Chapitre 23 – L’éveil de la méduse
Le matin, Natalie se présenta devant les grilles fermées du centre Olympus, sous le regard de Loreto.
La lumière blafarde du jour naissant faisait luire les barreaux comme une frontière entre deux mondes — celui du doute et celui de la révélation. Le métal semblait vibrer sous la clarté froide, comme si les portes elles-mêmes retenaient leur souffle avant de s’ouvrir sur une évolution irréversible.
Elle s’arrêta un instant sur le seuil, saisie par le silence solennel qui précède les bouleversements. Une brise tiède fit frémir les plis de sa robe blanche, longue et fluide, inspirée de celles des prêtresses de la Grèce antique. Le lin léger épousait son corps sans le contraindre, laissant deviner la souplesse de ses gestes. Une lanière dorée soulignait sa taille, juste au-dessus des hanches. Sur ses épaules, un voile translucide retombait comme un souffle de brume.
Ses cheveux, relevés en une tresse lâche, brillaient d’un éclat fauve sous le jour naissant. Quelques mèches rebelles dansaient au vent et caressaient ses tempes. Dans ses yeux verts, profonds comme la mer, se mêlaient la fatigue, la ferveur et une certitude presque mystique : elle n’était plus seulement une femme, mais un instrument, un passage entre le visible et l’invisible.
Elle inspira profondément. Le froid du métal contre sa main, le parfum salé venu du large, le murmure confus de la foule derrière la grille… tout semblait converger vers cet instant suspendu, à la limite de la peur et de la révélation.
Le grincement des gonds déchira l’air comme une incantation.
De l’autre côté, la foule s’était amassée — compacte, fébrile, unie dans une tension mystique. Certains la saluèrent, d’autres l’appelaient, éblouis par son apparition.
Elle ne répondit pas tout de suite. Ses doigts glissèrent sur le tissu blanc de sa robe, comme pour vérifier qu’elle était encore de chair et non de marbre. Puis, d’une voix posée, presque sur articulée, elle s’exprima :
— Je me nomme Natalie, mais je vous demanderai de m’appeler Pénélope. Je représente le docteur Kayak et suis prête à répondre à toutes vos questions. À votre place, j’en profiterais.
Elle releva le menton et marcha vers le perron. Sa démarche était à la fois solennelle et fragile, semblable à celle d’une prêtresse avançant vers l’autel d’un dieu qu’elle ne comprenait plus tout à fait.
Elle sentait déjà leurs regards l’envelopper, leurs espoirs s’accrocher à elle comme à une promesse. Ce rôle, elle ne l’avait pas choisi — mais il l’avait choisie.
Quand elle atteignit les marches, le vent souleva son voile : une flamme blanche dans la lumière froide du matin.
Le centre Olympus se dressait derrière elle, massif, austère, temple moderne aux dieux oubliés.
Devant, la foule retenait son souffle.
Et Natalie comprit soudain que cette journée ne serait pas seulement celle d’un discours — mais d’une métamorphose. La fiancée devait financer le retour de sa moitié et s’il fallait livrer son âme à des inconnus, quitte à la perdre, elle le ferait.
Les visages s’élevaient vers la prêtresse, marqués par la fatigue, la ferveur, la peur. Certains serraient contre leur poitrine le livre de Kayak comme un talisman. D’autres tenaient des croix improvisées, des fleurs, des bougies. Tous semblaient en quête d’un sens, d’une lumière, d’un signe qui justifierait enfin leurs tourments.
Devant elle, la foule s’était amassée : compacte, fébrile, agitée d’un murmure confus. Des visages anonymes, dévorés par la fatigue ou la ferveur, la fixaient avec une attente douloureuse. Certains tenaient le livre du docteur Kayak contre leur poitrine tel un talisman, d’autres serraient des bougies, des fleurs, ou des croix improvisées. Tous semblaient en quête d’un sens, d’une lumière, d’un signe qui justifierait enfin leurs tourments.
Le cœur de Natalie battait si fort qu’elle crut un instant qu’il allait se rompre. Pourtant, lorsqu’elle parla, sa voix s’éleva avec une pureté inattendue — claire, vibrante, à demi irréelle, presque portée par une subtilité qui la dépassait.
Un frisson parcourut la foule. Les plus proches se signèrent ; d’autres fermaient les yeux comme pour recevoir une bénédiction.
Natalie continua, tâtonnante mais habitée. Ses mots semblaient venir du fond d’elle-même, ou d’un lieu plus profond encore — un puits où se mêlaient la peur, l’intuition, et une voix étrangère.
Elle ne prêchait pas : elle pensait à voix haute, avançant dans l’obscurité de sa propre parole, à la recherche du fil ténu entre le vertige et la vérité.
— La psychiatrie et la mythologie… ce sont des sœurs ennemies, murmura-t-elle.
Elle leva les yeux vers le ciel pâle.
— L’une veut comprendre, ordonner, disséquer. L’autre veut enchanter, aimer, sans juger. Et si l’une sans l’autre n’était qu’un mensonge ?
Elle marqua une pause.
Son regard glissa sur la foule, lentement, comme s’il cherchait quelque chose — ou quelqu’un — dans cet océan de visages figés. Une respiration suspendue, une houle de silence.
Les visages tournés vers elle semblaient nimbés d’un même éclat trouble — mélange de crainte et de fascination. Des larmes coulaient ici et là, silencieuses, presque solennelles, comme si chacun pleurait sans oser savoir pourquoi.
— Les mythes, continua-t-elle enfin, ne sont que les cicatrices du temps. Des extrapolations nées de femmes et d’hommes qui ont attendu trop longtemps l’être aimé. Des cœurs suspendus à des promesses qui ne sont jamais revenues.
Sa voix, d’abord calme, se mit à vibrer — non d’émotion feinte, mais d’une ferveur qui la dépassait elle-même.
— Je peux vous apprendre à les lire, à les comprendre. À les interpréter jusqu’à les retourner contre eux-mêmes. À les vaincre. À vous approprier ce qu’ils dissimulent : leur pouvoir.
Son regard se fit plus perçant.
— Assimilez le secret de Charon, et la mort ne vous effraiera plus. Comprenez qu’Athéna n’a pas maudit Méduse, mais l’a sacrifiée pour que sa tête devienne son arme. Alors, plus rien — ni les dieux, ni la peur — ne pourra vous atteindre.
Sa voix monta, vibrante d’une exaltation qui frôlait la transe.
— Il est temps, oui, il est temps que le message des femmes oubliées, celles qui ont attendu un père, un mari, un fils parti en mer ou à la guerre, et qui ne les ont jamais revus devienne autre chose qu’un lamento. Qu’il devienne une force, un souffle, un but dans la vie.
Un murmure parcourut la foule, presque imperceptible.
Certains baissèrent les yeux, comme frappés par une vérité trop brûlante. D’autres frémirent, le souffle coupé, comme si une main invisible venait d’effleurer leur âme.
Et, dans ce moment suspendu, nul ne sut si c’était de la peur… ou une étrange forme de révélation.
Natalie fit un pas en avant. Son voile glissa de son épaule.
— Œdipe, dit-elle d’une voix frémissante, en se crevant les yeux, s’exclut de la société des hommes. Il n’est plus trompé par les apparences et devient voyant. Il peut dès lors communiquer avec les mondes invisibles. Il a compris avant nous que voir, c’est perdre.
Le vent se leva, emportant sa voix dans un souffle quasi mystique.
— Et Charon, le passeur… il ne transporte pas la mort, mais la conscience. Il ne nous fait pas traverser un fleuve, mais nous-mêmes. Chaque deuil, chaque crise, chaque rupture est une traversée. Ceux qui refusent le passage deviennent des ombres.
Un long silence suivit. Ses yeux brillaient d’une fièvre étrange.
— La douleur, murmura-t-elle enfin, n’est pas un ennemi. C’est un miroir. Elle nous montre ce que nous n’avons pas su regarder.
Sa voix trembla.
— Et la folie… oh, la folie… Ce mot qu’on craint tant. Ce n’est peut-être pas une chute, mais un passage. Ce que nous appelons folie, c’est peut-être la part du divin qui, en nous, refuse le silence.
Un souffle parcourut la foule. Des mains se joignirent, d’autres se levèrent vers elle. On entendit des sanglots, des « oui » étouffés.
Natalie sentit l’exaltation monter, une peur mêlée d’extase. Elle chercha Kayak du regard, mais il n’était pas là. Alors elle continua, seule, portée par quelque chose de plus vaste qu’elle.
— Je ne vous parle pas de croyance, dit-elle, la voix rauque, presque intime. Je vous parle de mémoire. De cette part de nous qui se souvient d’avoir été autre chose.
Elle posa une main sur sa poitrine.
— Nous sommes des labyrinthes vivants. Et tant que nous n’accepterons pas de nous y perdre, nous ne trouverons rien, pas même le Minotaure qui dort en nous.
Un silence. Puis, dans un souffle à peine audible :
— Qui est prêt à descendre ? Qui osera traverser ?
Alors la foule frémit. Un homme s’avança, puis une femme. Peu à peu, ils franchirent la grille, comme on entre dans l’eau, hypnotisés, habités par quelque chose qu’ils ne comprenaient pas.
Et Natalie, les regardant venir à elle, sentit la peur se mêler à la ferveur.
Elle venait de créer ce que Kayak redoutait le plus :
non plus une théorie,
mais une foi.
Des larmes coulaient. Certains s’agenouillaient. Une femme cria :
— Aidez-nous, Pénélope ! Montrez-nous le chemin !
Natalie les observa, bouleversée. Elle comprit alors que le centre Olympus n’était plus un simple lieu de soins. C’était devenu un passage, un seuil — entre la folie et la révélation, entre l’humain et l’insondable.
Natalie les conduit jusqu’à la plage où elle continua toute la matinée son argumentation liant psychiatrie et mythologie, afin qu’émerge une religion. L’après-midi fut consacré au recensement des adeptes et à la possibilité de leur confier certaines taches du centre Olympus. Après cette première journée, l’air vibrait d’une étrange lassitude mêlée d’espérance. Le soir tombait, et dans cette lumière déclinante, hommes et femmes se séparèrent lentement, à la manière d’un rêve dont on n’est pas sûr d’avoir compris la signification. Tous partirent — ou presque.
Natalie n’avait pas oublié l’objectif de sélectionner du personnel — uniquement féminin suivant les exigences de Kayak —, afin qu’il assure gracieusement la maintenance, mais surtout la sécurité du site. Parmi les milliers de personnes qui avait suivi Natalie jusqu’à la plage, la fiancée sélectionna trente femmes majeurs et sans attachent particulières, qui acceptèrent de rester. Trente silhouettes figées dans le vent du soir, hésitantes d’abord, puis soudain animées d’une même résolution, muette, irrévocable. Elles ne savaient pas pourquoi elles demeuraient. Ce n’était ni la curiosité, ni même la foi, mais autre chose. Une sorte d’appel indistinct ou de fièvre intérieure qui les poussait à ne pas franchir la grille, à rester là, entre la nuit et la pierre, entre l’abandon et l’attente.
Certaines se tenaient droites, quasi prêtes à un rituel dont elles ignoraient encore les gestes ; d’autres tremblaient, le regard fuyant, telle une main invisible les ayant retenues. Toutes, pourtant, sentaient qu’un seuil venait d’être franchi.
Un silence étrange s’installa, à peu de chose près religieux. On n’entendait plus que le bruissement des feuilles et le battement précipité de leurs cœurs.
Elles ne comprenaient pas ce qui les liait — sinon cette tension diffuse, cette exaltation douloureuse qui les traversait tel un éclair contenu. Il y avait dans leurs regards une peur mêlée de ferveur, dans leurs respirations un souffle d’attente mystique.
C’était comme si un être, au fond d’elles, s’était reconnu dans ce lieu : un souvenir enfoui, un désir d’appartenance, ou peut-être une promesse ancienne — celle de servir, d’obéir, ou de renaître.
Mais déjà, sans un mot, elles en portaient la ferveur, la fureur et le pressentiment.
Elles s’installèrent derrière les écuries, là où se trouvaient les anciens bâtiments désinfectés de la base militaire. L’endroit sentait encore la rouille, la pierre humide et le désinfectant, mais elles y virent un sanctuaire. Elles se baptisèrent elles-mêmes les Amazones, comme si ce nom leur avait été soufflé par quelque entité ancienne. Leur dévotion, leur force et leur temps seraient désormais offerts théoriquement au centre Olympus, en échange de trois heures d’enseignement spirituel quotidien, avec leur Pénélope. Les autres adeptes pouvaient prier et attendre devant la grille, que Natalie fasse son choix pour rejoindre ses amazones, au cas où une d’entre elles voulaient partir.
Cependant, derrière cette ferveur, un autre combat se jouait. Car si Œdipe ou Charon appartenait à l’œuvre de Kayak — ces mythes qu’il avait su tordre en symboles thérapeutiques et en outils de manipulation — Méduse restait à Natalie. Elle l’avait gardée, tel un talisman secret, une force primitive qu’elle refusait d’abandonner. Dans ses rêves, cette divinité lui apparaissait parfois — non pas en tant que monstre, mais telle une femme blessée, trahie, condamnée à la solitude pour avoir trop aimé.
Pour Natalie, Méduse n’était pas une menace, mais une promesse. Elle représentait la part interdite du projet de Kayak — la face immergée de l’iceberg, celle que même le psychiatre n’avait pas osé regarder en face. Si jamais quelqu’un cherchait à l’empêcher de retrouver Nicolas, cet être serait sa réponse. Son arme. Sa Némésis.
Et pendant que ces trente femmes, fières et silencieuses, érigeaient leurs tentes et transformaient les ruines militaires en un lieu d’ascèse, d’autres s’en allaient. Les anciens employés du centre — pour moitié des agents infiltrés d’Hybris — quittèrent Olympus sans un mot, leurs silhouettes glissant dans la nuit à la manière d’ombres effacées.
*
Ce fut alors que Loreto commit sa première erreur.
Comprenant la manœuvre, l’espion — imposé par Hybris auprès de Kayak— se rendit dans le bureau de psychiatre, pour se plaindre.
— Docteur, dit-il avec son air passe-partout, vous remplacez tout le personnel ! Vous êtes sûr que c’est… prudent ?
Kayak leva les yeux de ses notes.
— Suite à votre agression, je me devais envers Natalie et Elisabeth d’améliorer la sécurité, ce qui a un coût ; or mon budget n’est pas extensible.
— Et alors ?
— Hybris a déclaré qu’il ignorait où se trouvait Nicolas. Au cas où je doive le faire évader ou payer une rançon, il faudra que je casse ma tirelire. Des coupes budgétaires devaient être réalisées afin d’anticiper cela et j’ai remplacé le personnel par des volontaires.
— J’ai noté que Natalie n’a choisi que des femmes pour augmenter la sécurité.
— Vous n’êtes pas sexiste au moins ? indiqua le psychiatre avec une touche d’ironie.
— Mon patron, qui est aussi votre associé risque de ne pas apprécier votre humour.
— Cela ne m’étonne pas. Au fait, est-ce que parmi le personnel remercié, il y avait beaucoup d’espions de l’oncle Sam… tel que vous ?
Le jeune homme le toisa du regard, comprit son erreur et sortit du cabinet du bon docteur sans un mot. Kayak sourit, mais dans son regard passa une lueur d’inquiétude. Cette remarque de Loreto avait éveillé en lui un autre doute, plus profond, plus insidieux.
« Comment se fait-il que je ne les ai jamais repérés avant ? Ils sont allés jusqu’à ouvrir mon coffre-fort sans que je m’en aperçoive. Même Elisabeth, malgré ses capacités d’observation exceptionnelles, n’a rien remarqué. Cela ne peut pas être un hasard. »
Dans le secret de son esprit, Kayak fit le lien : Hybris.
Depuis l’évasion de Penta, ce psychiatre militaire avait dû former des êtres capables d’être indétectables par son ancien champion. De là à extrapoler que cette technique pouvait s’appliquer à n’importe qui — dont Kayak ou Elisabeth — il n’y avait qu’un pas.
Il sentit son estomac se contracter. Il lui fallait une réponse, et il ne vit qu’un moyen de l’obtenir — mais pas de suite.
*
Dans sa chambre, Loreto comprit — mais trop tard — qu’il avait confondu vitesse et précipitation.
Cette erreur était due au fait qu’il avait lu psychiatrie et mythologie, assisté au discours du jour par Natalie et que derrière son calme apparent, une obsession montait.
Thomas possédait la mémoire exceptionnelle de Penta ou Anna et passait des nuits entières à se remémorer la vidéo satellite de l’agresseur d’Isabelle et Nicolas, qu’on lui avait montré une seule fois.
Et, à chaque visionnage, sa certitude grandissait : c’était Élisabeth.
Mais pas la même.
Il en voyait deux.
L’une, douce, lucide, résistante à l’influence de Kayak.
Et l’autre, sombre, obéissante, capable de voir malgré sa cécité.
Pour Loreto, c’était cette seconde entité qui avait tué Isabelle et blessé Nicolas.
Ses nuits devinrent des gouffres. L’espion était victime des effets secondaires de l’exercice circulaire, à force de penser en boucle à la possibilité qu’un être humain puisse retrouver la vue, par la seule force de son esprit.
Il noircissait des carnets entiers de cercles et de visages superposés : une Élisabeth de lumière et une autre d’ombre.
Il ne cherchait plus la vérité judiciaire — il cherchait une révélation.
Dans son délire grandissant, il se persuada que la seconde Élisabeth voyait vraiment.
Et qu’elle était une tueuse d’exception.
Alors il se fit une promesse : la démasquer, la pousser à se révéler.
Et s’il fallait pour cela la séduire, la briser, ou la conduire à la folie, il le ferait.
Ce fut le sens du dernier rapport qu’il adressa à Hybris — avant que celui-ci, à son tour, ne soit conduit vers Charon… par la dernière personne à laquelle il aurait pensé.

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