Chapitre 25 - Là où les parfums mentent
Lorsque Hybris fut déclaré disparu par l’oncle Sam, quelque chose se déchira en Loreto.
Ce n’était pas seulement la perte d’un supérieur : c’était la chute d’un pilier, l’effondrement de l’homme qu’il avait fini par considérer, malgré lui, comme un mentor, malgré un passé très chargé. Un guide. Une boussole dans un monde où les lignes morales se brouillaient chaque jour un peu plus.
Et cette disparition — soudaine, incompréhensible, presque silencieuse — ne pouvait pas être un hasard.
Son esprit, déjà tendu à l’extrême, se mit à recoller les fragments.
À chercher la cohérence derrière l’absurdité.
Et très vite, un nom s’imposa à elle comme une ombre envahissante : Kayak.
Kayak… avec son esprit de marionnettiste démoniaque.
Kayak… et surtout, cette personnalité cachée qu’il avait éveillée chez Élisabeth.
Une strate invisible, un double enfoui, une entité presque autonome logée dans le cerveau d’une femme qui ignorait jusqu’à son existence.
Et si Kayak avait utilisé cette personnalité clandestine pour frapper Hybris ?
Sans laisser de trace.
Sans témoin.
Sans même qu’Élisabeth elle-même comprenne ce qu’elle avait fait.
L’idée la transperça.
Avec la précision d’une lame qu’on glisse entre deux côtes.
Plus Loreto y pensait, plus son cœur s’emballait.
Il revoyait Hybris lui expliquer, jadis, comment on pense un meurtre parfait : « Le meilleur assassin est celui qui ignore qu’il tue ».
À l’époque, il avait cru à une métaphore.
À présent, ce n’était plus une supposition.
C’était une certitude intime, fébrile, brûlante.
Un verdict intérieur qu’il n’osa pas prononcer à voix haute de peur qu’il ne prenne encore plus de force.
Alors, dans le silence brutal qui suivit l’annonce de la disparition, Loreto fit ce que font les esprits blessés mais lucides : il extrapola, il connecta, il accusa.
Et à cet instant précis, quelque chose bascula en lui.
Un mélange d’effroi, de loyauté, et de rage froide.
Un mouvement tectonique intérieur qui allait décider de tout ce qui suivrait.
Cependant, il ne pouvait l’accuser, auprès des services secrets sans preuve, car l’octogénaire travaillait sur d’autre missions, depuis des décennies. C’est le problème quand on manipule et trahit, il est difficile de déterminer qui veut vous tuer.
On lui indiqua que tout le projet visant à espionner Kayak n’était, en réalité, qu’une initiative personnelle d’Hybris — une manœuvre de ce génie imprévisible, dissimulée dans les interstices du système.
Et maintenant qu’il avait disparu, les services secrets se montraient soudain frileux, presque nerveux. Ils préféraient refermer la parenthèse, effacer toute trace, faire comme si cette entreprise n’avait jamais existé.
Pour eux, la mort d’Hybris équivalait à l’effacement de son ombre.
Pour Loreto, c’était exactement l’inverse.
Quand l’officier Monte Carlo lui annonça l’annulation de l’opération, quelque chose se fissura en lui. Un gouffre bref, mais violent. Le sentiment d’être abandonné au seuil même du labyrinthe. Une angoisse froide lui remonta le long de la colonne, cette intuition intime qu’on tentait de l’empêcher de comprendre quelque chose d’essentiel — peut-être de trop dangereux.
Il inspira profondément.
Son esprit, déjà saturé par les révélations de la veille, s’embrasa d’une lucidité brutale.
S’ils arrêtaient maintenant, tout ce qu’Hybris avait laissé derrière lui — ces indices, ces pièges, ces vérités enfouies — s’effondrerait dans le néant.
On effacerait l’œuvre.
On effacerait l’homme.
Et Loreto ne pouvait pas l’accepter.
Sa voix, lorsqu’il parla, lui sembla venir de plus loin que lui-même : un mélange de résolution et de désespoir contenu.
Il insista.
Pas avec agressivité, mais avec cette obstination glacée propre à ceux qui n’ont plus rien à perdre, ni rien à attendre. Il demanda une semaine. Une seule. Une fenêtre minuscule dans laquelle il se promettait de se glisser comme un scalpel dans la chair du secret.
Sept jours pour prouver qu’Hybris n’avait pas disparu pour rien.
Sept jours pour éviter que son mentor ne soit réduit à un dossier clos.
Sept jours pour empêcher que sa mort — ou son meurtre — ne devienne un simple fait divers bureaucratique.
L’officier Monte Carlo hésita.
On percevait dans son silence la méfiance, la crainte d’un scandale, le poids des ordres contradictoires. Puis, finalement, la réponse tomba : courte, sèche, mais décisive.
Une semaine.
Pas un jour de plus.
Et ce laps de temps accordé avec si peu d’enthousiasme résonna en Loreto comme une condamnation… ou comme un sursis.
Il sentit son cœur frapper contre sa cage thoracique. Non pas par triomphe, mais par terreur lucide : désormais, il marcherait seul dans un couloir où chaque pas pouvait déclencher un piège, contre lequel sa hiérarchie ne ferait rien.
En obtenant ces sept jours, Loreto comprit qu’il venait de sceller son propre destin.
Et l’ombre de son mentor sembla se resserrer un peu plus autour de lui.
L’espion indétectable fulminait contre ses responsables, car sa mission devenait de plus en plus ingrate et frustrante. Les doutes ne manquaient pas, comme la double personnalité présumée d’Elisabeth, la menace d’être trahi par Kayak, Natalie qui le matin endoctrinait ses amazones, puis guettait l’horizon la nuit.
Cependant, au centre Olympus, quelques axes d’amélioration apparurent.
Par rapport aux adeptes du livre de Kayak, qui attendaient devant la grille du centre, la situation se stabilisait. Loreto avait réussi à ce que quatre amazones assurent la sécurité du site en permanence, ce qui était suffisant pour éviter les esclandres ou les intrusions.
Face à ce succès, Thomas étoffa ses responsabilités. Il améliora la maintenance, suivi de la restauration, de sorte que le jeune homme — toujours le sourire aux lèvres — était apprécié par les adeptes du centre. Certaines le considéraient à juste titre, comme le majordome des lieux.
Ce poste lourd, presque sacré, il le portait — en apparence — avec le calme d’un homme habitué à marcher sur une ligne tendue entre l’autorité et la confiance. Cette capacité était le résultat de l’entrainement d’Hybris. Au fil des années, il avait créé des soldats ou des espions capables de s’adapter à toutes les situations à la manière de l’eau sur un lac. En surface, tout était lisse et plat. Qu’importe si les poissons s’entretuent ou si les fonds sont truffés de piège, rien ne doit trahir l’agent. À ce jeu, Loreto était un prodige, capable d’adopter la personnalité du bon copain, d’un tueur, du rigolo de service, d’un éboueur au chômage ou d’un amoureux transit.
Maintenant, il supervisait trente femmes à la fois redoutables et dévouées, qui voyaient en lui un pilier — parfois une énigme.
Elles appréciaient son professionnalisme, sa réserve, ce mélange de rigueur et de bienveillance qui inspirait plus que du respect. Certaines, d’ailleurs, étaient tombées amoureuses de lui. C’était inévitable : il était, avec Kayak, le seul homme à vivre parmi elles.
Et puis, il y avait cette cicatrice — souvenir d’une blessure reçue en protégeant le centre, mais surtout Natalie. Ce geste héroïque avait scellé sa légitimité autant que son mystère. Il n’avait jamais cherché à s’en vanter, mais cette marque parlait pour lui, et dans le silence des couloirs du centre, son nom circulait comme une prière muette.
Parfois, on pouvait entendre le son d’un piano résonner doucement dans ses quartiers. C’était Loreto, penché sur le clavier, jouant pour lui-même ou pour les jeunes adeptes de Natalie qui passaient — par hasard — sous ses fenêtres.
Un matin, Elisabeth — la femme aux yeux morts mais à la perception aiguë — entendit la mélodie, alors qu’elle allait à l’écurie et s’arrêta pour écouter. Elle se présenta, puis le félicita pour la subtilité de son jeu, avant de lui sourire de son air désarmant. Dans l’intonation de sa voix, Loreto parut fasciné par la personnalité douce de la jeune femme — alors qu’il était persuadé qu’elle pouvait devenir une tueuse.
Alors, il ne dit pas un mot, mais se mit à jouer une mélodie lente, presque hésitante, comme s’il lui racontait quelque chose qu’il n’osait pas formuler. À la fin du morceau, il déclara simplement :
— On m’a signalé une branche sur le point de se casser, sur la route pour l’écurie. Soyez prudente.
À ces mots, un frisson lui traversa l’échine. Cette simple annonce, pourtant banale, semblait soudain dissoudre la tranquillité du matin. Elle se retourna, comme pour vérifier que rien ne menaçait… comme si elle voyait, même si ce n’était qu’un geste instinctif.
— Où cela exactement, je vous prie ? demanda-t-elle, avec ce calme étudié qu’elle utilisait lorsqu’elle voulait masquer une inquiétude grandissante.
— Le mimosa. Il semble qu’il ait trop de fleurs cette année. Je ferai couper la branche ce matin.
La belle aveugle resta immobile une seconde de trop. Une hésitation, imperceptible pour la plupart, mais qu’elle sentit se dilater en elle comme une bulle de doute. Elisabeth connaissait si bien les lieux, chaque arbre, chaque parfum, chaque nuance de lumière. Rien ne lui échappait… sauf que, cette fois, quelque chose se dérobait.
— Celui à côté de l’arbousier ou du vétiver ? demanda-t-elle enfin, cherchant à situer mentalement la scène, comme si la précision pouvait la rassurer. Comme si, en nommant l’endroit exact, elle parviendrait à réduire cette pointe d’angoisse qui commençait à se faufiler.
— Désolé, mais je ne peux les différencier, répondit-il avec une simplicité qui la désarma davantage encore.
Elle baissa légèrement la tête, un geste presque imperceptible, comme si une menace invisible venait de se refermer autour d’elle — ou comme si elle venait de comprendre qu’elle ne pourrait pas tout maîtriser. Puis elle releva le visage avec un air contrit, presque fragile, qu’elle ne se reconnaissait pas entièrement.
— Je vois… Peut-être devrais-je renoncer si l’aventure est périlleuse ? murmura-t-elle, feignant le doute, tout en éprouvant malgré elle une étrange exaltation. Une part d’elle voulait reculer, l’autre voulait tester jusqu’où il irait, jusqu’où elle-même irait.
Il fronça légèrement les sourcils, touché et peut-être un peu inquiet de cette vulnérabilité qu’elle laissait filtrer.
— Mais non, je vais vous accompagner jusqu’à l’écurie, si vous le permettez.
Sa proposition la surprit, mais surtout la réchauffa. Un soutien inattendu, presque trop généreux. Et soudain, l’émotion se teinta d’un plaisir nouveau, d’un trouble qu’elle n’aurait pas su définir.
— Pourquoi pas. En passant, je vous apprendrai à différencier les essences d’arbres du centre, dit-elle avec un sourire plus doux qu’elle ne l’aurait admis.
Il lui répondit par un sourire qu’elle sentit jusque dans sa poitrine.
— Avec plaisir !
Et, sans qu’elle puisse l’expliquer, cette simple promenade jusqu’à l’écurie lui parut soudain devenir un moment décisif — comme si la branche menaçante, les essences d’arbres, la peur diffuse et cette étrange proximité tissaient ensemble un fil invisible la reliant à lui.
Elle finit par sourire faiblement, devinant qu’il veillait à sa sécurité, jusque dans les moindres détails d’une façon aussi subtile… qu’agréable.
Entre eux ce matin-là, un jeu d’une tendresse étrange s’installa. Devant chaque arbre ou gazouillis d’oiseau, ils s’arrêtaient et discutaient.
— Je perçois un moineau sur une branche de citronnier, spécifia la jeune femme.
— Votre odorat et votre audition sont très fines.
— Merci. Je vais vous dire un secret…
Elle hésita une seconde, comme si ce qu’elle s’apprêtait à confier dépassait la simple confidence.
— À chaque saison, les odeurs se transforment, disparaissent, s’altèrent ou se ravivent. Il m’arrive de refaire exactement le même parcours… et d’y découvrir d’autres parfums. Nicolas peut rester des heures devant un tableau. Moi, j’utilise mes autres sens. Je crois que nous sommes des spécialistes dans notre domaine.
Elle ne s’en vantait pas. Elle constatait. Et dans sa voix, il y avait cette fragilité fière des personnes qui savent qu’elles tiennent un don, mais que celui-ci expose leur âme.
Thomas sourit — un sourire que la jeune femme devina, faute de pouvoir le voir.
— Vous êtes extraordinaires, dit-il doucement. Mais je vous ai réservé une surprise. Aujourd’hui, je porte un parfum qui devrait vous donner du fil à retordre. Voulez-vous essayer de le découvrir ?
Elle sentit son cœur effectuer une petite embardée. Une mise au défi. Un jeu. Et surtout… une attention qu’on ne lui accordait pas souvent.
Un peu timide, elle s’approcha.
D’abord, l’odeur familière du cuir de son blouson lui parvint, chaude, rassurante.
Puis son après-rasage — une note fraîche, propre, presque trop discrète, comme s’il avait choisi un produit qui n’imposait rien.
Enfin… son parfum.
Elle se concentra, laissant son esprit glisser dans ce monde invisible qu’elle percevait mieux que quiconque. Une note se détacha, profonde, vibrante, terrienne.
Du vétiver.
Un détail lui revint soudain : il avait prétendu ne pas connaître cet arbre.
Un mensonge.
Un petit.
Un volontaire.
Et pourtant, loin de la vexer, cela la troubla d’une manière qu’elle n’osa pas encore nommer.
Elle en devina les nuances boisées, terreuses, la pointe de noisette, le souffle fumé. Ce parfum n’était pas seulement agréable : il racontait quelque chose. Une complexité calme. Une douceur enracinée. Un homme qui ne se dévoile jamais entièrement d’un coup.
Elle sentit ses joues chauffer.
Elle comprit.
Elle était déjà un peu amoureuse.
Ils reprirent leur promenade, comme si de rien n’était, mais chaque pas semblait désormais chargé d’une électricité légère. Arrivés à la fameuse branche dangereuse, elle la frôla du bout des doigts — un rappel du secret qu’ils partageaient. Puis ils gagnèrent les écuries. Elle scella son cheval et partit, laissant Thomas retourner à ses tâches de majordome.
Le lendemain, comme une ritournelle douce-amère, elle passa sous ses fenêtres pour vérifier que rien n’entraverait sa promenade. Évidemment, la branche n’avait pas été coupée.
Évidemment, Thomas l’attendait.
Et évidemment, le manège se répéta : un nouveau parfum, un nouvel instant suspendu, une nouvelle connivence.
Un rituel naissant.
La complicité devint habitude, l’habitude devint attente, et l’attente devint désir.
Comme si tout avait été écrit depuis leur première rencontre, et qu’ils n’avaient fait, depuis, que suivre le parfum du destin.
Au fil des jours, Loreto avait réussi à la séduire, mais la possibilité qu’elle soit la tueuse de Kayak lui parut de moins en moins évident. Il pouvait lui faire l’amour ou la quitter avec pertes et fracas afin d’en observer les conséquences, mais il hésitait.
Derrière la quiétude fragile que Loreto affichait, un malaise insidieux commença à le ronger. Ce n’était pas d’avoir manipulé Élisabeth — il connaissait trop bien les zones grises de son métier pour s’en troubler. Non, ce qui l’assaillait, ce qui se frayait un chemin jusque dans sa poitrine, c’était une inquiétude réelle, profonde, presque viscérale : Hybris.
L’homme était discret, certes, mais jamais silencieux à ce point-là. Ce mutisme n’était pas normal. Pas pour lui.
Une seule solution, allez chez lui et vérifier une théorie qui voudrait que la demeure d’Hybris avait des yeux et des oreilles.

Annotations
Versions