XIII – Cicatrice
Ils avaient passé la matinée au téléphone. Miller. Murphy. Allister. Ils avaient obtenu les réponses attendues.
Gregory Townsend. Diabétique. Newark. Une déchirure.
Markus Levine. Allergique aux arachides. Trenton. Deux déchirures.
Ethan Caldwell. Asthmatique. Magnolia. Trois déchirures.
Daniel Pierce. Insuffisance rénale. Pompton Lakes. Quatre déchirures.
Un schéma clair apparaissait dans l’esprit des deux agents. Avec, toutefois, une zone floue. Pierce ne rejoignait les autres que par sa maladie et par la carte. « 2000 ».
Fouiller dans sa vie, ses habitudes. Sa veuve avait décrit un mari et un père aimant, un collègue apprécié, un citoyen engagé. Une courte visite sur son lieu de travail confirma tout le bien qu’on pensait de Pierce.
Et maintenant, le centre d’aide. Armstrong gara le SUV noir sur une place, le long de la rue. Le Centre Paramédical George Washington. Près de l’entrée, une jeune fille aux cheveux noirs ébouriffés, maquillage coulé, attendait, assise.
Le blouson de cuir sale, le pantalon noir déchiré, les Docs usées… elle était dans la rue depuis longtemps. Un bandeau de cuir clouté camouflait mal une cicatrice sur son cou. Près d’elle, un gobelet en carton plein de pièces et un petit écriteau. « Merci ».
Delaney se tourna vers Armstrong.
‑ Passe-moi un dollar.
‑ J’ai pas…
Armstrong sortit son portefeuille.
‑ …j’ai que ça.
Il lui tendit un billet de cinq.
‑ Ça ira.
Delaney déposa le billet dans le gobelet. La jeune fille regarda le billet… puis leva les yeux sur Delaney. Elle rangea le billet dans son blouson.
Un employé du centre vint à la rencontre des deux agents. Il s’adressa à la jeune fille.
‑ Allez Blackbird, ne reste pas sur le pas de la porte… viens à l’intérieur, on va te donner un truc à boire. On va appeler ta copine, qu’elle vienne te chercher…
La jeune fille se leva, ramassa ses affaires et partit, sans un mot. Il la regarda s’éloigner, puis invita Delaney et Armstrong à le suivre jusqu’à son bureau.
‑ Je suis l’administrateur de cet établissement. Quand vous m’avez annoncé le décès de Daniel, je dois dire, j’en suis bouleversé… Deborah, les enfants, les pauvres…
‑ Oui, nous les avons déjà rencontrés, coupa Delaney.
Pas de temps pour le pathos. Delaney et Armstrong cherchaient des informations sur le Pierce bénévole au centre d’aide.
‑ Oh, c’était un peu notre homme à tout faire, vous savez. Il réparait les ordinateurs, les imprimantes. Même d’autres choses, qui n’ont rien à voir avec l’informatique, une fenêtre cassée, une table bancale, une chasse d’eau…
‑ Et avec les gens, demanda Delaney, il parlait avec eux ?
‑ Parfois. Il écoutait, surtout. C’était rare qu’il entre en contact, mais il écoutait.
‑ Il y avait quelqu’un en particulier ? insista Armstrong.
‑ Il y a cette jeune fille. Celle que vous avez vue. Blackbird. C’est comme ça qu’elle se fait appeler. Tout le monde la connaît. Elle vient souvent.
‑ Elle n’a pas l’air très causante… remarqua Delaney.
‑ Non, elle ne dit rien… Elle reste dans un coin. Ça lui fait un abri, quand il fait froid, ou trop chaud, ou quand il pleut…
‑ Et Pierce ?
‑ Daniel… Parfois, il s’asseyait avec elle. Elle lui parlait… à lui, oui. A personne d’autre, pour ainsi dire.
‑ Elle parlait de quoi ?
‑ Je ne sais pas, il ne m’a jamais dit. Et comme ce n’était pas son rôle, on ne lui a jamais demandé de compte rendu… C’était comme s’ils étaient amis, des conversations privées. Ç’avait l’air de lui faire du bien, à cette fille.
‑ Et lui ?
‑ Il avait de l’empathie… trop, peut-être…
‑ Comment ça ?
‑ On voit que cette fille n’est pas heureuse. Comment elle pourrait, à vivre dans la rue, si jeune… Mais quand elle repartait, elle semblait avoir le regard moins grave… Et lui… Il semblait absorber ses malheurs. Quand elle partait, il était moins souriant.
‑ Mais il continuait à venir lui parler…
‑ Je vous dis, c’est comme s’ils avaient un lien… quelque chose…
‑ Il avait des contacts avec le personnel d’ici ? relança Armstrong.
‑ Pas vraiment, à part quand il y avait des trucs qui ne marchaient pas. C’était un type gentil, mais discret. Pour vous dire, je n’ai pas su tout de suite qu’il était marié et père de famille… Vraiment discret…
‑ Et empathique, donc… continua Armstrong.
‑ Qu’est-ce que vous savez de plus sur cette fille, Blackbird ? relança Delaney.
‑ Je crois qu’elle est très seule ; elle vit dans la rue, je ne crois pas qu’elle ait de famille. Une amie, juste. Et Daniel…
‑ Vous auriez une photo, de sa copine ?
‑ Juste un numéro de téléphone. Je ne l’ai même jamais vue. J’ai bien une photo de Blackbird, si vous voulez. Prise par la nouvelle caméra de surveillance. Mais elle est seule, même là, ajouta-t-il en ouvrant un classeur.
Delaney observa la photo, floue. Les cheveux noirs ébouriffés, le blouson de cuir, la cicatrice dans le cou, tout juste perceptible.
‑ Elle a l’air d’avoir quinze ans, constata Armstrong.
‑ Vingt-cinq, en fait, répondit l’administrateur. Mais la qualité de l’image…
‑ Vivre dans la rue à son âge, réfléchit Armstrong, à voix haute.
‑ Daniel m’a dit qu’elle a vécu quelque chose de terrible, quand elle était plus jeune… Qu’elle avait besoin de quelqu’un pour l’aider à se reconstruire…
‑ Et il l’a aidée ?
‑ Il a essayé. Mais je ne sais pas si ç’a suffi…
‑ Quel genre de chose ?
‑ Il n’a pas voulu trahir sa confiance… Et elle, ben… Elle n’en parle jamais avec nous. Juste avec Daniel…
Delaney rendit la photo à l’administrateur, qui la lui laissa, le remercia, se leva.
‑ Si vous la revoyez, Blackbird, dites-lui qu’il était fier d’elle.
Delaney fronça légèrement les sourcils.
‑ Pourquoi ?
‑ Il me l’a dit, la semaine dernière… Et, je crois qu’elle a besoin de l’entendre…
Delaney hocha la tête. Il sortit du bureau, suivi par Armstrong. De l’autre côté de la rue, elle était là, assise sur le trottoir, les genoux contre la poitrine, immobile.
Delaney traversa, s’approcha d’elle. Il ne dit rien, s’assit à côté d’elle. Armstrong resta debout, en retrait. Elle leva les yeux.
‑ Vous êtes flics ?
‑ Oui, répondit Delaney. Vous cherchez Daniel ?
‑ Il est mort, c’est ça ?
Delaney ne répondit pas. Le visage d’Armstrong exprima un doute.
‑ Les flics ne viennent jamais, ici. Et vous me parlez de lui. Facile de faire le lien.
Elle baissa les yeux. La cicatrice, là, dans le cou. Elle se leva. Ajusta son blouson. S’éloigna.

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