Perfection : mode héroïque
Mylèna se laissa tomber sur le fauteuil rembourré face au prince. Posture droite et distinguée, vêtements et cheveux impeccables, son parfait contraire : affalée, jambes un peu écartées, coudes appuyées sur ses genoux, habits usés et coiffure légèrement négligée.
— Bon, faut qu'on parle de choses sérieuses ! proclama-t-elle.
— Tu peux te jeter sur les gâteaux, si tu veux, se moqua-t-il, tasse de thé en main.
— J'parle pas d'ça ! Même si c'est important aussi. Oh, il a l'air bon, c'lui-là !
Étincelles de joie derrière sa tête, elle saisit une mini profiterole colorée de rose fluo, qu'elle dévora en quelques secondes. Des étoiles de satisfaction surgirent de son modèle, illustrant sa satisfaction.
— Y'a du bon dans le luxe, parfois, commenta-t-elle en se suçant les doigts.
— Du luxe, ça ? s'étonna Erka. Eh bien. Il vous en faut peu, en bas. J'ai acheté ce pack au coin de la rue, une nouvelle pâtisserie est apparue hier. Si je valide, je la sponsorise pendant six mois.
— Tu n'penses qu'au fric, ma parole... T'es déjà richissime comme pas permis, niveau indécence, tu peux aider les gens gratos, parfois, non ?
Erka changea de position, but quelques gorgées avant de reposer sa tasse aux bordures dorées.
— Uniquement si ça m'apporte un intérêt. J'ai une image à tenir.
— T'es désespérant, fit Mylèna en se frappant le front.
Elle le contempla longuement. La majorité de ses tentatives avaient échoué. Mais loin de s'avouer vaincue, elle changea de position, expression de défi.
— J'suis venue pour comprendre tes points faibles. Comment tu fais pour être parfait dans des trucs où on y arrive rarement ? T'es pas normal !
Un petit ricannement échappa au prince.
— Bah ouais, quoi ! enchaîna Mylèna. S'il pleut, tu n'es jamais éclaboussé par la boue ou détrempé. Si tu bouges beaucoup ou que tu t'prends une bourrasque dans la tronche , t'es jamais décoiffé. Tu fais des exercices, tu pues pas la transpi'. Le matin, t'as jamais la gueule enfarinée. Même pas un morceau de salade coincé entre les dents. Pas de trace digitale sur les verres. Même en jogging, t'es classe. Sérieux, tu fais comment ?
Un large sourire carnassier s'étira sur le visage d'Erka, qui se pencha vers elle, mains appuyées sur les accoudoirs.
— Crois-moi, chérie, t'es loin d'avoir le niveau. Ce mode n'est que pour l'élite !
— Oh, tu m'défies, là ?
— Si tu le souhaites.
— Ok ! Vas-y, balance, tu vas voir !
— Tu ne tiendras pas deux jours.
— Tu m'fais quoi si je parie le contraire ? provoqua Mylèna, malicieuse.
Erka lui fit une pitchenette sur le nez.
— Je remplis tes placards de courses décentes te laisse conduire ma moto pendant un mois.
— VENDU ! accepta-t-elle en checkant sa paume. Tu peux déjà la préparer, je vais t'éclater !
— Rêve.
***
— Hé hé, gagné ! s'écria-t-elle, les bras écartés en une pose de victoire. À boule la bouffe et la moto ! AÏE ! Mais t'es pas bien ou quoi ?
Large sourire sadique, Erka tourna autour d'elle en la titillant de la pointe de son épée.
— Oui, tu viens de traverser une tempête bien tumultueuse. Mais regarde ton état, aucune classe !
Il la piqua sur sa cuisse.
— Le trou de ton short s'est encore élargi.
— Hé !
Elle sursauta quand il tapota la lame sur son crâne.
— Tes cheveux ne ressemblent plus à rien. Tu souffles comme un boeuf, tes ongles sont noirs et il y a de la boue sur ton visage !
— Mais arrête, tu m'fais mal !
Un coup aux fesses lui arracha un autre sursaut.
— On se tient droite, on n'est pas chez les racailles, ici !
— Non, mais t'es pas net, toi ! s'énerva-t-elle. Comment tu veux affronter ça et en ressortir impeccable ? C'est juste IMPOSSIBLE !
Fier, Erka fit disparaître son épée et en profita pour arranger ses longs cheveux.
— Je te l'ai dit. Il faut faire partie de l'élite. Ce que je suis, indubitablement. Le boss des boss, la perfection incarnée !
— Je vais le tuer...
***
La porte de la RAM s'effaça sur un bruit d'éclair. L'ombre de Mylèna apparut, dégoulinant de pluie, cheveux en vrac comme si elle avait pris la foudre, le visage sale. Zargosa déposa son roman et laissa échapper un rire étouffé.
— Alors ? lança-t-il.
— C'EST L'ENFER !

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