Chapitre 7 : Le miroir brisé
— Louise ?
La voix chantante d’Himiko Toga résonna dans le couloir.
Je levai les yeux.
Elle se tenait devant l’encadrement de sa chambre, un sourire doux accroché aux lèvres.
Comme toujours.
Parfait.
— Viens.
Un simple mot.
Et pourtant mon ventre se noua.
Avant, j’aurais accouru sans réfléchir.
Aujourd’hui, mes jambes hésitèrent.
Juste une seconde.
Mais elle le remarqua.
Ses yeux dorés vacillèrent légèrement.
Puis son sourire s’élargit.
— J’ai envie de passer du temps avec ma petite sœur.
Sa voix était légère.
Tendre.
Faussement innocente.
Je me forçai à sourire.
— D’accord.
La pièce sentait son parfum sucré.
Familiarité étouffante.
Les murs étaient couverts de vêtements, d’accessoires, de lames soigneusement rangées.
Son univers.
Son royaume.
Je m’assis sur le sol, dos à elle, comme des centaines de fois auparavant.
Elle s’installa derrière moi.
Ses doigts glissèrent aussitôt dans mes cheveux blonds.
Délicats.
Experts.
Ils défirent lentement mes chignons.
Je frissonnai.
Avant, ce contact me calmait.
C’était une preuve d’amour.
Une récompense silencieuse.
Mais ce soir—
j’étais crispée.
Chaque effleurement semblait chercher quelque chose.
Comme si ses doigts fouillaient mon crâne pour y déterrer mes secrets.
— Tu as grandi, murmura-t-elle doucement.
Sa voix vibrait près de mon oreille.
Ses mains séparaient soigneusement mes mèches.
— Tes cheveux sont encore plus beaux qu’avant.
Je ne répondis pas.
Elle continua à les coiffer.
Lentement.
Presque amoureusement.
— Tu sais, Louise…
Elle attacha une première mèche.
Parfaitement serrée.
— J’aime tellement quand tu me ressembles.
Mon souffle trembla.
Ses doigts se refermèrent sur une autre mèche.
— Ça me rend heureuse.
Un deuxième chignon prit forme.
Parfait.
Exact.
Le reflet parfait.
Elle posa son menton sur mon épaule.
Son sourire apparut dans le miroir face à nous.
Radieux.
Mais ses yeux…
étaient vides.
— Tu m’aimes, pas vrai ?
La question me glaça.
Bien sûr que oui.
C’était toute ma vie.
Alors pourquoi ma gorge refusait-elle de répondre ?
Un silence infime passa.
Je vis son regard changer.
Très légèrement.
Un voile plus sombre glissa dedans.
Puis elle rit.
Doucement.
Comme si rien n’était étrange.
— Alors prouve-le.
Mon cœur se figea.
Elle se releva et traversa la pièce.
Une porte intérieure grinça.
Quand elle revint—
un homme titubait devant elle.
Ligoté.
Bâillonné.
Ses yeux rougis débordaient de terreur.
Mon souffle se bloqua.
— Il est à moi depuis ce matin, dit-elle joyeusement. Je l’ai gardé pour toi.
Elle poussa doucement l’homme à genoux devant moi.
— Joue un peu avec son sang.
Sa voix était tendre.
Presque affectueuse.
— Comme avant.
Le monde se rétracta autour de cette phrase.
Comme avant.
L’homme tremblait.
Je pouvais entendre sa respiration saccadée.
Sentir son désespoir.
Son espoir minuscule.
Ridicule.
Vivace.
Je n’en voulais pas.
Je ne voulais pas sentir ça.
Je ne voulais pas lui faire mal.
La pensée surgit si brutalement que j’en eus le vertige.
Non.
Non.
Ce n’était pas moi.
Ce n’était pas ce que j’étais.
Himiko m’observait.
Attendant.
Souriante.
Je tendis une main tremblante vers le prisonnier.
Mes doigts effleurèrent sa peau.
Crimson Bond s’activa.
La douleur émotionnelle me traversa comme une lame.
Peur.
Terreur nue.
Tristesse.
Supplication.
Et cette petite étincelle absurde—
l’espoir de revoir quelqu’un.
Une femme.
Un frère.
Une famille.
Une maison.
Quelque chose se brisa en moi.
Ma main recula brutalement.
— Je…
Ma voix céda.
Non.
Je ne pouvais pas.
Le silence tomba.
Lourd.
Mortel.
Très lentement, je levai les yeux vers Himiko.
Son sourire n’était plus là.
Son visage était calme.
Trop calme.
Ses yeux dorés étaient devenus sombres.
Profonds.
Insondables.
Elle me fixa longtemps.
Puis pencha légèrement la tête.
Et d’une voix glacée, parfaitement douce, murmura :
— Louise… pourquoi tu me regardes comme si tu avais peur de moi ?
Mon sang se vida.
Parce que c’était vrai.
J’avais peur.
Pour la première fois de ma vie—
j’avais peur de ma sœur.
Ma bouche s’ouvrit.
Aucun son ne sortit.
Ses yeux se plissèrent.
Elle avait compris.
Alors mon corps choisit à ma place.
Je me levai d’un bond.
Et courus.
Le cri de surprise d’Himiko éclata derrière moi.
La porte claqua contre le mur.
Mes pas martelèrent le couloir.
Je courais sans réfléchir.
Sans respirer.
Sans savoir où aller.
Je savais seulement une chose.
Je devais fuir.
Avant qu’elle me rattrape.

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