Chapitre 3 : La graine

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La ville brillait au loin.

Des milliers de lumières blanches, jaunes, rouges.

Elles pulsaient dans la nuit comme un cœur immense.

J’aimais venir sur le toit.

D’ici, tout semblait petit.

Silencieux.

Lointain.

Comme si le monde entier n’était qu’une image derrière une vitre.

Je m’étais installée au bord, les jambes repliées contre moi.

Le vent agitait mes mèches blondes sans réussir à défaire mes chignons.

Je fixais l’horizon avec ce regard qu’Himiko avait souvent.

Ce regard vague, presque rêveur, comme si elle contemplait quelque chose que les autres étaient incapables de voir.

Je le faisais bien.

Très bien, même.

Pourtant…

ça sonnait creux.

Le souvenir du prisonnier revenait sans cesse.

Sa peur.

Sa tristesse.

Cet amour tremblant qui battait encore dans son sang.

Pourquoi est-ce que ça m’avait fait mal ?

Himiko aurait trouvé ça beau.

Drôle.

Mignon.

Alors pourquoi pas moi ?

Une odeur de fumée monta derrière moi.

Mon corps se raidit.

— T’es flippante.

Je sursautai.

La voix grave me glaça immédiatement.

Je me retournai.

Dabi se tenait à quelques mètres, les mains dans les poches.

Une cigarette consumée pendait entre ses doigts.

La braise rouge éclairait brièvement ses cicatrices.

Ses yeux étaient fixés sur moi.

Immobiles.

Trop lucides.

Je souris aussitôt.

Le sourire d’Himiko.

Parfait.

— Tu trouves ? chantonnai-je.

Ma voix monta légèrement dans les aigus, exactement comme la sienne.

Il tira une bouffée.

Souffla lentement la fumée.

— Ouais.

Son ton était plat.

Sans émotion.

— Surtout quand t’essaies de lui ressembler autant.

Mon ventre se noua.

Je penchai la tête avec légèreté.

Un geste répété mille fois devant le miroir.

— Je ne vois pas de quoi tu parles.

— Si.

Son regard ne vacilla pas.

— Et toi aussi.

Mon sourire se crispa.

À peine.

Pas assez pour être visible.

J’espérais.

Je me relevai d’un bond souple.

Gracieux.

Comme elle.

— Himiko est incroyable, dis-je joyeusement. Tout le monde devrait vouloir lui ressembler.

— Pas au point de disparaître.

Les mots frappèrent plus fort que prévu.

Mon souffle se coupa.

Non.

Il avait tort.

Évidemment.

J’étais moi.

J’étais Louise.

J’étais—

… quoi, exactement ?

Une chaleur désagréable remonta dans ma gorge.

Je souris plus fort.

Comme une armure.

— Tu racontes n’importe quoi.

Il pencha légèrement la tête.

Ses yeux se firent plus sombres.

— Quand t’es sortie de transe après ton alter, pendant une seconde, t’avais ton vrai visage.

Mon cœur rata un battement.

— Et t’avais pas l’air d’elle.

Le vent sembla s’arrêter.

Mon esprit se vida.

Mon vrai visage ?

Je voulais répondre.

Rire.

Le traiter d’idiot.

Mais rien ne sortit.

Parce qu’au fond—

je ne savais même pas à quoi ressemblait mon vrai visage.

— Louise ?

La voix douce fendit l’air.

Mon corps entier se détendit.

Je me retournai aussitôt.

Himiko Toga avançait vers nous avec son sourire habituel.

Radieuse.

Parfaite.

Mais ses yeux glissèrent vers Dabi.

Et pendant une seconde—

ils devinrent glacés.

Tranchants.

Dangereux.

Puis elle me regarda.

Et toute cette froideur disparut.

— Qu’est-ce qu’il te raconte ?

Sa voix était légère.

Chantante.

Familière.

Rassurante.

J’ouvris la bouche, hésitai.

Dabi ne disait rien.

Il me fixait toujours.

Attendant.

Mon trouble dut se voir, car Himiko s’approcha immédiatement.

Ses doigts encadrèrent mon visage.

Délicats.

Possessifs.

— Louise, souffla-t-elle tendrement, ne laisse pas les gens jaloux te remplir la tête de bêtises.

Ses pouces caressèrent mes joues.

— Tu es merveilleuse.

Ma respiration ralentit.

Oui.

Bien sûr.

Elle avait raison.

Elle avait toujours raison.

— Tu me ressembles tellement bien.

Ces mots me traversèrent comme une récompense.

La tension fondit.

Je souris.

Naturellement, cette fois.

Ou peut-être pas.

Je ne savais plus.

Je hochai la tête.

— Oui… tu as raison.

Himiko m’embrassa le front.

Puis lança à Dabi un regard si noir qu’il aurait pu brûler la nuit elle-même.

Il ricana faiblement.

Et s’éloigna sans un mot.

Ma sœur se tourna vers moi avec douceur.

Et pourtant…

alors même qu’elle me prenait la main pour me ramener à l’intérieur…

les mots de Dabi restaient là.

Plantés profondément en moi.

Comme une graine invisible.

Et une graine, une fois semée, ne dépend plus que d’une seule personne.

Celle qui choisit de la laisser grandir.

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