[SPOIL] Drive 2.0
/!\ À lire plutôt après la fin de Numériland /!\ ^^
Les couleurs refluèrent, la pièce se remodélisa autour d'eux. Main dans la main, l'autre sur son épaule musclée, la sienne à lui posée sur la cambrure de son dos, pose figée pendant que l'environnement ressuscitait, que la musique se taisait comme un murmure. Heureuse, Mylèna se dégagea d'Erka.
— Bon, ça m'a donnée faim, tout ça ! On va manger ?
— Si tu veux. Dis-moi ce qui te fait envie, et je commande au service dédié.
Mylèna secoua la tête et lui prit les mains.
— Arrête avec tes habitudes de roi, et viens. Aujourd'hui, c'est moi qui régale, d'accord ?
— Tu sais très bien que nous ne serons pas tranquilles, si nous sortons.
— On offrira à tes admirateurs notre jeu habituel, répliqua-t-elle d'un haussement d'épaules.
Elle s'appuya contre lui, en s'accrochant à son cou.
— Allez... Tu as promis que tu me consacrerai cette journée.
— Et ça te fait plaisir ? s'étonna-t-il.
— Beaucoup.
— Tu ne coûtes pas cher à ce sujet, ironisa-t-il.
— La gentillesse, c'est toujours gratuit et ça apporte toujours les plus belles récompenses, Bro.
Sur cette réponse sincère, elle afficha un sourire engageant et le tira par une main.
— Allez. Viens renouer avec ton monde. Ça fait peur, je le sais, je suis déjà passée par-là. Mais après, ça devient génial.
Elle se permit de coder son téléporteur personnel. Son salon luxueux s'effaça au profit d'un quartier animé, aux voiries d'argent bordées de néons acidulés et de bâtiments représentant tous les bleus possibles et imaginables.
— Pas de prince ou de roi, aujourd'hui, rappela-t-elle. Juste deux personnes qui veulent passer du bon temps ensemble.
— Tu as conscience du malentendu que tes mots peuvent engendrer ? ricana-t-il.
— Ouais. M'en fous. En soi, j'vois pas ce que j'ai dit de chelou, là. Pas ma faute si certains ont l'esprit mal tourné.
— Question de point de vue, en effet.
Ils longèrent l'allée, en ignorant les curieux. En ce sens, Mylèna ne le lâcha pas, sans hésiter à s'afficher en tant que proche. Les nouvelles règles du jeu qu'il avait instauré commençaient à peine à prendre effet. Parmi les changements : s'il s'habillait en tenue officielle, les citoyens pouvaient venir vers lui. Si, à l'inverse, comme aujourd'hui, il apparaissait en civil, cela signifiait qu'il se trouvait en session privée, seules les raisons d'urgence ou de très haute importance restaient autorisées pour l'aborder publiquement, ou seulement si un échange avec lui était convenu. Ainsi, vêtu de son long trench blanc luxueux, de sa chemise claire bâillante et de son pantalon huilé noir ornementé de fines chaînes en argent et de boucles punk, les gens ravalèrent leur frustration de ne pas se jeter sur lui et l'affubler de questions vides de sens. La mode étant plutôt aux couleurs vives et de toutes sortes, Erka dénotait malgré-tout avec ses tons de prédilection.
— Ah ! Nous y voilà ! se réjouit Mylèna.
Il se liquéfia avant de la fusiller du regard, éclairs surgissants en sa direction. Un stand de fast-food se tenait devant eux.
— Tu te moques de moi, ou quoi ? Il s'agit encore d'une de tes vengeances ?
— Hein ? T'es bête ou quoi ? Pas du tout ! riposta Mylèna, surprise.
— C'est ça, je te crois.
— Mais n'importe quoi ! C'était mon endroit préféré quand j'apprenais l'art de la danse. Regarde, c'était ce bâtiment, là-bas, avec l'étoile géante qui entoure une note de musique sur le toit. Je fais l'effort de comprendre ton monde bling bling plein de paillettes, j'essaie même de l'apprécier. Je te montre seulement le mien.
— Je suis de la haute.
— Et alors ? Ça change quoi ?
Sans attendre de réponse, elle commanda deux menus au guichet, salua les serveurs qu'elle connaissait bien, et revint vers Erka, expression malicieuse :
— Sincèrement, je n'y pensais même pas, mais là que t'en parles... j'avoue que te mettre au défi me tente bien. T'as perdu une occasion de te taire, mec ! Ton niveau de "morfale distingué" te permet d'arriver à manger avec les doigts sans trace ?
Erka recula de dégoût.
— Avec les doigts ? Répugnant !
— Roh, ça va. Arrête de faire ton coincé.
— Si tu touches encore à quoi que ce soit sur moi avec tes doigts gras, je t'éclate.
— Promis, jura Mylèna en levant une main. Puis tu sais, je ne répète jamais les mêmes blagues, j'y vais au feeling. Les plus courtes sont les meilleures, comme on dit.
Elle désigna un banc d'un regard.
— C'est une blague, j'espère ? s'exaspéra Erka.
— Quoi, encore ?
— Même pas une table, à minima ? s'insurgea-t-il.
Mylèna s'installa, ouvrit son inventaire, retira les repas, en déposa un à côté d'elle et ouvrit le second sur ses genoux.
— C'est meilleur comme ça, fais-moi confiance.
— Pas de couverts. Pas de table. Je ne comprendrais jamais ce concept.
S'installant à ses côtés, il fouilla le second paquet, non convaincu. Mylèna passa outre, entama sa brochette de takoyaki, s'amusa à parier mentalement sur un des joueurs de l'arène "Strike Lockers", un jeu de foot dont le but était de marquer en réalisant les figures les plus improbables possibles, en usant de patterns à disposition des participants. Derrière eux, une dimension sur le thème du skate grouillait d'activité. Cela lui rappela sa période de réadaptation sur la surface. Ce quartier était l'un de ses préférés, et se souvint de ses nombreuses cascades sur les différentes arènes à disposition.
— Toi aussi, tu as une compétence que beaucoup te jalouseraient, affirma soudain Erka.
Mylèna attendit la suite en finissant sa brochette. Elle esquissa un discret sourire en voyant enfin son acolyte en prendre une.
— Il est fascinant de voir une personne manger aussi mal et garder une ligne athlétique de dingue, se moqua-t-il.
— T'exagères. J'sais faire des sandwichs. Quand même.
Des points de suspension apparurent aux côtés d'Erka à cette précision.
— Si tu le dis.
— C'est toujours plus que toi, le taquina-t-elle. Tu n'en fais pas une à ce niveau !
— Erreur. Je paie pour ne pas avoir à lever le petit doigt, nuance !
Elle rit, sauça une petite coupelle de l'index avant de le lécher. Il grimaça en tirant une brochette.
— Je ne comprendraisjamais comment on peut aimer que ça suinte sur les doigts. C'est écoeurant.
— Fait comme moi, y'aura plus rien, contra Mylèna en retirant le sien de la bouche.
— Jamais de la vie. Je me considère au-dessus de la médiocrité. Un peu de classe, par le Code !
Mylèna préféra ne pas relever, déterminée à passer une journée agréable. Cette attitude était seulement un reflet de son malaise, formaté puis reconfiguré de manière si extrême qu'il éprouvait des difficultés à s'en détacher. Elle préféra garder son optimisme : elle savait le faire sourire, comme autrefois. Aussi se fit-elle patiente. Il goûta une brochette.
— Mouais. Pas mauvais, commenta-t-il en s'essuyant soigneusement les doigts.
Un jeu. Le défier, retrouver leur symbiose, le pousser à sortir de son conditionnement, lui prouver son droit d'apprécier les choses simples comme n'importe qui, telle sa récente passion pour les motos. Balades, courses et acrobaties, tout y passait.
— Est-ce que monsieur Parfait sait taper dans un ballon ? demanda-t-elle. T'es un super partenaire de danse, je suis curieuse de voir si tu le serais sur d'autres choses.
Un bras longea le dossier, entoura ses épaules. Heureuse de ces rares gestes de sa part, Mylèna accepta en s'appuyant contre lui.
— Le temps est radieux, aujourd'hui, répondit-il en se calant sur le banc. Pour l'instant, j'ai envie d'en profiter au calme. Là, je suis bien.
— D'accord. On s'amusera après.

Annotations
Versions