Chapitre 29 – La mer intérieure
Natalie était à l’hôpital.
Son corps reposait immobile, mais son esprit, lui, dérivait loin, très loin.
Depuis des heures, elle était plongée dans un coma doux, presque chaleureux, comme si la réalité avait enfin cessé de la poursuivre. Elle rêvait, et dans cet état transitoire, elle se sentait bien — étonnamment bien.
Elle flottait.
À la surface d’une eau calme.
Autour d’elle, des méduses translucides dérivaient, lentes et silencieuses, dessinant dans l’obscurité des éclats lactescents qui semblaient respirer. Leurs ondulations régulières lui rappelaient les mouvements d’un ventre maternel, cette pulsation intime qu’elle n’avait jamais vraiment connue mais que son corps, lui, se souvenait.
Dans cette mer intérieure, Natalie retrouvait une forme de paix primitive.
Elle aurait voulu y rester.
S’abandonner au bercement de l’eau.
Retrouver cette absence de douleur, de poids, de choix.
Mais une idée obstinée fendait peu à peu la surface de son sommeil.
Un nom.
Une présence.
Nicolas.
Il était revenu.
Elle le savait sans savoir comment — comme un instinct, un fil invisible qui la tirait hors des profondeurs.
Et aussitôt, mille théories se bousculaient dans les décombres de sa demi-conscience, s’entrechoquant comme des éclats de verre.
Peut-être avait-il été enlevé par des pirates. Elle voyait l’image, absurde mais tenace : Nicolas, calme, déterminé, refusant de verser la moindre rançon par orgueil ou par logique… jusqu’à ce qu’il apprenne que Natalie était accusée de complicité dans le meurtre de sa propre mère.
Peut-être avait-il fui ?
Peut-être avait-il cherché à la protéger ?
Peut-être avait-il été empêché de revenir ?
Chaque scénario explosait en un autre, puis en un autre encore, dans un chaos mental où la logique importait moins que l’émotion brute.
Mais une seule pensée demeurait, solide comme une ancre remontant du fond :
L’aimait-il encore ?
C’était cette question — simple, terrible — qui fissurait enfin le rêve.
Cette question qui commençait à la ramener, lentement, douloureusement, vers la surface du monde réel.
Car si Nicolas était revenu… alors il y avait une vérité à affronter.
Et Natalie savait, au plus profond d’elle, que c’était au nom de leur amour qu’elle devait ouvrir les yeux… malgré les épreuves passées ou à venir.
La jeune femme se réveilla dans la chambre luxueuse d’une clinique privée. La lumière tamisée, les draps trop propres, l’odeur aseptisée… tout lui semblait irréel, comme si quelqu’un avait pris sa vie, l’avait secouée, puis reposée n’importe comment.
Nicolas était là, assis près du lit. Au premier regard, elle crut reconnaître son compagnon, mais quelque chose, dans ses yeux, avait changé. Il paraissait inquiet, oui, mais c’était une inquiétude froide, distante, presque administrative. Et surtout… il éprouvait de la pitié pour elle. Une pitié glaciale, humiliée, comme si elle était devenue un fardeau dont il ne savait plus quoi faire. Cette expression étrangère sur son visage la transperça avant même qu’il ne parle.
Il appela l’infirmière sans un mot pour Natalie, comme si elle n’était plus capable de comprendre ce qu’il pourrait lui dire. La garde-malade entra aussitôt. Natalie ne la connaissait pas, mais la femme, d’un geste précis, écarta légèrement sa manche pour lui montrer un tatouage de lanterne tempête. Natalie comprit que ce symbole lui était adressé, et que ses amazones se tenaient prêtes à l’aider. De toutes évidences, les initiatrices — ces femmes qui formaient son cercle de confiance et portaient un tatouage de Méduse — avaient répandu sa parole en quelques mois. La conséquence était un réseau de confiance aussi complexe qu’efficace.
Une fois l’infirmière partie, le silence s’abattit dans la pièce. Nicolas se leva, mais ne se rapprocha pas. Il la fixa comme on observe quelqu’un que l’on croyait connaître mais qui, brusquement, ne correspondait plus à aucun souvenir fiable. Il la traita comme une étrangère, avec cette manière polie mais tranchante qu’on réserve à une personne dont on se méfie.
Natalie, encore faible, sentit la distance entre eux devenir une sorte de gouffre : elle ne reconnaissait plus son propre monde. Il lui parla enfin, d’une voix mesurée, presque menaçante par son calme.
— Pourquoi m’as-tu caché que tu avais essayé de revendre le manteau de ma mère ?
La question de Nicolas tomba comme une gifle. Sa voix n’était pas vraiment dure, mais elle portait une froideur qui glaçait tout. Natalie sentit immédiatement son estomac se contracter. Elle essaya de respirer, de comprendre comment il avait appris cela, mais elle n’en eut pas le temps. Cependant, son instinct lui soufflait qu’elle devait absolument répondre. Une pression invisible s’installa, une terreur sourde et psychologique, celle de sentir sa vie lui échapper tandis que l’homme qu’elle aimait la jugeait comme une inconnue potentiellement dangereuse.
— Je croyais qu’il avait été abandonné par une femme trompée… ou qu’il venait d’un vol, répondit-elle d’une voix qui tremblait malgré elle.
C’était la seule explication qu’elle s’était construite à l’époque, une justification bricolée pour ne pas trop culpabiliser. Elle se souvenait encore du moment où elle avait trouvé ce manteau : elle avait voulu croire à une histoire banale, qui ne ferait de mal à personne, pour pouvoir le revendre, contre quelques billets. Aujourd’hui, cette pensée lui semblait naïve, presque ridicule.
— Pourtant, tu ne m’as jamais avoué cela, reprit Nicolas.
La phrase avait claqué comme une gifle douce mais implacable. Natalie sentit son regard vaciller. Elle baissa les yeux, incapable de soutenir les siens. La honte monta brutalement, chaude, étouffante, comme si on avait arraché un voile sous lequel elle se cachait depuis des mois. Elle aurait voulu se dissoudre dans le matelas, disparaître entièrement plutôt que d’affronter ce qu’elle lisait dans les yeux de l’homme qu’elle aimait.
— Je ne voulais pas que tu aies une mauvaise opinion de moi… murmura-t-elle.
Sa voix trembla, presque imperceptiblement. Et ce qu’elle disait était vrai — mais c’était une vérité bancale, amputée. Ce n’était que la partie qu’elle parvenait à formuler, la seule qu’elle osait laisser sortir.
Car en dessous affluaient d’autres pensées, plus sombres, plus enfouies. Elle avait eu peur. Peur de sa réaction. Peur que cette histoire dérisoire aux yeux du monde prenne, pour lui, l’allure d’une trahison. Peur de briser ce qu’ils avaient, ce lien qu’elle avait toujours considéré comme fragile, presque par miracle. Et plus que tout, peur que la vérité expose ce qu’elle redoutait en silence : qu’elle ne soit pas à la hauteur de cet amour qu’elle idéalisait, qu’elle ne mérite peut-être pas tout ce qu’il avait représenté pour elle.
Cette peur-là, profonde, viscérale, suintait derrière chaque mot qu’elle ne disait pas. Elle en sentait l’amertume sur sa langue, comme une confession impossible à prononcer.
Et tandis qu’elle demeurait les yeux baissés, elle sentit la distance entre eux s’élargir — non comme un espace, mais comme un gouffre qui se creusait lentement, irrémédiablement.
Nicolas la regarda un long moment, un silence lourd installant une distance presque physique entre eux. Puis il lâcha, d’une voix étrangement posée :
— Es-tu liée à mon agression… et au meurtre de ma mère ?
Les mots la transpercèrent. Natalie sentit son cœur se contracter comme si on l’avait serré dans un étau. La question la heurta si violemment qu’elle resta un instant immobile, incapable de comprendre comment il pouvait même envisager cela. L’idée qu’il la soupçonne d’une chose si atroce, si impensable, la blessa profondément.
Le jeune homme, accablé par tout ce qui pesait sur lui, se rassit lourdement. Natalie sentit, dans ce simple geste, à quel point il vacillait. Il avait besoin de reprendre ses repères, de réorganiser le chaos intérieur qui le travaillait. Sa confiance — autrefois solide, presque instinctive — semblait maintenant fissurée, prête à se briser au moindre mot de travers.
Elle l’observa en silence, consciente qu’il lui serait inutile, voire cruel, de lui faire des reproches pour son absence interminable. Certes, elle avait souffert, se posant mille questions, s’imaginant mille dangers. Mais les épreuves traversées au centre Olympus lui avaient appris quelque chose de plus fondamental : lorsqu’on aime quelqu’un, on écoute d’abord. On écoute vraiment.
Alors, calmement, presque timidement, elle profita de ce moment suspendu pour lui demander ce qui s’était réellement passé. Non pas dans l’espoir de le piéger, ni de se venger de son silence, mais simplement pour savoir. Pour reconstruire un pont vers lui. Pour rattraper ce fil invisible qui menaçait de se rompre.
Nicolas releva les yeux. Un bref instant, elle y lut une hésitation douloureuse, comme s’il cherchait encore à décider s’il pouvait lui confier ce qu’il s’apprêtait à dire — ou si la vérité les ferait exploser une bonne fois pour toutes.
Puis il répondit.
Lentement.
Comme quelqu’un qui doit rouvrir une plaie encore vive, dont les bords sont enflammés, prêts à se remettre à saigner à la moindre pression. Chaque mot semblait exiger un effort démesuré. Son souffle se faisait plus court, presque tremblant. Natalie comprit alors que ce qu’il allait révéler dépasserait tout ce qu’elle avait imaginé dans son demi-coma — ses rêves de pirates, ses scénarios absurdes, ses peurs enfantines. Il y avait plus sombre. Plus vrai.
La pièce paraissait se resserrer autour d’eux, comme si même les murs attendaient la suite. Et Natalie sentit une fine angoisse glisser dans sa poitrine, se mêlant à un amour qu’elle ne savait plus comment exprimer. Une terreur douce, mais bien réelle : que le récit de Nicolas change tout ce qu’ils avaient été jusqu’ici. Que sa confession devienne un point de non-retour.
— Le voyage s’était bien passé… jusqu’à mon arrivée au pôle Nord.
La voix de Nicolas était basse, presque étranglée. Natalie le regardait sans l’interrompre. Chaque mot qu’il prononçait semblait lui coûter quelque chose.
— Là-bas… Il chercha son souffle. Il n’y a rien. Rien que du blanc. Un blanc qui n’a pas de contours. Pas de repères. Un silence qui n’est pas un silence, mais… une présence. Quelque chose qui t’avale.
Il ferma les yeux un instant, comme pour revoir le paysage qui l’avait avalé.
Natalie sentit un frisson lui parcourir la colonne vertébrale. Elle n’avait jamais entendu sa voix vibrer de cette tonalité-là : une cassure, un écho de terreur pure.
— Et au milieu de tout ça… Il ouvrit brusquement les yeux. L’horreur.
— Quelle horreur ? murmura-t-elle.
— La chasse aux phoques.
Ses doigts se crispèrent sur les draps, les phalanges blanchissant.
— Je… je n’étais pas prêt. Les corps écrasés. Éventrés. Le sang… qui éclaboussait la neige d’un rouge tellement vif que… que j’ai cru que ce n’était pas réel. Que c’était de la peinture. Une mise en scène.
Natalie sentit son cœur se serrer.
— Tu en as vu beaucoup ?
— Trop.
Sa voix se fissura.
— J’ai vu les hommes frapper. Encore et encore. Les hurlements… des sons qui… qui ne viennent pas vraiment d’une bouche. Pas humaine. Pas animale non plus.
Il marqua une pause, tremblant légèrement.
— Et soudain… la tache rouge sur le manteau blanchâtre de ma mère m’est revenue. Juste là. Comme si quelqu’un l’avait projetée sur le paysage devant moi. »
Natalie étouffa un souffle.
— Celle du meurtre ?
— Oui.
Il se passa une main sur le visage, comme pour chasser une vision.
— Cette image… je la fuyais depuis des mois. Je ne voulais plus y penser. Je me disais que je finirais par l’oublier si je m’en éloignais assez loin. Mais là-bas, au milieu du désert de glace… elle m’a rattrapé. Elle s’est imposée. Et quelque chose en moi… s’est effondré ou révélé.
— Révélé ?
— Oui, les deux.
Il parla plus lentement, comme s’il avouait une faute gravissime.
— J’ai compris que je ne voulais plus revenir. Que ce monde… le nôtre… avec ses mensonges, ses crimes, ses souvenirs… je n’en voulais plus. Alors j’ai décidé de rester là-bas. De… me laisser prendre.
Natalie sentit un vertige l’envahir.
— Te laisser prendre par quoi ?
Il la regarda droit dans les yeux.
— Par les glaces. Par le silence. Par… la disparition. Je me suis dit que si je laissais mon bateau être englouti par la banquise, personne n’irait me chercher. Que je pourrais… disparaître volontairement.
Il inspira profondément, le souffle brisé.
— J’ai voulu m’abandonner au blanc. Au rien. À ce silence qui… qui me paraissait plus doux que tout ce que j’avais laissé derrière moi.
Natalie resta immobile, pétrifiée.
Elle comprit soudain que Nicolas n’était pas simplement revenu différent : il était revenu d’un endroit où il avait réellement voulu mourir. Où il avait, pendant un instant, choisi de cesser d’exister.
Et une terreur glacée — immense, intime — lui mordit le cœur.
Car elle se rendit compte qu’elle avait peut-être failli le perdre pour toujours.
Nicolas inspira profondément, comme s’il hésitait à franchir une ligne invisible.
— Après… après le choc, il s’est passé quelque chose d’étrange. J’ai… entendu un appel.
Natalie releva les yeux.
— Un appel ? De qui ?
— De Dieu.
Il n’avait pas prononcé ce mot avec légèreté. C’était un aveu, presque un fardeau.
— Pas un Dieu de catéchisme. Pas une voix dans le vent. C’était… une intuition qui n’en était pas une. Quelque chose qui te prend à la gorge, qui te dit : reste là. Cherche. Comprends. Comme si le paysage lui-même… me parlait.
Natalie sentit son cœur battre plus vite.
— Comprendre quoi ?
Il baissa le regard.
— Une énigme liée à ces gens, à ces animaux, à cette terre blanche qui ne ressemble à aucun autre lieu. Je voulais… me donner du temps. Devenir invisible, anonyme. Savoir si je devais rester. Comme quand on entre dans les ordres et qu’on attend un signe pour savoir si on est fait pour ça.
« Et moi, je ne comptais pas ? » hurla dans sa tête Natalie. Il lui fallut un effort surhumain pour ne pas prononcer ces mots. C’est uniquement parce que les souffrances qu’avaient traversé Nicolas rappelaient les siennes, que la jeune fille eut la force de serrer les dents.
— Les Inuits m’ont accueilli. Pas vraiment chaleureusement, mais… sans hostilité. Ils m’ont appris leur langue. Celle-ci ressemble à la neige : simple quand on la regarde, infiniment complexe quand on la touche.
Il esquissa un sourire sans joie.
— Et leurs coutumes aussi. Vivant parmi ces gens, j’ai dû apprendre à me nourrir comme eux. Je ne tuais pas les animaux. Je… je n’en étais pas capable. Je n’y arriverai jamais, je pense. Mais je mangeais leur viande. J’ai appris à tanner leurs peaux. À force de patience et de pratique, je suis devenu un bon couturier. Capable de faire… de véritables bottes en peau de phoque, ce genre de chose.
Natalie murmura :
— Tu veux dire… que tu vivais là-bas comme un Inuit ?
Il serra les mâchoires.
— Oui, c’était un apaisement. Une manière de disparaître sans mourir, de ne plus être Nicolas Van Houttenberg, milliardaire atteint de troubles psychiatrique… juste un homme dans le froid, qui cherche à comprendre ce que la vie attend de lui.
Il releva les yeux vers elle — enfin — et Natalie y vit une profondeur presque effrayante : une part de lui n’était jamais revenue.
— J’avais vraiment envisagé de rester là-bas. Pour toujours.
Il marqua une pause.
— Et puis… PRS m’a appelé, quand tu as été inculpé du meurtre de ma mère. Mon IA était la seule à pouvoir m’appeler sur mon téléphone satellitaire.
La chambre sembla se resserrer autour de Natalie.
Son souffle se bloqua.
Car elle comprit que ce qui avait ramené Nicolas pourrait être une bénédiction… ou un désastre.
Elle avait attendu, espéré, brûlé pour lui — pendant qu’il se dissolvait dans des visions religieuses au bout du monde.
Quoi qu’il en soit, Nicolas était revenu.
Enfin, la libération de Natalie était arrivée.
Un retour à la vie — mais pas à la paix.
Après l’avis favorable des médecins, Nicolas accepta de l’accompagner jusqu’au centre Olympus. « Quitte à être à New-York, autant saluer Kayak ou Elisabeth et prendre des nouvelles liées à mon entreprise Midas » estima-t-il.
Le trajet fut silencieux, étouffant, presque suffocant.
Il ne la touchait pas.
Ne la regardait presque pas.
Il semblait perdu dans un labyrinthe intérieur où elle n’avait plus sa place. La trahison liée à la tentative du recel du manteau ne passait pas.
Juste avant d’arriver, il rompit enfin ce silence :
— Je dois faire le point sur notre relation, mais je compte repartir en Arctique dès que possible.
Cette phrase, prononcée sans colère, sans haine, sans chaleur, fut la plus violente qu’elle ait jamais entendue.
Parce qu’elle disait tout.
Parce qu’elle laissait Natalie, dans un vide plus vaste encore que celui du pôle Nord.

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