Chapitre 28 - Derrière la vitre sans tain
À quelques heures de la fin de sa garde à vue, alors que la fatigue et l’angoisse étiraient le temps comme une corde prête à rompre, un policier à l’air patibulaire apparut devant la cellule de Natalie.
— Y’a l’inspecteur Mac Logan qui veut vous parler.
Les mots résonnèrent comme une délivrance ambiguë, suspendus quelque part entre un souffle d’air frais et une menace voilée. Natalie fut escortée jusqu’à la salle d’interrogatoire, avançant dans ce couloir étroit où chaque pas s’allongeait, s’amplifiait, rebondissait contre les murs comme si le bâtiment lui-même répétait sa marche vers l’inévitable. Chaque foulée semblait l’emmener un peu plus loin d’elle-même, un peu plus près d’un destin qu’elle ne maîtrisait plus, et dont elle percevait déjà la morsure.
La salle où on la fit entrer n’avait rien d’exceptionnel, et pourtant tout en elle inspirait une inquiétude méthodique : des murs couleur cendre avec un miroir sans tain, une table métallique trop propre, trop légère, assortie de deux chaises dont les pieds raclaient le carrelage avec une précision chirurgicale. L’air y paraissait plus froid, comme si la climatisation avait été réglée pour fragiliser la peau, ou peut-être juste les nerfs. Au plafond, un néon bourdonnait faiblement ; sa lumière crue s’abattait sur Natalie et lui brûlait la peau avec l’indifférence d’un scalpel. La pièce sentait le café rassis, les heures trop longues et les vérités qu’on y avait extirpées à force de patience.
L’inspecteur Mac Logan n’était pas de ceux qui s’agitent, qui frappent du poing ou cherchent à impressionner. Il appartenait à une autre catégorie, plus dangereuse : celle des observateurs silencieux, des psychologues innés, capables de démonter un esprit pièce par pièce en n'intervenant que lorsque la fissure devient visible. Il devait être là, immobile, évaluant la tension de ses épaules, la cadence de sa respiration, l’infime tremblement au coin de ses doigts. Un homme formé à repérer la brèche avant même qu’elle ne se produise, à pousser sans brusquerie, à laisser le silence faire le travail jusqu’à ce que l’âme craque d’elle-même.
Natalie le sentait. Elle devinait son regard, précis, méthodique, presque tendre dans sa cruauté professionnelle. Un regard habitué à entrer dans l’esprit des autres comme dans une maison déjà connue. La fiancée se regarda dans le miroir sans tain et se trouva un air fatigué, jusqu’à ce que son esprit extrapole, presque malgré elle.
« L’accusation de recel me semble tirée par les cheveux, même si elle me blesse, par rapport à mes rapports avec Nicolas. Le véritable enjeu doit être lié aux meurtres d’Ophélie et à ce miroir sans tain. Oui, elle est sûrement derrière cette vitre. Si, par mon témoignage, elle se croit trahie, cette pèlerine pourrait les informer des révélations que j’enseigne au centre Olympus. La police perquisitionnera, puis exigera d’interroger Nicolas… et tout sera perdu. J’ai donc deux problèmes à régler : l’accusation de tentative de recel et les aveux possibles d’Ophélie », estima-t-elle.
Cette pensée s’imposa d’abord comme une hypothèse, puis comme une certitude oppressante qui lui serra la poitrine. Elle imagina Ophélie dans l’ombre de l’autre côté du verre : immobile, les yeux noirs fixés sur elle avec cette dévotion hallucinée qui lui était propre. Un regard chargé d’un secret trop lourd, trop dangereux pour être formulé. Une telle présence, même imaginaire, glissa le long de sa colonne vertébrale comme une lame glacée, lui arrachant un frisson qu’elle tenta de cacher en inspirant plus lentement.
Mac Logan tira une chaise et s’installa face à elle. Ce simple geste, banal en apparence, résonna comme une mise en scène soigneusement orchestrée. L’inspecteur savait que le silence pouvait être un scalpel.
L’inspecteur inspira profondément avant d’expliquer :
— On ne sait comment, mais le labo a trouvé une correspondance par rapport à l’ADN laissé sur le manteau d’Isabelle Van Houttenberg. C’est celui d’un teinturier, qui nous a conduit jusqu’à vous. Cette garde à vue… ce n’est pas de mon fait. C’est celui du procureur — en vérité l’agent Monte Carlo. Pour être honnête, je ne comprends pas vraiment pourquoi.
— Pourquoi ?
— Les charges ne tiendront jamais. Vous étiez au Crabe Doré, lorsque l’agression a eu lieu, on a vérifié. Quant au recel…
Il fit un geste de la main, comme pour effacer un grain de poussière.
— C’est insignifiant. À votre place, j’aurais surement fait la même chose.
— Alors pourquoi suis-je en garde à vue ? interrogea Natalie à son tour.
— Ça c’est une bonne question.
Natalie hocha la tête mais resta raide. Quelque chose dans la voix de Mac Logan n’allait pas. Il baissa les yeux une seconde, comme pour choisir ses mots.
— Parce que je ne suis pas ici seulement pour éclaircir votre rôle dans l’agression de l’année dernière. On m’a demandé de vous questionner par rapport à… ce qu’il se passe entre Ophélie Rossi et le centre Olympus.
Le nom s’abattit dans la salle comme un coup de tonnerre étouffé. Natalie sentit ses entrailles se contracter.
— Olympus ? répéta-t-elle, la gorge sèche.
— Oui. Officiellement, c’est un centre de soins psychiatriques. Officieusement… Il chercha ses mots, ça ressemble à une secte. Un endroit où on façonne les gens. Où l’esprit, lentement, abandonne sa forme initiale, pour sombrer dans l’obéissance aveugle.
Natalie détourna les yeux. Elle ne voulait pas voir ce qu’il cherchait en elle. Il se devait d’insister.
— Comment, reprit-il, une femme ordinaire comme Ophélie Rossi en est arrivée à couper des têtes d’hommes et à les jeter dans un lac ?
La question resta suspendue dans l’air.
Natalie sentit sa respiration se bloquer.
— Je n’en sais rien… murmura-t-elle.
Mac Logan s’avança légèrement.
— Selon son dernier interrogatoire, Ophélie vous protège. Elle prétend avoir agi sous l’emprise de forces invisibles, mais dès qu’on prononce le nom du centre, c’est comme si on cognait contre un mur. Elle défend même votre nom, alors que vous l’avez dénoncée.
Il fronça les sourcils.
— Pourquoi ?
Natalie secoua la tête, mais son corps la trahissait : sa respiration devenait plus courte, ses doigts tremblaient.
— Je ne sais rien !
— Vous mentez, insista-t-il.
Elle sentit ses tempes battre, comme si quelque chose voulait sortir d’elle.
— Je suis la fiancé de Nicolas Van Houttenberg et le docteur Kayak est mon psychiatre, en effet. Le succès de son étude a attiré quelques personnes, des curieux, des passionnés de psychiatrie et de mythologie, mais c’est tout ! Cela n’explique rien… et surtout pas les meurtres.
— En effet, dit l’inspecteur en la scrutant. Mais vous parlez comme quelqu’un qui marche dans le noir et qui sent qu’il y a un gouffre à un pas, un gouffre qu’on refuse de regarder.
Il la fixa.
— Qu’est-ce que vous craignez exactement, Natalie ?
La question fit vibrer en elle quelque chose de sourd, de profond, comme un souvenir enfoui ou un pressentiment trop vaste pour être formulé.
Elle ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit. Sa gorge se contracta, incapable d’émettre le moindre souffle articulé.
Derrière la vitre sans tain, Ophélie lui sembla immobile, inerte, comme suspendue hors du temps.
Et ce silence-là — dense, étranglé, implacable — était plus terrifiant que n’importe quel hurlement. Celui-ci, au moins, aurait été humain.
Natalie sentit son cœur ralentir, puis s’emballer, comme si quelque chose en elle tentait de fuir son propre corps.
— Je suppose que vous allez la faire entrer dans cette pièce, dit Natalie d’une voix cassée, et présenter les faits de manière à ce que ce soit moi qui l’aie poussée à commettre ces meurtres.
Elle tenta de donner à sa phrase une solidité qu’elle ne ressentait pas. En réalité, la captive craignait déjà la suite.
Mac Logan poussa un léger soupir, un de ces souffles qui portent de mauvaises nouvelles.
— Si seulement, répondit-il. Ophélie Rossi s’est suicidée ce matin.
Le mot suicidée la frappa comme un coup sec, brutal.
L’inspecteur poursuivit, implacable :
— Cette nuit, elle a demandé un sceau d’eau et une serpillère pour nettoyer sa cellule. Apparemment, elle a plongé sa tête dans le seau et s’est noyée. Selon notre psy, il est théoriquement impossible de se suicider de la sorte.
Natalie resta figée.
Elle pensa à Ophélie, à ses yeux hallucinés, à sa dévotion tordue, à sa folie érigée en offrande.
Elle se souvint de cette loyauté farouche envers l’étude de Kayak, qui défiait toute logique.
Et maintenant… cette mort.
Une mort en apparence absurde.
Une mort qui ressemblait davantage à une punition mythologique qu’à un geste humain.
Une pensée coupante traversa son esprit, presque contre sa volonté :
Qu’est-ce qui a été plus fort que la peur de sa mort?
« Fidèle à l’étude de Kayak, elle a voulu voir danser la lune dans le reflet du seau d’eau, imagina Natalie. Elle a dû penser à Charon… à Méduse… à toutes ces images que je lui ai appris à interpréter. »
Elle marqua une pause. Pas pour réfléchir — mais pour continuer à raisonner.
Ses pensées défilaient trop vite, trop fort. Elles s’entrechoquaient, s’accrochaient les unes aux autres, tissant un fil qu’elle ne contrôlait plus.
« De là à imaginer qu’Ophélie ait voulu me transmettre un message à travers sa façon de mourir… il n’y a qu’un pas. »
Elle sentit une chaleur glaciale remonter depuis son ventre jusqu’à sa gorge — une contradiction physique, un gouffre émotionnel.
« Elle a réussi à se noyer volontairement, là où Anna m’en a empêchée. »
Elle n’ajouta rien.
Elle ne pouvait plus.
Car derrière ses propres paroles, une terreur plus fine, plus intime, s’ouvrait : si Ophélie était allée jusque-là pour elle, jusqu’où les autres seraient-elles capables de se rendre ?
Et cette réflexion, une fois posée, ne la lâcha plus.
Elle s’insinua en elle comme un poison, ravivant toutes les ombres qu’elle savait en elle depuis l’enfance.
L’inspecteur s’étira lentement sur sa chaise, avant de s’exprimer d’un ton presque ironique.
— Vous croyez toujours qu’Ophélie Rossi est derrière cette vitre sans tain ?
À ces mots, Natalie se leva lentement. Une tension glaciale passa dans l’air, comme si quelque chose venait de se fissurer dans l’invisible.
Elle s’approcha du miroir, attirée par sa propre image comme par un spectre familier. Elle fixa son reflet quelques secondes, puis leva son index et effleura la surface lisse et froide. La jeune femme aurait voulu la traverser en y plongeant, comme elle avait failli le faire dans son enfance, dans le puit de ses parents adoptifs. Mais un reflet ne peut faire cela, car il ne renvoi que l’image en face de lui… nu, sans mensonge possible.
Cette pensée avait la fragilité d’un rêve qu’on voudrait vérifier, la délicatesse d’une certitude qui s’effondre.
— Je vous crois, murmura-t-elle. Ce n’est donc pas elle qui se trouve derrière cette glace sans tain.
Mac Logan plissa les yeux.
— Pourquoi croyez-vous qu’il y a quelqu’un derrière ? demanda-t-il d’une voix faussement neutre.
Natalie tourna lentement la tête vers lui, comme si la réponse allait de soi.
— Parce que sinon, dit-elle calmement, vous m’auriez interrogée dans votre bureau.
Le silence tomba, lourd, presque étouffant.
Dans cet instant suspendu, elle sentit à nouveau ce regard invisible, cette respiration étrangère derrière la paroi. Était-ce Ophélie ? Était-ce une hallucination née du stress ? Ou quelque chose de plus ancien, de plus intime, qui revenait hanter la pièce ?
Quelques secondes passèrent. Elles eurent la densité de minutes entières.
Puis le policier qui l’avait sortie de sa cellule frappa brusquement à la porte, brisant l’atmosphère comme une vitre qu’on fracasse.
— Y’a l’autre gars qui veut lui parler ! lança-t-il, sans ménagement.
Natalie soupira, les nerfs fragilisés.
— Je suppose que c’est un psy ou un avocat, grogna-t-elle, résignée, déjà lasse.
Mac Logan la fixa alors avec une attention inhabituelle, presque compatissante, alors qu’une silhouette se présentait déjà sur le pas de la porte.
Le policier prit une inspiration, comme si les mots allaient provoquer une déflagration.
— Nicolas Van Houttenberg, dit-il.
— Vous bluffez !
— Non, indiqua-t-il avant de secouer la tête.
La phrase tomba comme un objet mal identifié.
Nicolas ? Ici ? Maintenant ? Est-ce un piège ?
Son esprit refusa d’abord d’y croire. Une erreur, forcément. Une hallucination née du stress, du manque de sommeil, de l’injustice.
Le doute perdura jusqu’à ce que la porte s’ouvre et l’évidence s’impose à elle. Il était là.
Natalie le reconnu à ses yeux bleus et eut l’impression que les siens s’y reflétaient un instant… avant de s’y noyer.
Son visage se décomposa.
Ses genoux se dérobèrent.
Sa respiration s’étrangla dans sa gorge.
Et devant l’inspecteur sidéré,
Natalie s’effondra, évanouie, comme si son corps venait soudain de comprendre ce que son esprit refusait encore d’admettre.

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