III – À leur place
Newark, comté d’Essex, New Jersey. Mary-Jane Townsend apporta un plateau sur lequel étaient posées trois tasses de café dans des sous-tasses. Elle déposa les cafés sur la table du salon et s’en retourna à la cuisine avec son plateau vide.
Une demi-minute plus tard, Mary-Jane était de retour au salon, adressant un début de sourire poli aux deux agents du FBI. Quinze bonnes secondes s’écoulèrent avant que Delaney ne se lève du canapé.
‑ Madame Townsend, ne voulez-vous pas vous asseoir ?
Un jeune homme d’une grosse vingtaine d’années s’adressa à elle.
‑ Mais oui, Maman, assieds-toi.
Elle prit une chaise dans le coin de la pièce, la posa entre le canapé et le fauteuil où son fils était assis.
‑ C’est une jolie maison que vous avez, là, Madame Townsend, enchaîna Delaney.
‑ Mon mari a beaucoup investi… - elle tourna les yeux vers son fils - dans ce petit paradis. Il a travaillé dur pour ça.
‑ Mon père était entrepreneur en bâtiment. Ses affaires marchaient bien, mais il travaillait énormément. Il voulait que cette maison soit une sorte de havre de paix, pour oublier un peu les désagréments de la vie quotidienne.
‑ La piscine, dans le jardin… remarqua Armstrong.
‑ Mon père en avait besoin. C’était l’endroit de la maison où il se sentait le mieux. C’était un nageur hors pair. Il aimait s’y retrouver seul, le soir.
‑ Et, dans la journée, continua Delaney, glissant un regard à Mary-Jane, vous en profitiez aussi, je suppose…
‑ Oh non, vous savez, mon fils travaille aussi très dur, il se prépare depuis longtemps à prendre la succession de Greg.
‑ Oh, je comprends, sourit Delaney.
‑ Madame Townsend, reprit Armstrong, votre mari était diabétique, c’est bien cela ?
‑ Oui… dit-elle d’une petite voix. Oui, il faisait très attention.
‑ Oui, intervint le fils. Mon père a été victime d’une crise d’hyperglycémie fatale.
‑ Il a été retrouvé dans une chambre d’hôtel, en ville, continua le jeune agent. Pas un voyage d’affaire, je présume…
‑ Mon père était…
‑ Madame Townsend, s’il vous plaît, coupa Delaney.
Elle tourna la tête vers son fils, se mordit les lèvres. Puis répondit à l’agent.
‑ Greg n’était pas… toujours très… fidèle… Mais ce n’était pas sa faute ! Il était… enfin, il n’était pas toujours… pleinement… satisfait, vous comprenez ?
‑ Je pense que je comprends, en effet.
‑ Si vous permettez, je vais vous laisser, j’ai encore à faire, et, je…
‑ Oui, Maman, tu peux y aller…
Mary-Jane se leva, remit sa chaise dans le coin de la pièce d’où elle l’avait tirée, et prit congé. Delaney attrapa sa tasse de café, en laissant malencontreusement tomber une goutte sur la table.
‑ Oh, vraiment, je suis désolé !...
‑ Ne vous inquiétez pas, je dirai à ma mère de passer un petit coup d’éponge et il n’y paraîtra plus.
‑ J’en ai versé un peu sur ma veste. Est-ce que je peux emprunter votre salle de bain ?
Delaney sortit du salon, suivant les recommandations de son hôte.
‑ Savez-vous avec qui votre père était à cet hôtel, Monsieur Townsend ?
‑ Oh, vous savez, Agent Armstrong, il ne faut pas prêter tant d’attention à la rumeur… C’était sûrement un rendez-vous d’affaire, mais je n’en sais pas plus.
‑ Il ne partageait pas énormément sur ses affaires ?
‑ Vous savez, il avait des préoccupations, ici aussi. La piscine lui faisait du bien…
‑ Des préoccupations ? Ici ?
‑ Je ne vous fais pas visiter la maison, mais vous le verriez par vous-même… Ma mère n’a jamais été une grande maîtresse de maison…
Armstrong prit note, hochant la tête. Dans le salon, rien ne dépassait de son emplacement. Pas même un coussin.
Au détour d’un couloir, Delaney aperçut Mary-Jane Townsend, qui essayait de déplacer une lourde bouteille de gaz.
‑ Madame Townsend, laissez-moi vous aider.
‑ Non, je vous remercie, je dois bien y arriver…
‑ Allons, faites-moi plaisir, laissez-moi faire.
« Faites-moi plaisir… ». Mary-Jane lâcha la bouteille de gaz. Delaney la suivit dans le couloir.
‑ Vous avez gardé les habitudes de votre défunt mari, Madame Townsend, remarqua Delaney.
‑ Greg n’aimait pas le désordre. Il était exigeant. C’est ce qui lui a permis de réussir.
‑ Il vous a… beaucoup appris, j’ai l’impression.
‑ Beaucoup appris, oui, répondit-elle en redressant un cadre accroché au mur. Avant de le rencontrer, je n’étais pas… comme ça.
Elle marqua une pause.
‑ Je fais attention, maintenant.
‑ On vous a rendu les effets de votre mari ?
‑ Oui, répondit-elle simplement.
‑ Vous les avez conservés ?
‑ Bien sûr.
‑ Il y avait… un petit carton ?
‑ Oui. Je l’ai rangé. Je ne savais pas où le mettre. Est-ce que vous voulez le voir ?
Mary-Jane s’éclipsa un instant.
À la buanderie, où la bouteille devait être remplacée, Delaney découpla la bouteille vide, la remplaça par celle qui était pleine, se releva, satisfait.
Mary-Jane revint, tenant dans sa main un petit morceau de carton qu’elle lissait soigneusement.
‑ Est-ce que je peux vous l’emprunter, s’il vous plaît ?
Mary-Jane le regarda, troublée.
‑ Il ne faudra pas le perdre, s’il vous plaît, Agent Delaney.
‑ Promis, répondit-il dans un sourire.
Puis il regarda, désemparé, Mary-Jane s’agenouiller pour tourner la lourde réserve de gaz d’un ou deux degrés vers la droite.
‑ Il faut que les choses soient bien remises à leur place, expliqua-t-elle.

Annotations
Versions