X – Timing
Huit semaines et quelques jours. Delaney et Armstrong s’étaient occupés d’autres affaires. Un adolescent avait fait une fugue, on avait pensé à un kidnapping, il n’en était rien. Les deux agents avaient retrouvé le jeune garçon et l’avaient ramené chez ses parents. Une famille d’accueil. Les services d’aide à l’enfance ouvriraient une enquête.
Une nouvelle affaire venait de s’immiscer dans leur emploi du temps. Des agressions sexuelles présentant des similitudes avaient été signalées, des langues s’étaient déliées, par-delà le New Jersey, des faits remontant jusqu’à au moins dix ans. Triste routine.
Delaney regardait son calendrier. Février, Newark, Avril Trenton, Juin, Magnolia. Août avançait. Ce serait probablement sa dernière affaire. Des types nuisibles, ou des jeunes femmes agressées – pour une fin de carrière, le choix était vite fait.
Armstrong entra dans son bureau.
‑ Frank, ligne cinq, Murphy…
Michael Murphy avait son réseau. Il s’était activé. La carte avait reparu. « 2000 ». Pompton Lakes, comté de Passaic, New Jersey, au nord.
Noyé.
Mains liées. Dans le dos.
Adieu l’idée de coïncidence.
La hiérarchie avait envoyé Delaney et Armstrong dans le nord de l’état. Le poste de police serait leur première étape. Le capitaine Morris accompagna les deux agents au bord du lac où Daniel Pierce avait été repêché.
La berge boisée du 15, Perrin Avenue, au pied du pont de Lakeside Avenue. L’endroit était discret. Le corps de Pierce avait pu rester deux ou trois jours avant d’être trouvé. L’eau pouvait fausser toute analyse. Depuis quand était-il mort ? Dans quel état l’avait-on retrouvé ?
Morris indiqua aux deux agents qu’une inspection détaillée des lieux avait été effectuée. Les seules traces de pas semblaient correspondre aux chaussures de la personne qui avait trouvé le corps. Où était-il tombé à l’eau ?
‑ Vous avez remonté les berges, pour trouver des traces ? demanda Delaney.
‑ Nos équipes cherchent encore, mais le temps qu’il a fait ces derniers jours ne nous aide pas...
‑ Il faudrait qu’on voie le corps, dit Armstrong en se tournant vers Morris.
‑ Il a été transféré à Paterson. Je vous emmène.
‑ J’aimerais en savoir plus sur ce Pierce, dit Delaney. Il a de la famille ?
‑ Je vous emmènerai voir sa veuve. C’est un peu plus loin, après Paterson. On ira après avoir vu le légiste.
Le docteur Jameson était une femme approchant la soixantaine. Elle avait la voix éraillée, comme si elle avait fumé de longues années durant, pour ne pas devoir supporter l’odeur de putréfaction de ses « clients ». Mais en 2010, fumer n’était plus permis.
‑ Je dirais, noyade, Agent Delaney. S’il y a des morts agréables, celle-ci n’en était pas une…
‑ Souffrait-il d’une maladie chronique, diabète, tension, autre chose ?
‑ Pour le savoir, il faudrait consulter son dossier médical.
‑ Pourquoi ? demanda Armstrong.
‑ Il a dû passer pas mal de temps dans l’eau. Le corps est très abîmé. Bien imbibé d’eau.
‑ Et malgré tout, vous concluez à la noyade…
‑ Les mains attachées dans le dos, jeune homme, c’est sûrement pour éviter qu’il ne se débatte. Donc, il a dû être jeté à l’eau de son vivant…
‑ Sinon, à quoi bon… compléta Delaney.
‑ Pour brouiller les pistes, peut-être, supposa Armstrong.
‑ Ça ferait une grosse inconnue à contrôler, expliqua Jameson.
‑ Quelle inconnue ? demanda Morris.
‑ Le temps de la baignade, pour bien remplir le corps d’eau.
‑ Et s’il avait été rempli d’eau avant d’être jeté dans le lac ? insista Armstrong.
‑ Impossible à reproduire proprement, insista Jameson. L’eau qu’on retrouve dans les poumons d’un noyé, elle correspond à l’environnement. Là, c’est cohérent avec le lac...
‑ En plus, ça ne simplifierait rien, répondit Delaney. Problèmes de logistique… gestion du corps tant qu’il n’est pas encore dans le lac, en plus, ça doit puer…
‑ C’est le moins qu’on puisse dire, compléta le légiste. Je vous fais grâce du cadavre, mais je vous garantis qu’il ne sent pas la rose.
‑ Ouais, ça fait beaucoup de contraintes et d’incohérences pour simplement maquiller un meurtre, admis Armstrong.
‑ Juste pour des questions de timing, finalement, compléta Morris. Peu probable.

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