Chapitre 26 – La maison aux révélations

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Le dernier soir, juste avant que l’officier Monte Carlo mette officiellement fin à sa mission, Loreto céda à une intuition qui cognait contre ses tempes : il prit la route vers la demeure de son mentor. Un lieu qui, lui aussi, contenait un secret — un de ceux qu’on ne dévoile même pas à son meilleur ami, même s’il l’a deviné.
Il avait été formé par cet homme. Et il savait que rien, dans cette maison, n’était véritablement laissé au hasard.

Une fois sur place, il déconnecta l’alarme avec la dextérité froide du professionnel. Le silence de la bâtisse lui tomba dessus comme un suaire. Il s’installa devant l’ordinateur d’Hybris, lança ses outils de piratage… et obtint ce qu’il craignait presque de trouver :
Bingo.
Les caméras, les micros, tout était toujours actif.
Et les enregistrements… accessibles.

En un seul clic de souris, Thomas Loreto ouvrit une boîte de Pandore informatique. Il sentit son souffle se suspendre tandis que l’horreur, la stupeur et la sidération s’enchaînèrent comme une avalanche.

La rencontre d’Hybris avec son invitée surprise.
La seconde personnalité d’Anna — que seul Kayak connaissait.
Les aveux des meurtres de Valérie et Maria.
Les abominations du centre 51, étalées avec un calme clinique.
La révélation que Penta était le père biologique de Mickael, l’enfant d’Anna.

La vrai personnalité d’Anna qui ne peut émerger lorsque Elisabeth se trouve dans la même pièce.
La stratégie visant à accuser Natalie d’avoir voulu vendre le manteau : un plan froid, calculé, pour relancer l’enquête et obliger Nicolas à sortir de l’ombre.
Et puis… le meurtre d’Hybris.
Filmés.
Entiers.
Irréfutables.

C’était énorme. Inimaginable, même. Mais — et c’était cela le plus troublant — ce n’était pas cette accumulation de secrets, de crimes et de manipulations qui lui donna l’impression que le sol s’effritait sous ses pieds.

Non.
Une autre révélation, plus discrète en apparence, plus silencieuse, mais infiniment plus dévastatrice, l’attendait derrière les autres : la découverte de la prise de contrôle possible de PRS.

Il resta figé, le regard accroché à la vidéo de surveillance, comme si elle venait de prendre chair. Son souffle se bloqua ; une sensation d’engloutissement s’empara de lui. Se faire obéir de PRS représentait le nirvana… Car pour Loreto, ce n’était pas juste une IA, mais une faille divine. Une porte ouverte vers n’importe quel système informatique relié au réseau Midas.

Un accès total.
Omniprésent.
Invisible.

Il comprit en une seconde — une seule — ce que cela signifiait :
le Graal absolu en matière de renseignement militaire, industriel et diplomatique.

Avec un tel outil, on pouvait voir tout ce que les nations tentaient de cacher.
Écraser une entreprise en quelques clics.
Déstabiliser un gouvernement.
Discréditer un dirigeant.
Fléchir une économie entière.

On pouvait, littéralement, mettre à genoux n’importe quel État ennemi.

Loreto sentit sa bouche s’assécher. Un frisson partit de sa nuque, glissa le long de sa colonne, s’éparpilla dans tout son corps. Ses mains tremblaient légèrement — signe rare chez lui — comme si son système nerveux avait compris avant son esprit l’ampleur de ce à quoi il venait d’accéder.

Ce n’était plus seulement de l’information.

C’était du pouvoir.
Un pouvoir qui brûlait.
Un pouvoir trop vaste pour un seul homme.

Il eut soudain la sensation oppressante que la pièce se resserrait autour de lui, que les murs observaient, que l’écran lui-même le scrutait. Comme si le simple fait de connaître l’existence de PRS faisait déjà de lui une cible. Comme si cette information le tirait dans une zone de l’ombre où l’erreur la plus infime avait le goût du sang.

Loreto sentit un tremblement le traverser. Pas une simple secousse nerveuse : un frisson total, un vertige.
C’était trop.
Trop important.
Trop déterminant.

Trop… dangereux.

En effet, Loreto n’était qu’un espion parmi d’autres pour l’oncle Sam et l’information qu’il était censé révéler à ses supérieurs, une arme secrète, assimilable à une bombe nucléaire. La possibilité qu’on le fasse taire était à prendre en compte et celle-ci amena Thomas vers une autre question.

Mais à qui devait servir ces informations au fond ?

Pour son pays ? Les généraux ne l’appréciaient pas et il avait dut presque les supplier pour qu’ils n’abandonnent pas la mission. Et puis, la possibilité que des politiciens corrompus ou des hommes d’affaires sans morale s’en servent le révulsait.

Pour Élisabeth ? Il appréciait sa subtilité et éprouvait des sentiments pour elle, surtout qu’à présent, il savait qu’elle n’était pour rien dans le meurtre d’Hybris. De fait, la promesse de la démasquer était obsolète, vu que la jeune aveugle n’était pas une tueuse aux ordres de Kayak, mais un simple moyen de pression sur Anna.
Pour lui-même ? C’est–à-dire cacher les enregistrements. Demain déjà, une autre mission sale et ingrate l’attendrait.
Tout cela lui sembla soudain inconsistant, presque accessoire.

La seule chose qui comptait surgit alors, avec une évidence brutale, presque douloureuse :
la fidélité à son mentor.

Même mort.
Surtout mort.

Ce n’était pas une loyauté rationnelle, ni un devoir militaire — mais quelque chose de plus viscéral, de plus enfoui, une force dont il n’avait jamais osé mesurer l’emprise. Hybris avait façonné une partie de son esprit, de ses réflexes, de sa rigueur. Il lui avait appris à penser dans l’ombre, à survivre dans les angles morts du monde.
Et maintenant qu’il n’était plus là pour le guider, cette absence devenait une présence encore plus lourde.

Loreto sentit monter une peur étrange, presque archaïque :
la peur qu’Hybris, même au-delà de la mort, puisse le juger.
Qu’il traverse les ténèbres pour venir lui demander des comptes.
Que la mémoire même de cet homme se retourne contre lui, comme un regard intérieur qu’on ne peut fuir.

L’idée de le décevoir post mortem lui inspira une honte indicible.
Une honte qui lui serra la gorge plus violemment que n’importe quelle menace réelle.
Comme si Hybris, depuis cet endroit où les morts continuent de peser sur les vivants, pouvait encore murmurer :
Tu m’as trahi.

Et cette simple possibilité — irrationnelle, absurde, mais irrépressible — suffisait à sceller son choix.
Il n’agirait ni pour son pays, ni pour Elisabeth, ni pour lui-même.
Il agirait pour ne pas affronter ce spectre intime : le jugement silencieux de celui qu’il avait admiré plus que tous les autres.

Il comprit alors que la fidélité, lorsqu’elle survit à la chair, n’est plus une vertu.
C’est une chaîne.
Et lui venait d’en sentir tout le poids.

Il réécouta des fragments de l’interrogatoire d’Hybris.
Puis comprit.
L’homme savait qu’il était sur écoute.
Et pourtant, pas une fois il n’avait flanché, pas une fois il n’avait laissé transparaître la moindre information compromettante.
Poussé dans ses retranchements et torturé, il avait gardé un sang-froid presque inhumain.
Comme s’il avait misé… sur lui.
Sur Loreto.
Comme s’il avait espéré, jusque dans son dernier souffle, que son élève préféré aurait l’idée — la bonne idée — de venir vérifier la scène.

Cette pensée le transperça.
Ce n’était plus une mission.
C’était un testament silencieux.
Une dette.
Un passage de flambeau dans l’ombre de la mort.

Voilà à quoi il décida que devait servir les enregistrements en sa possession : continuer l’œuvre d’Hybris, afin d’éviter que son fantôme ne le hante.

Alors, avec un calme glaçant — celui des décisions irréversibles — Loreto copia les enregistrements, les sécurisa.
Puis il se leva.
Regarda une dernière fois la demeure.
Et y mit le feu, méthodiquement, comme on scelle une tombe pour éviter que d’autres profanent ce qu’elle contient.

Ensuite seulement, il reprit la route pour le centre Olympus. Il n’avait ni le PC, ni les codes administrateurs pour contrôler PRS, mais en restant au centre Olympus, il savait qu’Anna finirait surement par venir voir sa sœur. Il aviserait à ce moment-là.

En chemin, il téléphona à Monte Carlo. Sa voix, d’ordinaire ferme, paraissait légèrement tendue, comme si chaque mot devait franchir un voile de fatigue et d’appréhension. Il expliqua qu’une rumeur circulait au centre : Natalie aurait tenté de vendre le manteau à un teinturier du nom d’Andy Smith, ce qui signifiait que l’ADN trouvé sur la pièce compromettante devait être le sien.
Cette accusation, habile et perfide à la fois, avait un but précis : questionner Natalie afin de pousser le milliardaire à sortir de l’ombre. Le placer face à la menace de voir sa fiancée inculpée de recel. Forcer sa main, le faire réagir. L’ironie de la situation venait du fait qu’au niveau de responsabilité d’Hybris, l’information était connue et qu’au final, cette révélation n’en était pas vraiment une.

L’officier, au bout du fil, l’écouta sans émotion apparente. Puis la réponse tomba, sèche, tranchante : la mission continuait, suspendue au moindre élément nouveau. Ni annulation, ni validation. Une zone grise, lourde, inquiétante — ce qui, dans la vie de Thomas, était toujours synonyme de danger.

Quand Loreto arriva enfin au centre, l’épuisement se déposait sur lui comme une seconde peau. Sous la douche chaude, l’eau glissait le long de son dos, mais ne parvenait pas à laver la tension accumulée. Il ferma les yeux. Revit les enregistrements. Les secrets. Les morts. L’ombre d’Hybris, omniprésente.
Et quand il sortit de la salle de bain, une seule certitude persistait : plus rien, désormais, ne lui offrirait le moindre répit.

Il se présenta alors chez Élisabeth.
Elle l’accueillit avec cette douceur fragile qu’il ne parvenait jamais à ignorer : une manière de tourner légèrement la tête vers lui, d’orienter son visage comme si elle percevait sa présence avant même qu’il ne respire.
Elle n’était pas une menace — peut-être la seule âme innocente dans ce labyrinthe de mensonges, de manipulations et d’ombres menaçantes. Elle avait cette manière d’être tournée vers la lumière alors que lui s’enfonçait chaque jour un peu plus dans les ténèbres.

Il sentit, en entrant dans sa chambre, comme un recul à l’intérieur de lui. Une dernière hésitation. Non pas de doute, mais la conscience aiguë que ce qui allait suivre serait son dernier souffle de paix avant la tempête.

Élisabeth, elle, percevait autre chose.
Une tension infime dans l’air.
Une vibration inhabituelle dans sa manière de poser son manteau.
Son souffle légèrement plus court.
Comme si son corps portait un secret trop lourd.

Elle l’approcha — doucement, presque en apnée — et posa ses doigts sur sa poitrine. Chez elle, le toucher avait remplacé les yeux. Elle lisait les émotions physiques comme d’autres lisent des livres. Sous ses doigts, elle sentit un tremblement qu’il tentait de dissimuler.
Il ne dit rien.
Elle comprit tout.

Alors il l’embrassa.

C’était un baiser qui n’avait rien de pressé ni de conquérant : un baiser de survie, un refuge, une imploration silencieuse.
Elle répondit avec une lenteur infinie, comme si chaque geste devait être mémorisé par la peau. Pour Elisabeth, le monde n’était qu’une mosaïque de textures, de souffles, de températures. Elle suivait la courbe de son visage avec une précision tendre, presque cérémonielle, cherchant ses émotions là où ses yeux ne pouvaient aller.

Il lui fit l’amour pour la première fois.
Non pas pour fuir.
Non pas pour oublier.

Mais parce que son corps à elle représentait la seule vérité qu’il pouvait encore toucher.
Parce que sa manière de découvrir son visage du bout des doigts lui donnait l’impression d’être vu — réellement vu — pour la première fois depuis des années.
Parce que ses mains, hésitant parfois, assurées l’instant d’après, semblaient vouloir retenir quelque chose qui lui échappait déjà : lui.

La sensualité entre eux naquit dans la lenteur, dans cette façon qu’elle avait de deviner les intentions avant les mouvements, et dans la manière dont lui découvrait qu’aimer une femme privée de vue, c’était accepter d’être perçu autrement — sans mensonge possible.
Chaque geste prenait une importance vertigineuse : un frôlement devenait un aveu, une respiration un choix, un tremblement une confession.

Et pourtant, même dans cette intimité brûlante, une part de lui restait sur le seuil du gouffre.
Il sentait la tempête derrière la porte.
Thomas sentait que cette étreinte serait sa dernière lumière avant l’obscurité totale.

Il l’étreignit alors avec une force presque désespérée, comme s’il essayait de retenir son propre cœur qui s’échappait vers la guerre qui l’attendait.
Elisabeth, ignorant encore l’abîme qui se creusait en lui, se serra contre sa chaleur, confiante, amoureuse, portée par la délicatesse du moment.
Il sut, au creux de ce contact, que ce qu’il offrait n’était pas du repos, mais une promesse silencieuse :
quand la nuit viendrait, il se souviendrait d’elle pour ne pas sombrer.

Parce qu’il sentait confusément que ce serait la dernière lueur de paix avant que la tempête ne le dévore entièrement.
Il voulait l’étreindre avant de s’enfoncer dans l’obscurité. Il voulait sentir une chaleur humaine avant que la mission, devenue personnelle, ne l’engloutisse.

Encore éveillé par cette proximité tendre et inattendue, Thomas aperçut par la fenêtre Natalie se dirigeant vers la plage, escortée par la plupart de ses amazones. Une silhouette à la fois majestueuse et inquiétante, presque funèbre, comme un cortège silencieux avançant vers un destin inévitable.
Il se demanda combien de temps encore il faudrait attendre, avant qu’elle ne soit placée en garde à vue.
Il n’en avait pas conscience, mais le conditionnement qu’elle imposait à ses femmes — une forme d’emprise subtile, presque hypnotique — allait bientôt se révéler déterminant… même au-delà des murs du centre Olympus.

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