XI – Sophistiqué
‑ Mon mari est quelqu’un de discret. Enfin, était… Il était très présent pour nos enfants. Même s’il travaillait beaucoup…
‑ Qu’est-ce qu’il faisait ? demanda Armstrong.
‑ Il était ingénieur en informatique. Il travaillait à Wallington, juste à côté.
Delaney hocha lentement la tête.
‑ Madame Pierce, votre mari souffrait-il d’un problème de santé particulier ? Une maladie, une allergie…
‑ Une légère insuffisance rénale, depuis l’enfance. Mais il vivait avec. Il faisait attention.
‑ Et au quotidien ? reprit Delaney. Avec vous… avec les enfants… comment était-il ?
Deborah Pierce fronça légèrement les sourcils, surprise par la question.
‑ Normal… gentil… présent. Il ne levait jamais la voix. Même quand les enfants faisaient des bêtises…
‑ Pas d’infidélité ?
‑ Non… Je l’aurais su… il ne savait pas mentir…
Armstrong échangea un regard avec Delaney.
‑ Il lui arrivait d’être sous pression ? Insista-t-il. Du stress, des périodes plus difficiles ?
Deborah Pierce semblait désorientée.
‑ Comme tout le monde… répondit-elle. Mais rien de… rien de particulier…
Un silence passa.
‑ Est-ce qu’il avait des activités en dehors du travail ? demanda Delaney.
‑ Oui, il était bénévole dans un centre d’aide, à Pompton Lakes.
‑ Quel genre de centre ?
‑ Pour des gens qui ont vécu des choses difficiles, des accidents, des agressions… Ce genre de choses.
‑ Et lui, qu’est-ce qu’il y faisait ?
‑ Surtout de la maintenance… Il réparait ce qui ne fonctionnait pas. Des ordinateurs, les installations…
Elle hésita.
‑ Parfois… il parlait avec des gens, aussi. Il aidait, à sa manière.
‑ Il avait une formation pour ça ?
‑ Non… enfin… pas vraiment. C’était avant qu’on se rencontre…
Elle baissa légèrement les yeux.
‑ Quel genre de choses ?
‑ Il a été témoin d’une agression…
Elle n’en dit pas plus.
À ce moment-là, deux enfants entrèrent en courant dans le salon. Ils vinrent se serrer tout contre elle, sans un mot.
Deborah Pierce posa instinctivement une main sur leurs épaules.
‑ Ma fille, Sophie… quatre ans. Et Joshua… six ans.
La petite leva ses yeux vers sa mère.
‑ Maman... il rentre quand, papa ?
Le silence tomba dans la pièce.
Déborah releva les yeux vers Delaney. Elle ne disait rien. Mais la question était là.
Delaney inspira lentement. Il s’accroupit légèrement pour se mettre à hauteur du garçon.
‑ Tu t’appelles Joshua, c’est ça ?
L’enfant hocha la tête.
‑ Écoute… Parfois, il arrive des choses qu’on ne comprend pas… des choses injustes.
Le garçon le regardait sans ciller.
‑ Ton papa… il ne pourra pas rentrer.
La fillette serra un peu plus sa mère.
Joshua cligna des yeux.
‑ Comme... dans les histoires ?
Delaney hésita une fraction de seconde.
‑ Oui… un peu comme dans certaines histoires.
Un silence.
‑ Et maintenant, il va falloir que tu sois fort. Pour ta sœur. D’accord ?
L’enfant hocha lentement la tête. Une larme glissa sur sa joue.
Delaney se redressa sans rien ajouter.
Dans un coin de la pièce, Armstrong détourna légèrement le regard.
Morris conduisait depuis plusieurs kilomètres sans desserrer les dents. À côté de lui, Armstrong. À l’arrière, Delaney. Tous deux étaient aussi silencieux que le capitaine.
Armstrong regardait par la fenêtre, se tenait le menton. « Dérangeante ». C’était ce que lui évoquait cette visite à la veuve de Daniel Pierce. Delaney semblait soucieux. Il finit par s’adresser à Morris.
‑ La carte… vous l’avez ?
‑ Elle est au poste.
‑ J’aimerais la voir.
La Dodge Charger continua dans le silence. Armstrong se lâcha le menton, se retourna vers Delaney.
‑ Il faudrait approfondir la question de l’infidélité.
‑ Explique…
‑ Il ne correspond pas au profil des victimes… Il ne colle pas… Trop propre. Bon père, bon mari… ça ne colle pas.
‑ Ça ne colle pas avec le profil… Mais le profil n’est qu’un outil, pas une science exacte.
‑ Ok, mais un type bien sous tous rapports… Pourquoi l’assassiner comme les autres ? Pourquoi l’assassiner tout court ?
‑ Des types qui tuent sans raison, ça existe.
‑ Mais on n’a pas affaire à un cinglé, objecta Armstrong. La carte... c’est pas un délire. C’est réfléchi.
Sophistiqué…
Delaney esquissa un léger sourire.

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