prendre de l’ampleur et c’est lui qui se charge de la mise en page. Je l’ai mis dans la combine car c’est un homme de toute confiance qui n’a pas froid aux yeux, et qui ne crache pas sur un petit revenu supplémentaire. J’avais dû choisir parmi les ouvriers qualifiés l’homme qui se tairait, et qui ne serait pas choqué non plus par mes propos polissons. Je l’ai fait asseoir, il tardait comme si, une fois qu’il aurait lâché ce qu’il avait à dire, il devrait quitter mon bureau en courant.
- Je suis venu vous présenter ma démission, dit-il debout, sans ambages.
- Voyez-vous cela ! répondis-je. Asseyez-vous, je vous prie. Puis-je savoir ce qui ne vous plaît plus au journal ? Ce n’est pas à cause de notre affaire, j’espère ?
- Pas du tout et, rassurez-vous, je ne vous ferai rien de mal. On pourrait même continuer sans que je ne travaille officiellement à l’imprimerie. Mais je préfère vous présenter ma démission avant que vous ne me renvoyiez.
- Et pourquoi le ferais-je ?
- Je viens de gifler la mère supérieure des religieuses qui séjournent dans votre château.
Je n’ai pu réprimer un sourire. Je me suis adossé confortablement dans mon fauteuil et d’une main, je l’ai invité àcontinuer. Au fur et à mesure que Gentilbleu me racontait les événements, je me suis mis à fulminer.
- Reprenez votre travail, monsieur Gentilbleu, grinçai-je. Ce sont elles qui déguerpiront, dès ce soir. Elles n’ont pas à faire des travaux au château et leur médisance sur nos filles est intolérable.
J’ai consulté ma montre, en me demandant si j’avais le temps de trouver un moyen de transport pour envoyer les nonnettes à l’archevêché de Namur. Alain Gentilbleu ne savait plus très bien s’il devait quitter le bureau ou rester. Sa casquette ne ressemblait plus à rien. Je l’ai interpellé :
- Savez-vous où je pourrais trouver une carriole assez grande pour envoyer les dix nonnettes à Namur ?
Le typographe a grimacé son ignorance.
- Peut-être que par bateau c’est plus facile, a-t-il émis pour finir, il y a la bignole du vieux jef, mais il faut partir tôt matin pour arriver le soir...
J’ai ri à gorge déployée à l’idée de voir les dix religieuses sur le rafiot du vieux Jef.
- Non, je ne suis pas assez goujat ! Je vais demander à monsieur Peeters-père d’y pourvoir, il sera ravi de me rendre ce service.
Sur ces paroles, je me suis levé. Gentilbleu a compris que l’entretien était fini, il s’est incliné et il m’a remercié en quittant la pièce. Je l’ai regardé partir en me demandant jusqu’où l’homme avait défendu ses patrons pour les beaux yeux de Fanny. Ce dont j’étais sûr, c’est qu’il n’y avait rien qui puisse ternir la réputation de l’institutrice. Si cela avait été le cas, il aurait tu la dernière phrase de la supérieure. Par contre, je ne mettrais pas la main au feu que cet homme n’éprouve pas quelques sentiments à son égard. J’ai chassé mes pensées en secouant la tête, avec une pointe de honte sur mon propre clabaudage et je me suis dirigé d’un bon pas, vers le bureau de Guillaume.
Comme à l’accoutumée, je suis entré sans frapper. Je suis tombé sur mon associé dans une position plus qu’embarrassante avec mademoiselle Yvonne, la secrétaire. Elle était à plat ventre sur son bureau la jupe retroussée jusqu’à la taille. Ses seins minuscules avaient quitté son corsage, et pendaient timidement vers les feuilles qui encombraient le bureau. Le couple se sépara prestement, tandis que je reculais sans pouvoir quitter la scène des yeux. Je me suis dit, à ce moment-là que la position n’avait vraiment rien d’érotique, qu’il fallait que je la bannisse de mes écrits. Non, c’était la manière dont Guillaume l’enfournait qui n’avait rien d’exceptionnel. Il prenait son pied, sans égard pour sa ... (j’allais écrire sa femme) « partenaire ». J’ai refermé la porte derrière moi. J’ai repris mon souffle dans le couloir. J’en étais suffoqué, furieux, honteux pour mon ami. La porte s’est rouverte, Guillaume m’a fait entrer tandis que la secrétaire confuse est retournée vers son bureau un dossier sous le bras.
Nous nous sommes observés un long moment silencieusement. Je n’aime pas la morale, mais je ne peux adhérer ni à cette infidélité ni à ma complicité qui en découlerait. Guillaume ne semblait pas éprouver le moindre remords. Il s’apprêtait à se justifier ce qu’en aucun cas, je ne voulais entendre.
- Tu sais où est ton père ? dis-je d’une voix froide.
- Nous sommes mardi, il doit être au bridge, chez le sénateur Braguinier à Modave.
- Bien. Je dois rentrer chez moi, protéger mes filles, ma femme et même la tienne.
- Que se passe-t-il ?
- Abus de confiance et médisance, répondis-je en le regardant droit dans les yeux. Je vais remettre de l’ordre dans tout ça.
- Olivier, ce n’est pas pour ce que tu viens de voir que tu rentres chez toi, n’est-ce pas ?
J’ai levé une main agacée, j’ai tourné les talons et je me suis dirigé vers la porte sans me retourner. La main sur la poignée, j’ai hésité un instant puis j’ai visé mon associé d’un doigt sévère :
- Ta vie privée ne me regarde pas, Guillaume. Seulement, j’estime que tu n’as pas le droit de ternir celle de ta femme !
- Tu ne vas pas lui dire, quand même ?
- Non, je viens de te le dire. Tu te souviens des cartes d’Églantine ?
- Plus ou moins, de toute manière, tu ne vas pas croire en ces fadaises ?
- Oh si, j’y crois et même ta mère y croit. Églantine n’est pas une enfant comme les autres. Tout ce qu’elle prédit se réalise. Elle nous avait prédit fortune, et nous y sommes pratiquement. Mon accident, la cécité de Victoria, même l’abattement de Fanny, elle l’avait vu. Sur ta carte, il y avait un poisson transparent qui dormait dans le fond de la mer. C’est Fanny, ce poisson et tu es en train de la tuer !
- Que veux-tu que je fasse ?
- Lui donner la responsabilité du journal féminin, que nous voudrions créer, répliquai-je.
Guillaume est resté un moment sans bouger, il a soupiré. Il a tourné autour de son bureau et s’y est assis, pensif. Certes, il n’est pas en position de force. D’autre part, la fortune venait de mon travail et de ma bonne perception des affaires. Il se contentait de faire sa page pour les enfants sages. C’était amplement suffisant. Les quatre semaines sans moi avaient été catastrophiques : le choix peu judicieux des articles, la tenue des comptes et même la solde des ouvriers qu’il n’avait pas payée lui avaient prouvé qu’il était totalement incompétent. Ainsi, dès mon retour, je fus le patron aux yeux de tous, aussi bien des sous-traitants que des ouvriers. J’avais très bien perçu le chemin de ses pensées. Je suis revenu vers sonbureau et j’y ai déposé les deux mains tout en fixant mon ami. Ma colère était tombée. J’ai repris calmement :
- Guillaume, cela ne fait aucun doute, que ce journal fera un énorme bond dans nos affaires. Fanny a une plume élégante et très féminine. Dorothy m’a montré le roman qu’elle est en train d’écrire, il est très impressionnant. Ce sera peut-être un nouveau Germinal. De plus, on ne donnera pas la même adresse que ce journal, je propose de la mettre dans l’aile du château des nonnettes. Elle pourra y travailler et nous l’imprimerons ici. D’autre part, les deux Vis auront leur certificat, dans un mois. Fanny se retrouvera sans emploi, donc à la maison, soit à quelques mètres de toi.
Guillaume a réfléchi quelques instants. Il n’avait aucun argument pour me contrer car il ne touchait rien aux comptes. Il était à la graisse de chevaux de bois. Quand je pense qu’à Vaison on avait conclu qu’il s’occuperait des comptes et moi de la tenue éditoriale du journal ; nous en sommes loin, même très loin. Je parierais bien que Guillaume ne sait pas que sa femme écrit un roman. Je dois reconnaître que Dorothy a raison : il n’y a plus rien dans ce couple et Guillaume me devient de plus en plus insupportable.
- Bien, je suis d’accord, tu peux le lui annoncer puisque tu rentres chez toi.
Le départ des religieuses a été plus que mouvementé. Comme je ne veux pas qu’on puisse venir me critiquer dans la façon dont cela s’est déroulé, j’ai demandé à Égide et à Bob, notre palefrenier d’y assister. Nous sommes donc allés les déloger une par une dans le parc et dans leurs pièces de vie. Nous les avons rassemblées dans la cour où les attendait la carriole du père de Guillaume. Les petites sœurs semblaient épouvantées par mon audace, on aurait dit que je les menais à l’échafaud !
Très calmement, je leur ai expliqué les raisons de ce renvoi immédiat.
- Vous nous jetez à la rue, s’est exclamé la mère supérieure.
- Non, je vous envoie à l’évêché. Ils sont au courant et vous accueillerons dès ce soir.
- Dieu vous châtiera pour votre hérésie et celle que vous inculquez à vos enfants.
- Dieu n’a rien à voir dans cette histoire, a répliqué Égide (à mon grand étonnement). Ce n’est que votre langue perfide qui vous a mis dans cette situation.
- Cet homme est un faux catholique !
- Ne vous lancez pas dans une croisade vieille de quelques centaines d’années. J’admire cette famille qui vénère Dieu sans le ternir des religions. Je vous prie de prendre place dans la carriole, calmement et sans faire d’histoire.
Toutes les petites sœurs se sont dirigées à la queue leu leu dans la carriole. Bob les a aidés à monter avec un demi-sourire qui en disait long sur son exaspération. Il m’a avoué par la suite que la mère supérieure était venue le trouver puisque le typographe avait refusé pour faire les travaux. Il en avait été aussi choqué et il comptait m’en parler dès mon retour.
Il restait dans la cour la mère supérieure et sœur Marie-hyacinthe qui fixait la fenêtre ou Fanny, sa sœur, donnait classe aux deux Vis et à François. Elles ne se décidaient pas à rejoindre les autres.
- Mes sœurs, dis-je en désignant d’une large main la voiture.
- Nous ne quitterons pas cet endroit si facilement, n’est-ce pas ma sœur ?
- Non, vous n’êtes pas ma sœur ! a répliqué tout à coup Sœur Marie-Hyacinthe. C’est elle et je la rejoins !
Sans attendre, elle s’est dirigée vers Fanny en défaisant sa cornette qu’elle a laissé tomber par terre. Emballée par sa propre décision, elle a continué à se déshabiller sous les yeux ébahis de tous. Elle est entrée en longue robe blanche dans l’orangerie et nous avons vu les deux sœurs de sang et de cœur s’embrasser chaleureusement.
- Elles iront tout droit en enfer, a grincé la supérieure.
- Ce n’est pas à vous à juger, mais à Dieu ! a rétorqué le marquis. Veuillez, je vous prie, rejoindre vos ouailles, avant qu’on en vienne aux mains.
Bouillant de colère, la nonnette a pris un air digne et elle a rejoint enfin la carriole.
Après ce départ, j’ai ouvert la bouteille de cartagène que Paul Bonnel, le frère d’Églantine et de Violette nous envoie de la bastide. Je l’ai gardée pour une bonne occasion et celle-ci est de taille. J’ai libéré les enfants de leurs tâches scolaires qui, du reste, étaient en suspens depuis que Paulette, l’ex-sœur Marie-hyacinthe, a rejoint sa sœur. Je leur ai proposé de trinquer avec nous ainsi qu’avec Dorothy et Hortence que les enfants sont allés chercher.
Après ce petit verre, chacun est retourné à ses activités. Je suis allé faire un tour, dans l’aile désertée par les nonnettes. Il y a là quelques habits qui pendent sur un fil, des cornettes qui viennent d’être amidonnées. Certes, il faudrait les leur rendre, mais cela m’a donné une idée.
Dorothy, terminait de rempoter ses semis, dans la serre, à l’orée du parc au bord d’une cascade. Quand je l’ai rejointe, elle avait chaud, transpirait un peu. Elle ne m’a pas vu pas venir car la rivière couvrait l’ensemble des bruits.
J’ai regardé les feuilles des vignes qui calfeutraient l’ensemble de la serre d’un vert encore un peu tendre. J’ai eu un petit sourire lubrique :
- Vous avez bien trop chaud dans cette tenue, Comtesse, dis-je en lui mettant les mains sur les hanches.
Dorothy sursauta.
- Olivier ! que faites-vous là ?
- Je tâte vos hanches, vous préférez que je vous dégrafe votre corsage ?
- Je voulais dire pourquoi êtes-vous ici.
- Ah, il me semblait bien que mes mains ne vous sont pas désagréables.
- Vous ne répondez pas à ma question !
- Vous non plus...
D’une main, j’ai balayé le reste de terre d’une petite table. Je suis revenu vers ma femme, je l’ai l’embrassée et j’ai murmuré :
- Chaque fois que je vous vois, vous m’enivrez. Venez par ici, dis-je en faisant glisser la jupe autour d’elle. Je vous expliquerai après le reste.
Je l’ai pris par les hanches et je l’ai assise sur la table. J’ai écarté ses jambes mais nous nous sommes embrasés un peu trop rapidement.
- Penses-tu que tu pourrais jouir une seconde fois après celle-ci ? lui soufflai-je.
Dorothy m’a fixé avec des yeux ronds, puis elle a froncé les sourcils en relevant son petit nez joli.
- Qu’avez-vous en tête, mon cher ami ?
- Mmm des tas de choses. Il y a dans notre chambre...
- Si ça se passe dans notre chambre, je sais comment cela va se terminer. Pourquoi m’avez-vous prise ici alors ?
J’ai écarté les mains :
- Je n’ai pas pu m’empêcher...
Dorothy a souri.
- On peut attendre ce soir, si vous avez peur de ne pas y arriver, dit-elle.
- Pour ma part, je n’ai pas cette crainte et nous aurons plus de temps pour jouer.
- Jouer ?
- Trêve de bavardage, allez hop, on y va ! ai-je répliqué en lui prenant la main.
Une fois dans la chambre, je lui ai désigné la bure noire d’une religieuse et la cornette qui reposaient sur le lit. Je lui ai demandé de les enfiler. Dorothy a ri. Malicieuse elle a dit :
- D’accord, mais vous aussi, alors !
Je ne me le suis pas fait dire deux fois et je l’ai quitté pour revenir habillé en nonnette quelques minutes plus tard.
Dieu qu’on s’est bien amusés !
Nous étions étendus, nus sur le lit. On se reposait, repus de nos ébats.
- Heureusement que vous avez entendu monsieur Gentilbleu jusqu’au bout. Imaginez le pauvre homme sans emploi à cause de cette nonnette ! m’a dit Dorothy. Vous croyez qu’il y a une liaison entre Fanny et lui ?
- Je ne le pense pas, l’homme est fidèle parmi les fidèles, je serais étonné qu’il s’en prenne à une femme mariée. Par contre, je vous dois des excuses, Guillaume est un aguicheur.
- En effet, mais je ne vous demanderai pas d’écrire une lettre, moi !
J’ai ri tendrement en l’enlaçant.
- Vous n’en avez pas besoin, je viens de constater que votre imagination est aussi débridée que la mienne !
- Olivier, il y a Églantine qui demande d’organiser un cercle de Spirale. Êtes-vous d’accord ?
- Tout ce qui avait été prédit a été réalisé ?
- Elle dit que oui. Elle dit même que vous avez fait fortune, le journal se porte aussi bien que ça ou bien elle ne rend pas vraiment compte de ce que « fortune » veut dire ?
Je n’ai pas osé lui révéler que j’ai, en effet, fait fortune mais que ce n’était pas par le journal. Mes nouvelles érotiques se vendaient sous le manteau dans des kiosques réputés pour être un peu louches ou par correspondance sous une boîte postale. Dans le dernier numéro, j’ai tenté de mettre un bon de commande pour un livre qui rassemblerait une bonne partie des nouvelles. Les réponses sont au-delà de mes espérances, je vais devoir publier plus d’un millier d’exemplaires. Cette fois, je ne veux plus passer par une boîte postale parce que Gentibleu qui allait relever la boîtes’est fait agresser. Il m’a demandé d’être levé de cette fonction, ce que du reste, je ne lui aurais plus laissé faire. J’ai donc demandé à Adrien, s’il pouvait relever une boîte postale en Afrique. Je ne lui ai pas expliqué la teneur des livresmais il doit bien percevoir qu’ils ne doivent pas être très « catholiques ». Avant d’être livrés, les lecteurs devrontattendre deux mois, mais cela ne les a pas arrêtés. Même je crois que cela a augmenté les commandes car celles-ci sont multiples, et c’est par dizaines entières que je les vends tantôt en Belgique, tantôt en France, sous un pseudonyme quelque peu provocant puisqu’il s’agit de J. Davidson.
Il était bien peu probable que Dorothy tombe sur un exemplaire, j’hésite donc à lui dévoiler qu’elle est bien plus qu’une source d’amour, mais aussi une source d’inspiration et même de richesse. Rien qu’en cette fin d’après-midi, je viensd’écrire deux chapitres !

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