Chapitre 22 – Les enfants du cercle

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Après des semaines d’attente et une campagne de communication savamment orchestrée par les services secrets, l’étude du docteur Kayak fut enfin publiée.
Depuis plusieurs jours déjà, le centre Olympus vibrait d’une tension presque électrique, comme avant un orage. Kayak le sentait au fond de lui : quelque chose allait se produire. Une vague immense, inexorable, s’approchait. Il en pressentait la puissance sans oser y croire, partagé entre fierté et peur.

Les réactions dépassèrent rapidement toutes les espérances. Dès les premières heures, la profession s’embrasa, les journalistes s’enflammèrent, les critiques rivalisèrent de superlatifs.
On saluait la rigueur scientifique du travail, sa profondeur presque mystique, sa capacité à sonder le cœur obscur de la psyché humaine.
Les mêmes mots revenaient comme un refrain entêtant : révélation, illumination, renaissance.
Certains allaient jusqu’à parler d’un tournant spirituel dans la compréhension de la conscience.

Kayak lut ces lignes, d’abord incrédule, puis grisé. Les services secrets avait bien tiré quelques ficelles en coulisse, mais la machine, désormais, roulait d’elle-même, portée par un élan collectif qu’aucun contrôle n’aurait pu contenir.
Un mythe était en train de naître et il en était le centre.

Les ventes explosèrent, et avec elles, la fascination.
Kayak exultait. Il se voyait déjà entrer dans la légende de sa spécialité, le nom gravé aux côtés des plus grands. Mais cette exaltation se fissura bientôt : derrière le triomphe, l’ombre des dérives se profilait.

Le centre Olympus, jusque-là discret, presque secret, devint en quelques semaines un lieu de pèlerinage.
Des lecteurs affluaient de tout le pays, aimantés par la description de la visualisation circulaire, ce rituel inspiré des visions de Natalie — celle qui, sans le savoir, en avait été la première incarnation.
C’était à travers son esprit — capable de fusionner raison et mythe, lucidité et transe — qu’il avait entrevu la possibilité d’un passage : celui où la psychiatrie devient religion.

Devant les grilles du centre, les fidèles improvisés dressaient des tentes, allumaient des bougies, psalmodiaient des phrases tirées du livre comme des prières.
Leurs visages pâles, tendus vers le ciel, semblaient attendre un signe, une apparition.
Ils notaient leurs rêves dans des carnets, échangeaient leurs visions, cherchaient à percer le secret du reflet de la lune sur l’eau, cette image récurrente du texte devenue pour eux un symbole sacré.
Ce reflet, disaient-ils, n’était plus seulement Charon, le passeur des âmes : il était devenu la frontière mouvante entre conscience et inconscient, la porte vers ce que leur leader avait appelé l’homo prometheus.

Ce qui n’était, au départ, qu’un outil thérapeutique devint une croyance.
Et Kayak devint un prophète malgré lui.

La gloire, il l’avait cherchée, patiemment, obsessionnellement — et voilà qu’il la tenait.
Mais au moment même où elle se posait sur lui, il comprit qu’elle ne lui appartenait déjà plus.
Ce n’était pas un triomphe, c’était une possession.
La ferveur populaire, cette masse d’adoration aveugle, le dépassait.
Elle l’enveloppait, l’étouffait.
Il se sentait comme aspiré par une vague qu’il avait lui-même déclenchée — et qui désormais le broyait.

Un frisson monta en lui. Pas de ceux qui précèdent le plaisir, mais de ceux qui annoncent l’irréversible.
Il venait de comprendre — tard, trop tard — qu’il avait réveillé quelque chose qu’il ne pourrait plus endormir.
Une force mentale collective, une bête tapie dans les consciences, affamée de foi et de sens.
Lui, l’homme des symboles, le manipulateur de l’invisible, venait de libérer un monstre.

Le « Frankenstein de l’esprit » sentit la peur remonter, lentement, comme un reflux glacé.
Kayak connaissait trop bien les effets secondaires de la visualisation circulaire — ces images répétées jusqu’à la transe, jusqu’à l’effacement du moi.
Il savait ce que cette lumière pouvait faire : révéler, certes, mais aussi détruire.
Trop de lumière attire toujours l’obscurité.
Et déjà, dans les marges de son succès, les premiers signes apparaissaient :
des lettres incohérentes, des visages déformés par la foi, des regards qui vacillaient.
Plusieurs lecteurs avaient sombré. Internés, en asile psychiatrique, murmurant des fragments de son texte comme des prières.

Il se prenait la tête entre les mains, incrédule.
Comment ce qui devait éclairer avait-il pu rendre fou ?
Le médecin entrevoyait les avocats, les familles, la honte, les journaux.
Et derrière tout cela, la menace : l’aigle qui jadis lui mangeait le foie chaque nuit, déjà il le percevait sur son torse, prêt à remplir son œuvre nocturne.
L’idée le paralysa.
Ce qu’il avait bâti pour comprendre l’humain allait le condamner, il en était persuadé à présent.

Alors, à contrecœur, il tenta d’éteindre sa propre étoile.
Mais on n’arrête pas un raz de marée, pas plus qu’un cheval au galop lancé dans la nuit.
Le mouvement avait pris vie, sans lui, contre lui.
Et dans ce vacarme d’adoration, il ne restait de lui qu’un silence coupable — celui d’un créateur terrifié par sa créature.

Quand il accepta enfin de participer à une émission de télévision, il s’y rendit avec un soin presque maniaque.
Devant le miroir de la loge, il lissa sa cravate sans vraiment la voir. Son reflet lui renvoyait l’image d’un homme maître de lui, mais derrière le vernis, la peur vibrait comme un écho.
Il aurait voulu fuir, retourner dans le silence d’Olympus, entouré de ses carnets, de son anonymat.
Mais il fallait affronter la lumière.

Lorsque les caméras s’allumèrent, il prit une inspiration lente, maîtrisée. Sa voix se voulait posée, presque professorale.
— La visualisation circulaire, expliqua-t-il, n’est pas une croyance. Ni une révélation mystique. C’est un protocole thérapeutique, rien de plus. Elle aide à canaliser les pensées intrusives, à apaiser les obsessions, à redonner une structure à l’esprit lorsque tout semble se disloquer.

Le présentateur acquiesça avec un sourire poli, mais ses yeux brillaient d’un intérêt presque trop appuyé. Assurément, il avait apprécié l’étude.
— Docteur Kayak, certains disent pourtant que vos travaux dépassent la psychiatrie. Vous parlez de symboles, d’archétypes, de visions… On vous compare déjà à Jung. Qu’en pensez-vous ?

Kayak força un sourire crispé.
— Les symboles, dit-il, sont des outils. Rien de plus. Ce ne sont pas des vérités révélées. Ce sont des portes vers l’inconscient, pas des autels où s’agenouiller.

Il aurait voulu que ses mots suffisent. Mais en observant le public, il sentit quelque chose changer.
Les visages tendus vers lui, les yeux dilatés, les respirations suspendues : l’attention était totale, presque mystique.
Une femme au premier rang joignait les mains, les larmes aux yeux. À côté d’elle, un homme hochait la tête avec ferveur.
Ce n’était plus de la curiosité.
C’était une foi.

Un frisson glacé lui parcourut la nuque.
Il tenta de briser le sort :
— Je vous en prie, ne faites pas de moi un sauveur, lança-t-il avec un demi-sourire. Vous faites un transfert, Freud l’explique.

Quelques rires forcés fusèrent, mais la tension demeura.
Le présentateur, flairant le spectacle, insista :
— Pourtant, docteur, des centaines de personnes se rassemblent déjà sur les plages pour voir le reflet de la lune et même jusque devant votre centre. Ils méditent, parlent de Charon et que cette vision ne leur donne plus peur de la mort.

Kayak baissa légèrement la voix, comme s’il s’adressait à un enfant qu’il fallait protéger.
— Ce reflet n’est qu’une image. Ce que vous voyez sur l’eau, ce n’est qu’une surface trompeuse. Chercher à y plonger, c’est risquer de se noyer.

Le silence qui suivit fut absolu.
Et dans ce silence, Kayak comprit qu’il avait perdu le contrôle.
Dans les yeux du public brillait une flamme unique, collective, hallucinée.
Une dévotion muette.
Il n’avait plus face à lui un auditoire, mais une assemblée de croyants.

Ils ne m’écoutent plus. Ils m’interprètent.

Le présentateur rompit le silence, faussement léger :
— On dirait, docteur, que vous venez d’éveiller quelque chose en eux.
Kayak esquissa un sourire forcé, la gorge sèche.
Oui, pensa-t-il. Quelque chose vient de s’éveiller. Mais ce n’est pas ce que je voulais.

De retour à Olympus, il fit appel à Hybris. A l’aide de l’oncle Sam, ils montèrent une contre-offensive médiatique : faire intervenir des psychiatres, noyer le discours mystique sous la prudence scientifique, « recadrer les dérives ».
Il fallait éteindre l’incendie sans admettre qu’il brûlait et surtout éviter d’évoquer la possibilité d’un livre qui tue, ce qui lui aurait donné plus de publicité.
Des tribunes furent publiées, des articles critiques lancés. L’objectif : édulcorer le mythe, dissiper le culte avant qu’il ne devienne secte.
Pendant un temps, cela sembla fonctionner.

Profitant de ce tumulte, kayak et Hybris virent la possibilité d’accueillir de manière permanant Loreto, sans éveiller de soupçons.

Une nuit, un agent des services secrets, déguisé en adepte exalté, franchit les grilles du centre.
Il criait vouloir « servir le culte du cercle », qu’il était prêt à mourir pour rencontrer « le maître de ses visions ».
Loreto, en tant que gardien cette nuit-là, tenta de le repousser. L’intrus sortit un couteau. L’altercation fut brève, brutale : une entaille, un cri, la fuite.
Loreto s’effondra, blessé.
L’agresseur disparut dans la nuit.

L’incident fit l’effet d’un séisme. Olympus venait d’être attaqué.
Quelques heures plus tard, Kayak convoqua Natalie et Élisabeth dans son bureau.

Le tic-tac de l’horloge pesait comme un glas.
Les filles, dit-il enfin, la situation a changé. Nous devons faire le point.

Natalie croisa les bras, le visage fermé, tendu comme une corde prête à rompre.
— C’est la publication de votre étude, basée sur mes réflexions, qui les a attirés, lança-t-elle, la voix coupante, mais vibrante d’une colère contenue.

Kayak ne détourna pas le regard. Il la fixa, calme en apparence, mais derrière ses yeux brillait un éclat nerveux — celui d’un homme qui tente encore de convaincre le monde, et peut-être lui-même, que tout est sous contrôle.

— C’est exact, admit-il enfin, d’un ton grave. Je savais que cela provoquerait une réaction, mais… pas à ce point. Je n’imaginais pas un tel impact.

Il marqua une pause. Le silence se fit lourd entre eux, presque électrique, saturé d’incompréhension et de peur mal dissimulée.

— Maintenant, reprit-il, il va falloir assigner plus de moyens à la sécurité.

Natalie le regardait sans ciller, la mâchoire serrée, cherchant dans sa voix le moindre tremblement, le signe d’un remords. Mais Kayak poursuivit, imperturbable, comme s’il récitait un plan déjà arrêté dans sa tête :

— Sur les dix millions encore disponibles, cinq sont nécessaires pour payer les factures et maintenir le personnel du centre Olympus.

Il parla lentement, chaque mot tombant comme une pierre dans l’eau — sans éclaboussure, mais avec une gravité qui s’enfonçait au fond.

— J’estime que l’autre moitié doit être réservée à Nicolas, lorsque nous l’aurons localisé.

Son ton se fit plus bas, plus mesuré, presque tendre — le ton de quelqu’un qui se prépare à un sacrifice qu’il justifie déjà.

— Nous pourrions avoir à payer une rançon… ou le faire évader.

Natalie sentit un frisson lui courir dans le dos.
L’argent, les décisions, les plans — tout cela lui paraissait soudain dérisoire face à la menace qui montait, diffuse et implacable.
Kayak parlait comme un homme lucide, mais elle percevait dans sa voix autre chose : une lueur d’obsession, une excitation trouble, celle de celui qui voit dans le chaos une occasion de grandeur.

Elle comprit alors que, peut-être, il ne cherchait pas seulement à réparer… mais à recommencer.

Silence.
Natalie hocha lentement la tête. Élisabeth resta impassible.

— Engager une société de sécurité nous coûterait la moitié du budget, reprit Kayak. Et nous devons garder du personnel pour la maintenance, les écuries… Nous ne pourrons pas tout financer. Il faut choisir entre sécurité et stabilité.

Puis, presque à voix basse :
— Loreto va s’en sortir. Je lui ai demandé de ne pas porter plainte, inutile que la police mette son nez dans nos affaires. Il restera ici, en convalescence. Il connaît les lieux, il peut être utile.

Élisabeth esquissa un sourire :
— Je l’aime bien. Il n’a pratiquement aucune odeur.
— Faites comme vous voulez, trancha la fiancée, froide.

Kayak soupira.
Mais déjà, dans les yeux de Natalie, une autre lumière s’allumait.
Une idée, dangereuse, fascinante.
— J’ai peut-être une solution, dit-elle doucement. Pourquoi ne pas utiliser ces gens qui attendent dehors ?

Kayak la fixa, interdit.
— Comment ça ?
— Vos adeptes. Ceux qui campent depuis des jours. Pourquoi ne pas les faire travailler ici, bénévolement ? Je peux leur offrir la spiritualité qu’ils cherchent. En échange, ils nous serviront. Vous serez le maître, et moi… votre premier disciple, votre initiée autorisée à répandre votre parole.

Kayak voulut protester. Mais aussitôt, une autre pensée jaillit :

« Je suis obligé selon mon accord avec Hybris d’accueillir Loreto. Et s’il n’était pas le seul infiltré parmi le personnel ? En remplaçant les équipes actuelles par ces volontaires, je pourrais purifier Olympus tout en redonnant sens à ce chaos ».

— Tu crois pouvoir les tenir ? demanda-t-il.
— Oui, répondit-elle dans un souffle. Et puis… ça me sortira de ma bulle.

Mais au fond d’elle, un feu s’était levé.
Celui du pouvoir, d’une Méduse nouvelle, capable de venger les femmes ayant attendue trop longtemps l’être aimé, quitte à transformer les âmes en adeptes, les vivants en statues.

Kayak et Élisabeth échangèrent un long regard, lourd de ce qu’ils ne disaient pas.
Puis, d’une même voix :
— Très bien.

Kayak conclut :
— Trente personnes, pas plus. Des célibataires avec des profils stables : policiers, employés, fonctionnaires. Pas de marginaux. Ne leur demande pas d’argent, sinon la presse criera à la secte.

— Est-ce tout ?

— Pas d’hébergement permanent non plus.

— Pourquoi ?

— La tentation. Sexe et alcool pourraient altérer notre qualité de vie, surtout s’ils se transforment en viol et en drogue.

— Et si je ne choisis que des femmes ?

— Comme tu veux, mais je souhaite que Loreto soit responsable de la sécurité. J’ai confiance en lui.

Natalie sourit, un éclat étrange dans les yeux.

Dehors, la mer grondait, comme si elle avait compris avant eux qu’avec la décision de cette nuit venait de naître quelque chose de grand — mais de bien dangereux.

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