Chapitre 12 – Ce qui échappe
Dans leur superbe villa du centre Olympus, perchée au-dessus des falaises, Nicolas et Natalie vivaient comme dans une parenthèse hors du temps. Leurs journées s’écoulaient dans une lumière mouvante, presque liquide, qui glissait sur les vitres immenses et venait se poser sur les murs couleur sable. Chaque matin, la brise marine s’invitait par les baies vitrées entrouvertes, déposant sur leurs draps une odeur d’iode et de sel. L’air semblait bénir leurs corps encore enlacés, comme si la mer elle-même approuvait leur union.
Tout, dans cette maison, respirait la quiétude d’un bonheur parfait : les fleurs fraîches sur la table basse, le bruit des glaçons dans les verres au coucher du soleil, la musique douce qui montait du salon. Ce calme d’avant la tempête, ils le prenaient pour la paix véritable. Ils riaient souvent, d’un rire clair, complice, celui des amants persuadés que rien ne pourrait briser leur harmonie.
Leur quotidien avait la saveur d’un luxe discret, fait de gestes tendres et de rituels déjà usés mais toujours sincères. Ils se baladaient en ville, longeant les vitrines, cherchant un restaurant caché derrière une ruelle pavée. Ils riaient de leurs trouvailles, partageaient des plats qu’ils ne finissaient jamais, buvaient du vin à la terrasse d’un port jusqu’à ce que la lumière se teinte d’or et que le soir s’enroule autour d’eux comme un châle. Anna, leur ombre protectrice, les suivait souvent à distance. Sa présence, bien qu’invisible, était constante. Natalie en devinait parfois le reflet dans une vitre, le cliquetis discret de talons derrière eux, mais elle faisait semblant de ne rien voir — par respect, ou par peur de troubler la magie fragile de ces instants.
Quand ils embarquaient sur leur voilier, La Vie en Rose, c’était comme s’ils franchissaient une frontière invisible. Là, Anna ne pouvait plus les suivre, et la mer redevenait leur refuge. Le large effaçait tout : les soucis, les ambitions, le passé. Nicolas, concentré à la barre, la mâchoire serrée, avait dans les yeux cette fixité calme des hommes qui savent que la maîtrise est une prière. Natalie, étendue sur le pont, laissait ses doigts glisser sur les cordages, goûtant au silence plein du vent, à cette paix qu’aucun mot ne pouvait traduire. Parfois, elle fermait les yeux et croyait sentir le cœur du bateau battre sous elle — un cœur de bois et de sel, vivant.
Ces moments leur donnaient l’illusion d’un équilibre parfait. Ils croyaient avoir trouvé la fréquence juste du monde, cette vibration rare où l’amour, le corps et le destin s’accordent.
Nicolas aimait gâter Natalie. Il lui offrait des bijoux, des robes, des fleurs. Souvent, sans raison, sans date particulière — juste pour le plaisir de la voir sourire. Ses gestes étaient doux mais précipités, presque fébriles. Dans son empressement, il y avait comme une blessure invisible qu’il cherchait à panser.
— Tu n’es pas obligé de toujours me couvrir de cadeaux, murmurait-elle parfois, mi-tendre, mi-gênée.
Il lui répondait en souriant, effleurant sa joue du bout des doigts :
— Ce n’est pas pour t’acheter. C’est pour te remercier d’exister.
Elle voulait le croire, de tout son cœur. Mais au fond d’elle, une inquiétude sourde commençait à grandir : pourquoi ce besoin constant de prouver, d’offrir, de compenser ? Quelle faute voulait-il effacer, quelle absence cherchait-il à combler ?
Un après-midi, alors qu’ils marchaient lentement sur la plage, main dans la main, bercés par le ressac et le cri lointain des mouettes, ils croisèrent Elisabeth. La jeune femme montait à cheval, droite, fière, portée par la respiration de l’animal qu’elle semblait comprendre mieux que quiconque. Le sable s’envolait sous les sabots, le cuir craquait à chaque mouvement. Sa cécité n’avait rien enlevé à sa prestance — au contraire, elle lui donnait cette assurance étrange des êtres qui voient autrement.
Natalie s’arrêta. Le vent souleva ses cheveux et fit frémir sa robe. Devant elle, Elisabeth avançait lentement, la main posée sur le flanc du cheval avec une tendresse grave, presque religieuse. Elle inclinait parfois la tête, comme pour écouter le battement de son cœur. Ce simple geste bouleversa Natalie. Elle y lut une union totale, une confiance aveugle — au sens le plus pur du terme.
— Bonjour, Natalie, dit la cavalière d’une voix posée, profonde.
La surprise fit reculer légèrement la jeune femme. Comment avait-elle su ?
— Bonjour, Elisabeth… Je suis impressionnée. Comment avez-vous deviné ma présence ? demanda-t-elle, troublée.
Un léger sourire ourla les lèvres de l’aveugle.
— Mon cheval Hardy n’a pas réagi comme d’habitude. Et j’ai perçu un bruit de pas, en plus de celui de Nicolas. Sans parler de votre parfum au citron… il trahit votre approche à chaque pas.
Natalie rougit. La précision du ton, la douceur mêlée à la lucidité la désarmèrent. Derrière elle, Nicolas observait la scène, amusé mais pensif.
— Elle sent ce que les autres oublient, murmura Natalie, émue.
Elisabeth tourna légèrement la tête.
— On voit mieux quand on arrête de regarder, répondit-elle simplement.
Cette phrase resta suspendue dans l’air salé, comme une énigme douce et tranchante.
Natalie, bouleversée, se surprit à imaginer la vie d’Elisabeth avant l’ombre : les couleurs, les visages, la lumière sur la mer. Comment survivait-on à une telle perte sans se dissoudre ? Pourtant, la cavalière semblait entière, apaisée, presque souveraine. Cette force tranquille l’attira autant qu’elle l’intimida.
Nicolas, lui, restait silencieux, le regard fixé sur la jeune femme. Il y avait dans cette écoute entre Elisabeth et son cheval quelque chose qu’il enviait — une harmonie sans calcul, une confiance absolue.
— Peut-être qu’elle comprend le monde autrement, murmura-t-il, pensif.
Elisabeth esquissa un sourire franc, presque lumineux. Ses yeux couleur d’opale reflétaient la lumière comme deux miroirs sans fond, troublant ceux qui s’y risquaient.
— Je ne vous dérange pas plus longtemps, dit-elle avec douceur. Hardy n’aime pas s’arrêter trop longtemps.
Elle fit tourner son cheval et s’éloigna lentement, la robe du sabot s’enfonçant dans le sable.
Le couple la suivit du regard jusqu’à ce qu’elle disparaisse dans la brume dorée. Le silence revint, chargé de sel et de pensées. Natalie sentit une fissure s’ouvrir dans leur bonheur — minuscule, presque invisible, mais irréversible.
Les jours suivants, Nicolas et Elisabeth se retrouvèrent lors des séances du docteur Kayak. Dans son cabinet à la lumière crue, les fauteuils profonds et l’odeur d’encre mêlée à celle du cuir donnaient à la pièce un air de sanctuaire. Les séances ressemblaient à des voyages mentaux. Kayak ne se contentait pas d’écouter : il orientait, dosait, provoquait. Il les observait comme un alchimiste regardant deux éléments se combiner.
Nicolas parlait de Midas, de la pression, des nuits blanches, de sa peur d’être dépassé par sa propre création. Elisabeth, elle, évoquait la solitude, les cauchemars où une présence la suivait, cette ombre qu’elle sentait sans jamais la nommer. Kayak les écoutait avec une attention presque douloureuse. Derrière ses lunettes, son regard trahissait une fascination : il cherchait quelque chose à travers eux, un éclat de vérité qu’il croyait perdu.
Les séances individuelles renforçaient leurs aptitudes — persuasion, endurance, intuition — mais laissaient en eux des traces étranges, des rêves plus vifs, des impressions de déjà-vu.
La nuit, dans la villa, Nicolas travaillait seul. Le cliquetis du clavier résonnait comme un métronome. Son bureau, baigné d’une lumière bleutée, ressemblait à une cabine de navire en pleine mer.
— PRS, exécute la simulation trois, dit-il d’une voix basse.
— Simulation lancée, répondit la voix douce et neutre de l’IA. Temps estimé : deux heures.
Il resta un moment immobile, les doigts suspendus au-dessus du clavier.
— Pourquoi est-ce que tout devient si compliqué ? murmura-t-il.
— Parce que tu cherches encore ce que tu n’as pas perdu, répondit la voix.
Il ferma les yeux. Ces mots, pourtant programmés, l’atteignaient.
Dans la chambre voisine, Natalie veillait. Elle percevait la lumière sous la porte, le murmure d’une conversation à demi étouffée. Elle ne se sentait pas trahie — pas encore. Mais son cœur se serrait. Quelque chose changeait, imperceptiblement, dans leur équilibre. Elle descendait parfois, pieds nus, s’arrêtait dans le couloir et observait sans oser frapper.
Le lendemain, tout semblait redevenir normal. Ils déjeunaient sur la terrasse, face à la mer.
— Tu as mal dormi, dit-il en lui servant le café.
— Un peu, répondit-elle. J’ai rêvé que tu étais loin… très loin.
Il se pencha, effleura ses lèvres.
— Je suis là. Toujours là.
Mais dans le regard de Natalie, une inquiétude demeurait. Elle l’aimait d’un amour brûlant, presque sacré, mais cet amour commençait à consumer l’air autour d’eux. Elle sentait confusément qu’une épreuve approchait, lente, inévitable, comme une marée montante.
Et dans son cœur, l’amour se fit prière. Une prière adressée à ce dieu muet qu’était le destin.
Et toute prière, un jour ou l’autre, attend sa réponse.

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