Chapitre 24 – Confidences nocturnes

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Peu de choses distinguaient Hybris d’un autre octogénaire, sinon ses deux alliances.
Cet après-midi-là, il avait enterré Valérie, sa seconde épouse — quarante années de vie commune, puis réduites à un tas de cendres tièdes.
Quand le dernier de ses six enfants franchit le portail, la maison retomba dans un silence plus lourd que la pierre.
Il se massa les tempes, soupira — geste inutile, mécanique, presque rituel — comme pour conjurer le vide qui désormais l’habitait.

C’est alors que l’air changea.
Une ombre, surgie du mur, se détacha lentement et s’approcha de lui.
Elle était là.

Une femme, immobile, figée dans le clair-obscur.
Ses cheveux longs encadraient un masque noir. Dans sa main, un pistolet équipé d’un silencieux, tenu avec la précision chirurgicale d’une exécutrice qui a déjà mesuré la distance exacte entre sa cible et la mort.

La scène avait la perfection glacée d’un piège qui se referme.
Pas de cris, pas de menace : seulement cette évidence, cette logique du désastre en train de s’accomplir.

— Qui êtes-vous ? La faucheuse qui fait sa tournée ? demanda Hybris, d’une voix qu’il voulut calme — mais où vibrait déjà une vigilance animale.

— Pour vous, ce soir, je serai la mort… et peut-être la vérité.

Un sourire presque las effleura les lèvres d’Hybris — celui d’un homme qui a trop longtemps attendu l’inévitable pour ne plus le craindre.
Mais un détail troubla son oreille : un léger tremblement dans la voix, une inflexion fausse, comme un instrument désaccordé.
L’ancien psychiatre militaire sentit alors ses réflexes s’éveiller. Son métier refaisait surface : il lisait les silences, les respirations, les micro-déséquilibres.

— Vous êtes… l’autre Élisabeth, le pion de Kayak qui voit et tue ? Loreto avait raison, dit-il, cherchant à mettre un nom sur la peur.

— Si seulement, murmura la femme avec une douceur qui glaça la pièce.

Un froissement de perruque, un glissement de masque.
Les artifices tombèrent sur la table.
Non. Ce n’était pas Élisabeth.

Hybris comprit sa méprise en un éclair.
L’ombre devant lui n’était pas la cavalière aux yeux de lune.
— Vous êtes Anna… sa sœur. Celle qui a quitté le centre Olympus dans un fracas mémorable ?

— Oui… et non

— Que voulez-vous dire ? murmura-t-il enfin, la gorge sèche.
Elle esquissa un sourire, las, presque tendre.
— Vous pensiez qu’Élisabeth possédait deux personnalités… une part aveugle et une capable de voir ? répondit-elle enfin, sa voix voilée d’une étrange douceur.

L’étrangère rangea lentement la perruque et le masque dans son sac à dos. Ses gestes avaient la précision d’un rituel, comme si elle enterrait un morceau d’elle-même sous les yeux d’Hybris.
Le silence, dense, faisait vibrer les murs. Le veuf, pétrifié, observait sans comprendre. Puis quelque chose, dans la fixité du regard de la jeune femme, dans le calme presque religieux de sa respiration, lui fit sentir que la vérité approchait, nue et terrifiante.

Hybris sentit son estomac se contracter. Il voulut parler, mais rien ne sortit. Elle, immobile, semblait soudain habitée par une force étrangère.
— J’ai agressé Nicolas et sa mère, suite à l’ordre du docteur Kayak. Elisabeth est innocente.

Elle releva la tête, et son regard — cette clarté impitoyable — transperça Hybris.
— Voilà la confession que je souhaite vous révéler. J’estime que vous avez le droit de connaitre la vérité, ce sera mon dédommagement pour la mort de votre épouse… et la vôtre.

Le psychiatre militaire sentit soudain toute la vérité.
Sous l’apparente cohérence d’Anna, il percevait la fracture, le vertige.
Elle était deux.

Deux entités, deux voix, deux logiques jumelles séparées par un gouffre.
L’une lucide, méfiante, encore humaine — capable de douter, de s’effrayer de Kayak et de rejeter l’exercice circulaire.
L’autre, lisse, absolue : une machine de foi et d’obéissance, forgée dans le métal de la culpabilité, un tueur idéal.
Une créature que Kayak avait façonnée, exploitant cette blessure d’amour et de faute envers Elisabeth, jusqu’à transformer la honte en dévotion.

— Il t’a donc envoyée, murmura Hybris, presque fasciné. Tu es son arme secrète.
— En effet, dit-elle calmement. Mais peut-être suis-je aussi l’être que vous avez passé votre vie à vouloir créer.

Hybris eut un rire bref, un aboiement rauque. Selon toutes logique, cette rencontre était liée au meurtre de son épouse.
— Pourquoi avez-vous tué ma femme Valérie ? souffla-t-il en touchant ses alliances.

— J’avais peur que nous soyons dérangé. Mais si cela peut vous consoler, sachez qu’elle n’a pas souffert.
— Charmante délicatesse. Il existait pourtant des moyens plus simples pour obtenir un entretien privé.
— Pas selon mes critères.

Les mots se heurtèrent comme deux lames sur une enclume.

« Cette femme a tuée Valérie, pourtant je n’arrive pas à la haïr » s’en voulut le psychiatre. Une force étrange l’empêchait de se lever pour l’attaquer. Ce n’était pas le fait qu’il serait surement abattu, mais leur dialogue qui devenait un test fascinant, presque artistique. De plus, Hybris, même piégé, voulait garder sa curiosité comme dernier bastion d’humanité.

— Je vois. Alors, qu’attendez-vous de moi ? grogna-t-il, d’un ton presque las.
— Mon maître a des questions… et moi aussi.
— Et si je refuse d’y répondre ?
— Alors, j’exterminerai le reste de votre famille.

Anna tapota la table avec son arme, avant de s’exprimer sur un ton plus diplomatique.

— Il y a autre chose qui pourrait vous faire fléchir. Je vous crois curieux de savoir si je suis l’aboutissement de votre œuvre. Jouons à un jeu. Je vais vous poser des questions et si vos réponses me conviennent, je répondrai aux vôtres. Ensuite seulement, je ne tuerai que vous.
— Et si je refuse ?
— J’ai étudié les techniques d’interrogatoire de l’Inquisition espagnole du XVe siècle. Malgré votre âge, vous souffririez avant de mourir… comme le reste de votre famille.

Hybris esquissa un sourire. Son épouse venait de décéder et pour protéger le reste de sa famille, il n’avait qu’à poser ou répondre à quelques questions… avant d’être exécuté. Au fond, pourquoi pas !
— Très bien. Puis-je commencer ?
— Versez donc le premier sang, docteur.

— Comment m’avez-vous trouvé ?

— Kayak m’a montré les notes de Penta. Votre identité n’était pas indiquée, mais j’ai fait des regroupements, grâce à un ami discret.

La tueuse sortit de son sac à dos un ordinateur portable, puis le posa sur la table.
— Je reconnais ce PC, dit Hybris. Il était dans le coffre-fort de Kayak.
— Oui. Mon maître me l’a confié, car il ne voulait pas qu’il tombe entre vos mains, si vous en compreniez l’intérêt. De plus, il n’est pas à l’aise avec l’informatique.
— Il est si important que cela ?
— C’est le seul moyen d’imposer sa volonté à PRS, l’IA de Nicolas. Avec les bons codes, je peux accéder aux fichiers des services secrets. C’est ce que j’ai fait pour vous identifier… et cela fut un jeu d’enfant.

Hybris hocha lentement la tête, comme s’il saluait la logique implacable du piège.
— Je comprends ! À votre tour de poser une question.

— Loreto a joué le rôle d’un gardien ordinaire au centre Olympus sans que personne ne se doute qu’il travaillait en réalité pour vous. Comment faites-vous pour créer des espions aussi indétectables ?

Le vieil homme se redressa. Il aurait dû se taire, mais cette femme réveillait en lui le goût du duel.
— Le projet d’espions parfaits imaginé par l’armée en 1970 se décomposait en deux parties, une sous ma responsabilité et l’autre celle de mon épouse de l’époque : Maria. Celui de ma femme était lié à l’exercice circulaire et servait à résister à un interrogatoire. Je devais de mon côté créer des espions le plus convainquant possible, un peu comme des acteurs capables d’interpréter n’importe quel rôle.
— Voilà pourquoi Loreto m’a trompée, murmura Anna. Même ma sœur, si intuitive, n’a rien vu.
— Merci du compliment.

Il reprit, plus grave :
— Quoi qu’il en soit, au centre 51, le travail de Maria se révéla révolutionnaire. Cependant, il y avait un gros problème avec ses cobayes… ils se brisaient mentalement. Un jour, elle a voulu arrêter l’expérience, car elle s’était éprise de celui que vous connaissez sous le nom de Penta, cet homme atteint de dépersonnalisation. Comprenant qu’elle détruirait ma carrière et allait me quitter… je l’ai tué. L’expérience a perduré et les cobayes ont continué à s’affaiblir, sauf Penta, que la situation avait surmotivé. Finalement, il s’est échappé, après avoir poussé le personnel au meurtre collectif. Je m’en suis sorti de justesse à l’époque.

Le silence pesa.
Hybris reprit, d’une voix plus basse :
— À mon tour. Comment passez-vous d’une personnalité à l’autre ?
— Des deux, je suis la principale. J’ai accès à ses souvenirs, c’est comme cela que j’ai obtenu les codes administrateurs de PRS. Mon autre personnalité ignore mon existence et généralement, je la contrôle. Cependant, elle peut me résister dans son inconscient et c’est pour cela qu’elle est somnambule.

— Dans quelles circonstances, peut-elle reprendre le dessus ?

— Lors d’une forte émotion. Par exemple, j’ai implanté dans son esprit l’interdiction d’entrer au centre Olympus, pourtant elle m’a désobéi pour sauver Natalie de la noyade.

— Je vois, mais dans ce cas, pourquoi lui laisser le contrôle ?
— Quand je le garde trop longtemps, j’entends des voix et ai des envies de suicide. Alors je lui passe mon corps. Elle est la soupape de cocotte-minute de mon esprit, qui doit s’ouvrir, avant que la pression ne soit trop forte.

En fin connaisseur des faiblesses liées à l’exercice circulaire, Hybris voulut tester son interlocutrice.

— Il parait qu’il n’y a rien de mieux pour attendrir les viandes trop dures.

À ces mots, Anna imagina mettre la tête du psychiatre dans un fait-tout et le regarder cuir jusqu’à ce que le cerveau soit assez tendre pour qu’il répondre à ses questions. Cette image la força à s’appuyer sur un mur, afin de ne pas surcharger son esprit et devoir donner le contrôle de son corps à son double. Anna repointa son arme sur son otage, mais Hybris n’avait pas bougé, conscient que cette femme pouvait lui apporter les réponses qu’il attendait depuis cinquante ans. De plus, il savait qu’elle luttait contre elle-même, ce qui représentait une subtilité digne d’une œuvre d’art.

La tueuse, consciente que son otage ne l’était pas tant que cela sourit, ce qui était très rare.

— Où en étais-je ? demanda-t-elle, d’un ton soudain presque léger.
— Vous parliez de votre alter ego, l’autre Anna.
— Oui, j’apprécie de la comparer à Natalie par rapport à l’amour qu’elle porte à Nicolas…

Une ombre passa sur son visage. Puis elle se ressaisit :
— Mais je m’égare. À mon tour de poser une question : où est notre ami amateur de voilier ?

— Vous aussi, vous l’aimez ?
— Ne soyez pas stupide. Kayak veut le rendre à Natalie. Elle est douée et me rattrape dans son style. Cette femme pourrait devenir une menace, surtout qu’elle fait rentrer n’importe qui au centre Olympus.

— J’ignore où se trouve Van Houttenberg. Mais j’ai peut-être un moyen de le faire sortir de son trou.
— Lequel ?
— Je souhaiterai vous le dire, mais… ma mort ne me ravit pas.

— Je comprends, souffla-t-elle avant de regarder le plafond. Au fait, j’ai un grand secret que même Kayak ignore. Voulez-vous le connaître en échange de la localisation de Nicolas ?

— Impressionnez-moi et j’aviserai ! indiqua-t-il après quelques secondes de réflexion.

— Croyez-vous à la génétique ?
Elle sortit une photo.
— C’est Penta enfant ? demanda Hybris.
— Non. C’est mon fils, Mickael.

L’octogénaire blêmit. Son visage, déjà ridé par les ans, se décomposa un peu plus — comme si l’annonce venait de retirer une vieille peau et mis à nu une vérité qu’il croyait enfouie à jamais.

— Impossible, souffla-t-il d’abord, incrédule. Penta était mort bien avant la naissance de ce garçon.

Anna le regarda sans ciller. Sa voix, calme et mesurée, n’avait pourtant rien d’un aveu maladroit : c’était la proclamation d’un plan mûri dans l’ombre. On sentait, dans chaque mot, le travail froid et méthodique d’une volonté qui avait choisi de transgresser toutes les limites.

— J’ai étudié les écrits de Penta, dit-elle lentement, comme pour dérouler un fil que lui seul pouvait suivre. Je savais qu’il existait un prélèvement de sang, quelque part, caché — une relique. J’ai corrompu un agent des services secrets pour le localiser, puis l’ai volé.

Hybris tenta de rassembler ses réflexes de manipulateur ; mais la salle sembla se resserrer autour de lui, et ses questions moururent avant d’avoir atteint la bouche.

Anna reprit, et maintenant ses mots dessinaient l’itinéraire d’une folie froide, presque industrielle :

— Ensuite, je suis allée dans un pays où l’insémination artificielle n’était pas taboue. Je me suis fait passer pour une veuve qui ne pouvait plus attendre. Ils ont extrait l’ADN du sang, l’ont isolé, incorporé à des gamètes, puis injecté dans du sperme fécondable. C’est ainsi que je suis tombée enceinte de Penta. Cela m’a coûté une fortune.

Elle marqua une pause, et l’on devinait derrière le détail technique la densité morale du geste : la fabrication d’un héritier de Penta, même contre nature, qui était ce pour quoi Hybris avait assassiné sa première épouse.

Puis, comme si elle voulait enfoncer la lame plus profondément, elle ajouta, presque avec une ironie contenue :

— Le plus cruel ou le plus drôle, selon le point de vue, c’est que, pour préserver ce secret, j’ai fait croire à la « sceptique » qu’elle avait des pulsions sexuelles. Je l’ai poussée, orientée, utilisée comme écran : elle vivait ce que je faisais. Elle ignorait tout. Moi seule savais.

Ces dernières phrases tombèrent comme un glas. Hybris se tortilla sur sa chaise, incapable d’articuler autre chose qu’un souffle rauque. La pièce, jusqu’alors seulement éclairée par la froideur des néons, sembla s’être remplie d’une vérité plus lourde que toutes les alliances de son doigt : quelqu’un a joué aux apprentis dieux — et l’enfant né de ce mensonge portait le sang de son ennemi.

Dans l’esprit d’Anna, on lut la logique absolue d’un plan — la combinaison d’un désir de réparation et d’un calcul implacable. Dans celui de Hybris, une panique lente : la certitude que sa propre histoire, ses manipulations et ses secrets technico-militaires, venaient d’être retournés contre lui, par une main dont il ignorait jusque-là l’existence.

L’octogénaire se prit la tête, blême. Tout ce qu’il avait voulu créer, d’autres l’avaient accompli, mais en pire.
Son rêve scientifique était devenu une hérésie.

— Vous êtes folle, souffla-t-il.
— Peut-être. Mais Kayak ignore tout de mon initiative personnelle liée à la descendance de Penta. Et j’avoue que je brûle de la lui révéler.

Il y eut un silence, puis la jeune femme remit son masque et sa perruque, ce qui la faisait ressembler à sa sœur et sortit alors de son sac à dos du scotch, des sacs-poubelle, un marteau, une scie et des pinces.
Des gestes précis, calmes, presque administratifs.
— D’une manière ou d’une autre, je saurai où se trouve Nicolas, vieil homme. Parle ou je tuerai jusqu’au dernier de tes descendants.

— Soit, je vais vous dire mon plan pour forcer Nicolas à se montrer !

— Allez-y, cela fera office de prière.

— Je me suis demandé comment Nicolas serait averti si l’enquête sur sa mère venait à évoluer. Il voudrait être mis au courant, non ?

Anna se figea. La sceptique en elle s’était posée la même question.

— Continuez !

— Nous savons à qui appartient la trace ADN sur le manteau d’Isabelle Van Houttenberg. Imaginons que cette personne soit inculpée pour ce meurtre et que cette information soit largement diffusée. Ne pensez-vous pas que Nicolas sortirait de son trou ?

— C’est moi qui est commis cet acte, mais je ne souhaite pas faire d’aveux, indiqua –t-elle en le frappant sur la tête avec son arme.

— Bien sûr, mais si la trace ADN n’est pas la vôtre, je sais à qui elle appartient et cela pourrait vous aider à nuire à Natalie.

Après cette déclaration, l’octogénaire se tût, afin de savoir si son interlocutrice serait prête à lui laisser la vie, contre cette information. Anna plissa les yeux et prit un air inquiétant. De toute évidence, la négociation n’était pas sa tasse de thé.

La pièce se resserra.
Le temps perdit sa mesure.
Chaque seconde s’étira comme une corde sur le point de rompre.
Hybris, dans un sursaut de lucidité, contempla la beauté sinistre du moment : toute sa vie à manipuler la peur et la loyauté — pour finir prisonnier de sa propre méthode, dans la main glacée de l’une de ses créations par procuration.

Le silence, enfin, s’installa.
Épais. Implacable.
Le responsable impitoyable du projet d’un soldat parfait n’était plus qu’un jouet brisé.

— Je vais parler…, se résigna-t-il après trois doigts cassés. Quand Natalie a trouvé le manteau, elle a cherché à le vendre à un homme appelé Andy Smith, un teinturier de New-York. Il l’a touché et c’est comme cela qu’on a trouvé son ADN sur la fourrure. Nous savions que Kayak était derrière le meurtre d’Isabelle, mais nous voulions qu’il finisse ses recherches d’abord. Nous avons donc intercepté l’analyse avant qu’elle soit envoyée à la justice, puis interrogé discrètement le teinturier. Nous n’avions donc pas d’intérêt à informer… Comment s’appelle cet inspecteur ?

— Tom Mac Logan.

— Oui, c’est cela ! Ouvrez le tiroir de mon bureau, vous trouverez une enveloppe à son nom. A l’intérieur, il y a le résultat des analyses et la déclaration d’Andy Smith indiquant que Natalie West a voulu lui vendre le manteau. Elle serait surement acquittée en cas de procès, mais avec ces éléments, elle avait un mobile et peut quand même être accusée de complicité pour le meurtre d’Isabelle Van Houttenberg et l’agression de son fils. En cas de scandale, Nicolas se manifestera surement, ne serait-ce que pour questionner sa fiancée.

La tueuse vérifia les documents et imagina Natalie se briser sous le scandale et les reproches de l’amour de sa vie.

— Merci, docteur Hybris. Vous venez de sauver votre famille.

— Puis-je vous poser une dernière question, afin de m’assurer que vous êtes bien le soldat parfait que j’ai toujours voulu créer ?

— Ce sera la dernière, répondit-elle avec une sérénité presque insolente.

— Avez-vous… un talon d’Achille ?

La jeune femme se figea.
La question était trop précise, trop orientée.
Une faille déguisée en curiosité.
Pendant une seconde, l’instinct de survie pulsa en elle, exigeant le silence.
Mais elle céda.
Comme un pénitent accepte d’achever sa confession, même s’il sent que l’absolution lui fera défaut.

Elle inspira.

— Oui, souffla-t-elle finalement. J’ai un point faible. Je ne peux pas prendre l’ascendant sur l’autre Anna lorsque Élisabeth se trouve dans la même pièce que moi. La honte liée à ses yeux morts… m’oblige à lui céder le contrôle. À laisser l’autre prendre ma place. Même si elle ignore totalement que j’existe.

Les mots la brûlaient.
Avouer cela, c’était se dénuder devant son créateur.
Offrir l’angle parfait pour l’abattre.

— C’est pour cela que vous avez cherché à quitter le centre Olympus ? demanda-t-il d’une voix trop neutre.

— Oui. Avec l’aval du docteur Kayak.

Elle sentit que son aveu ouvrait une brèche en elle — et peut-être parce qu’elle se savait déjà damnée, elle se permit une dernière vérité. La plus intime. La plus dangereuse.

— Merci d’avoir répondu à mes questions, dit-elle. Et… si cela peut vous consoler dans vos derniers instants, sachez que vous êtes la seule personne à savoir que le père de mon fils est Penta.

Il ne cilla pas.
Il accueillit cette révélation comme une évidence, comme l’ultime pierre d’un édifice secret.

— S’il est aussi doué que ses parents, il n’y aura aucune limite à cet enfant, murmura-t-il.
Sans hésitation.
Sans ironie.
Avec une admiration presque paternelle.

Ce fut sa dernière phrase.

Par respect pour l’œuvre qu’il avait façonnée — et pour la collaboration nocturne qu’il lui avait offerte — la meilleure pièce de l’échiquier de Kayak décida d’abréger son interrogatoire.
Un geste rare.
Une forme d’humanité qu’elle ne s’autorisait jamais.

Elle l’exécuta aussitôt.

Pas de mise en scène.
Pas de lenteur.
Une mort propre, nette, chirurgicale.

Mais cette clémence — infime, fragile, presque accidentelle — fut sa première fausse note.

Si elle avait été moins miséricordieuse, si elle avait poussé l’interrogatoire jusqu’à la dernière goutte, elle aurait appris qu’Hybris, expert en sécurité, ne faisait confiance à personne.
À personne.
Pas même à sa propre famille.

Et cette information-là lui aurait sauvé la vie.

Mais elle n’en saurait rien.
Pas cette nuit.

Car pour l’heure, elle avait quatre-vingts kilos de chair humaine à découper, ensacher et enterrer avant l’aube.
Sans trembler.
Sans penser.
Avec la mécanique glaciale d’une créature façonnée pour tuer.

Et dehors, le soleil commençait déjà à menacer le bord de l’horizon.

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