V – Victimologie
Entre New York et Philadelphie, la capitale du New Jersey.
Trenton.
Comté de Mercer.
Ancienne capitale, brièvement.
Ancien pôle industriel, surtout.
Aujourd’hui… autre chose.
Le 4x4 Chevrolet noir aborda le Lower Trenton Bridge. Le slogan, inscrit sur le parapet en poutrelles d’acier, était lisible de loin pour toutes les embarcations qui devaient passer sous le pont.
« TRENTON MAKES THE WORLD TAKES »
‑ En l’occurrence, remarqua Delaney, c’est le contraire…
‑ Comment ça ?
‑ Le monde a pondu un gusse, et Trenton l’a pris.
‑ Vous faites une fixation sur les slogans des villes ?
Delaney sourit.
Le SUV se dirigeait vers le poste de police indiqué par Allister. Les lampadaires donnaient à la rue une couleur sale. Il se faisait tard. Pas difficile de trouver une place.
Les quelques flics présents au poste ne semblaient pas ravis de voir débarquer des fédéraux. Ils donnaient l’impression d’interpréter le slogan de la ville. « Les flics de Trenton mènent l’enquête, les fédéraux récoltent les lauriers ».
Le capitaine Miller accueillit les deux agents dans son bureau. Prévenu par téléphone, il n’était pas rentré chez lui. Il les attendait, avait tombé la veste et la cravate. Le dossier de Markus « Mark » Levine était déjà posé sur son bureau.
‑ Une espèce de touche-à-tout... un vrai bon-à-rien, pour être honnête. Il vivait un peu dans des motels, un peu dans des squats. Un type pas agréable, plutôt agressif, rancunier. Il avait fait un séjour à Trenton State.
‑ Il laisse quelqu’un derrière lui ? demanda Delaney.
‑ Ce genre de type, personne n’essaie de s’y attacher. Et pas de rejeton non plus…
‑ Ses effets personnels ?
‑ Personne ne les a réclamés. Tout tient dans cette boîte en carton… Et la carte dont vous m’avez parlé, elle est là. On n’y a pas touché… à part pour la mettre dans ce sachet. Elle est exactement dans le même état que quand on l’a trouvée. Il y a une photo dans le dossier, vous pourrez comparer.
‑ Vous l’avez trouvé dans un motel ?
‑ C’est une femme de ménage qui l’a trouvé au petit matin. L’enquête a été vite bouclée. L’autopsie, choc anaphylactique. Allergie aux arachides.
‑ Et la carte ?
‑ Personne n’y a prêté attention. Ça pouvait être n’importe quoi. On ne savait pas qu’il y en avait d’autres…
‑ Il y en avait une autre, et maintenant, on en a trois.
Armstrong prit le relai de Delaney.
‑ Vous savez s’il a bossé dans l’informatique, avant de devenir le type que vous nous avez décrit ?
‑ Levine n’a jamais posé son cul derrière un bureau, vous pouvez me croire. Buveur, fumeur, à moitié junky, violent. Ce type n’était pas informaticien. Il n’était… rien, en fait.
‑ Tant pis pour le bug de l’an 2000, alors, conclut Delaney.
‑ Le motel où on l’a trouvé, relança Armstrong, il y a des caméras, des enregistrements ?
‑ Le motel le moins cher de la ville. Pas de caméra, et pas d’enregistrement. Vous auriez voulu savoir quoi de plus, sur ce type ?
‑ La carte, capitaine. Il est clair qu’elle ne lui appartient pas. Alors qui la lui a donnée, sinon celui qui lui a fait manger des arachides ?
‑ Ç’aurait pu être n’importe où… Pourquoi au motel ?
‑ Une crise comme ça, ça ne vous laisse pas le temps de bouger, si ?
Les deux agents s’étaient attablés dans un petit restaurant, à la sortie de la ville. Où en était-on ? Un mari violent diabétique victime, dans un hôtel d’une banlieue huppée, d’une crise d’hyperglycémie. Un quasi sans-abri, allergique aux arachides, violent, agressif, découvert mort dans un motel miteux d’une des villes les plus dangereuses du pays, après avoir avalé une cacahuète de travers… Un inconnu asthmatique victime d’une crise d’asthme dans le parking d’un supermarché d’une bourgade d’à peine plus de quatre mille habitants. Et chacun porteur d’une même carte, un petit mystère à 2000 points.
Et Murphy. Que leur apprendrait-il sur cet inconnu ? Correspondrait-il à la victimologie ?

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