Chapitre 1

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Ce matin, Martin eut quelques difficultés à sortir de son lit, la pesanteur révélait, avec cruauté, le poids de quatre-vingt-trois années.

Comme chaque matin, il prépara un café en contemplant la couleur du ciel. Le soleil de ce début mai perçait difficilement un voile gris uniforme. Les arbres du jardin n'avaient pas encore gagné leurs feuilles. Cette fois, il ne ressentait pas la promesse du printemps, mais la fin d'un hiver qui s'étirait.

Il dédaigna la radio silencieuse, ignora le calendrier suspendu au flanc d'un placard. La suite du rituel consistait à relever le courrier dans la boîte située près du portail.

Il trouva une enveloppe, papier kraft, avec son nom et son adresse. Il fut étonné par les intitulés anglais/français du cadre préimprimé destiné à l'adresse. Il chaussa ses lunettes, écarta les livres encombrant la surface du secrétaire patiné par les couches d'encaustique. Marion, l'aide ménagère, en prenait presque maladivement soin, persuadée que ce meuble ancien le rattachait au monde des vivants.

Il ouvrit soigneusement l'enveloppe à l'aide d'un coupe-papier chromé, presque anachronique. Il en retira une lettre au papier jauni par le temps. L'écriture lui était familière. Sa main se mit à trembler avant toute pensée construite. Cette lettre lui était adressée, à son ancien domicile parisien. Le dos ne mentionnait pas d'expéditeur. Sur le cachet, on distinguait « Paris Louvres », 1978.

Il se leva pour prendre un verre d'eau. Son corps entier tremblait. Il respira profondément, plusieurs fois, comme le lui avait conseillé son médecin. Il remarqua une percée du soleil. Un couple de tourterelles traversait la terrasse, avant de s'envoler, conscientes d'avoir été remarquées.

La lettre elle-même était restée étonnamment fraîche. Il en sortit une feuille de vélin ivoire, pliée en quatre. Il la déplia délicatement.

La lettre disait :

« Olivia Rinaldi

12, rue Spontini

Paris XVIe

Paris, le 14 mai 1978,

Mon très cher Louis,

Si tu savais comme je regrette notre échange d’hier, ces mots si durs, si injustes que j’ai pu prononcer malgré moi, malgré ce que je ressens au plus profond de mon être.

Aujourd’hui, je pleure, sans doute me pardonneras-tu cette fleur violette, éclose d’une larme au milieu du texte.

Demain, mon avion pour Québec décolle à Orly, je serais partie lorsque tu recevras cette lettre, mais j’espère de tout mon cœur que tu m’y rejoindras très vite. Nos promesses doivent résister à cela, peu importe la distance, peu importent mes colères, mon cœur est et reste près de toi.

À très bientôt, mon amour.

Olivia »

Son cœur se mit à battre à se rompre. De sa main tremblante, il ouvrit un des tiroirs du secrétaire et en retira une feuille de journal pliée, défraîchie. Il y posa son index et relut mot à mot, les yeux plissés.

« Un appareil d'Air France disparaît au-dessus de l'Atlantique Nord

Le vol AF 742 à destination de Montréal est sans nouvelles depuis hier soir. Deux cent dix-sept personnes se trouvaient à bord.

C'est à 22 h 14, heure de Paris, que les services de contrôle aérien de Gander — centre névralgique de la navigation transatlantique, situé à Terre-Neuve — ont perdu tout contact radio avec le Boeing 707 d'Air France assurant la liaison Paris Montréal. L'appareil, immatriculé F BHSZ, avait décollé de l'aéroport d'Orly Ouest le lundi 15 mai à 14 h 53, avec à son bord deux cent sept passagers et dix membres d'équipage, sous le commandement du capitaine Jacques Renaud, cinquante-deux ans, pilote confirmé fort de près de vingt mille heures de vol.

Le dernier contact établi situait l'appareil à environ huit cents kilomètres au sud-ouest des Açores, en croisière à trente et un mille pieds. Aucun signal de détresse n'a été émis. La météorologie signalait des conditions de vol jugées “normales à défavorables” sur la zone, avec une dépression active accompagnée de vents de secteur nord-ouest. […] »

Pierre connaissait la route par cœur : la maison était située près de Fontenelles‑en‑Perche. Il y avait ses souvenirs d’enfance… Il passait désormais chez son père chaque semaine. Ils se parlaient peu mais appréciaient d'être ensemble.
Lyse et lui passèrent devant la vieille maison de gardien, abandonnée, située à l’entrée de l’allée. Le portail, rouillé, restait ouvert. Pierre avait plusieurs fois proposé de le faire réparer, mais son père se contentait alors de hausser les épaules. Pierre comprit plus tard qu’il ne souhaitait tout simplement pas avoir à ouvrir et refermer le portail à chaque passage. Il gara la voiture dans la cour située devant le perron.

Il sonna, puis frappa à la porte. Les volets étaient fermés. Il fit le tour de la maison. Les volets de la cuisine étaient ouverts. Lyse le suivait silencieusement. Elle ne voulait rien laisser transparaître, mais l’inquiétude la gagnait aussi.

Pierre se décida à sortir la clé que son père lui avait confiée. Il ouvrit la porte. Le couloir était sombre.

— Papa ?

Rien ne lui répondait. Il inspecta rapidement le séjour, la cuisine. Puis, il monta à l’étage.

— Je t’attends ici, chuchota Lyse.

Pierre acquiesça.

La tête de son père reposait sur le bureau. L’index toujours posé sur ce vieil article du Monde, une époque dont Pierre ne savait rien. Il y avait aussi une lettre et deux enveloppes, il les prit et les rangea dans l’un des tiroirs du secrétaire.

Quelques livres étaient tombés. Pierre se baissa, puis les rangea dans la bibliothèque. Un geste absurde qui semblait avoir un sens à cet instant.

Il redescendit. Lyse remarqua immédiatement le visage blême de Pierre. Elle comprit. Elle l’enlaça, en silence. Les mots ne pouvaient rien.

La procédure se déroula vite, mécanique. Les regards compassés, les tons empreints de gravité s’enchaînèrent.

Le médecin avait déclaré un décès datant de moins de trois heures. L’enquête de police fut une simple formalité. Elle se déroula dans la cuisine, le temps de l’enlèvement du corps.

Lyse resta à son côté tout ce temps. Tous repartirent, laissant le silence. Pierre se sentait anesthésié.

La nuit tomba. Ils réchauffèrent une conserve. Ils échangèrent quelques phrases surréalistes, décalées, comme s’ils refusaient d’affronter l’évènement.

Plus tard, ils s’étaient endormis dans une des chambres. Pierre se leva, puis, sur la pointe des pieds, revint au bureau. Il alluma une lampe ancienne de cuivre et de verre dépoli. Il ressortit la lettre et l’article. Il rapprocha les dates, cette lettre envoyée quarante ans trop tard, à son père.

Il s’entendit prononcer à haute voix :

— Mais quel est le rapport entre toi et ce Louis ?

— Que dit la lettre ? répondit Lyse.

Pierre sursauta. Lyse se tenait debout dans l’embrasure de la porte. Il ne l’avait pas entendu arriver.

— Je ne sais pas encore. J’essaie de comprendre.

Le jour pénétra dans la chambre. Pierre avait dormi sans rêve. Lyse s’étira, le visage encore ensommeillé.

Ils entreprirent de faire du café, puis essayèrent de trouver du pain, sans doute rangé dans un endroit improbable de la cuisine. Lyse dénicha finalement une boîte de madeleines un peu sèches. Ils parlèrent peu. Pierre était pensif, Lyse n’osait pas encore les questions, elle ne voulait pas risquer de toucher une corde sensible.

La dernière tasse bue, sans se consulter, ils montèrent tous deux à l’étage.

La lumière inondait un canapé vintage, des coussins recouverts de housses au crochet qui détonaient un peu dans le décor sobre et organisé de la pièce.

— Attends, s’exclama Lyse. Regarde là.

Elle désignait quelque chose du doigt, sous le meuble.

Pierre se baissa. Il attrapa une photo en noir et blanc. Elle représentait une jolie jeune femme souriante, aux cheveux sombres, posant à côté d’une figure de pierre grotesque, la bouche ouverte.

— Je connais ça, dit Pierre. J’ai déjà vu cette figure sculptée quelque part.

Lyse s’était hissée sur la pointe des pieds et regardait par-dessus son épaule.

— Euh oui, c’est connu, c’est la Bocca della Verità. C’est situé à Rome.

— Comment dis-tu ?

— La Bouche de la Vérité, eh… italien seconde langue !, dit-elle, les paumes tournées vers le plafond.

Pierre aurait aimé sourire, mais le cœur n’y était pas.

Il se contenta de retourner la photo sous tous les angles, comme si une explication allait se nicher dans un coin. Il y avait cependant une date écrite au crayon, 18 agosto 1976.

— C’est le… commença Lyse.

— Oui, le 18 août, en 76. Est-ce que ça ne serait pas cette Olivia de la lettre ?

Lyse afficha une expression désolée, écartant les bras.

— Il y a peut-être d’autres photos ou , je ne sais pas, dit-elle, en balayant la pièce du regard.

— Les livres ! s’exclama-t-il.

Il essaya de se remémorer les quatre ouvrages qu’il avait posés dans l’espace vide d’une étagère.

Il les reposa sur le bureau, les secoua un par un.

— J’ai trouvé un livre écrit par un certain Louis Vernon, dit Lyse. Date d’édition, attends, septembre 1977. Il y a une photo en quatrième de couverture.

— Fais voir !

Pierre hésita un instant.

— Non… Je ne crois pas que ce soit lui.

— Si tu n’es pas certain alors ce n’est pas lui.

Pierre regarda à nouveau. L’homme était jeune, autour de la trentaine

— Je n’ai jamais vu de photo de mon père à cet âge, à vrai dire. Je ne suis certain de rien.

Une carte de visite glissa du livre. Il y avait inscrit :

Louis Vernon – Auteur 27, rue Notre-Dame-des-Champs – Paris VIe Tél. 033-47-12

— C’est la même adresse que sur l’enveloppe, logique.

— Il y a un placard, là, je peux regarder ? Demanda Lyse.

Pierre acquiesça. Ils avaient mis le doigt sur quelque chose, il n’était plus question d’arrêter.

Le carton était empli de photos. L’une d’elles avait attiré l’attention de Lyse. Une dame aux côtés de Martin, elle avait été prise près du portail, on voyait le manoir en arrière-plan.

Lyse tendit la photo à Pierre.

— C’est maman, dit-il.

Lyse continuait de fixer Pierre avec insistance.

—Elle est morte, d’un cancer, il y a dix ans.

—Oh … je suis désolée.

C’est alors que Pierre sentit une boule remonter, irrésistible, il ne savait rien de ses parents, ils étaient maintenant partis, tous les deux. Elle en silence, lui, déclinant lentement.

Lyse s’approcha, lui caressa les cheveux

— Ca suffit pour aujourd’hui, murmura-t-elle.

Le soleil réchauffait lentement la terrasse. Lyse avait hésité à ouvrir le parasol. Elle réfléchissait en termes de décence, le décor prenait une allure de vacances. Comment Pierre allait-il réagir ?

Pierre ne dit rien. Ils partirent simplement faire quelques courses au village et comme tout se sait, ils ne purent échapper aux condoléances de parfaits inconnus. Pierre les accepta avec respect et remercia chacun pour « les paroles réconfortantes ».

Les pompes funèbres avaient pris contact. Son père serait exposé à la salle funéraire pendant deux jours, avant d’être incinéré, comme il l’avait souhaité.

Ils rentrèrent, abattus. Le soleil avait fini de réchauffer l’air ambiant, ils s’assirent un moment près du parasol, avant de déjeuner.

Ils reprirent les recherches dans le courant de l’après-midi, accroupis autour des cartons ouverts.

Il y avait beaucoup de souvenirs, de photos d’inconnus, de réceptions, de voyages.

Pierre trouva un dossier de coupures de presse. Il le feuilleta rapidement. Divers articles, de la documentation bien classée. Des revues littéraires. Les exemplaires de « Lire » datant des années 80, pour lesquels il avait écrit des éditoriaux et des critiques. Ils passèrent ainsi en revue des dizaines de pages, certaines en diagonale, d’autres avec attention.

Lyse était maintenant assise en tailleur sur le parquet, elle avait attrapé un de ces affreux coussins du canapé afin de mieux se caler.

— J’ai un article du Monde, là, dit-elle. Je ne te lis pas tout, mais écoute ça.

— Mmh... Je t'écoute...

— « On y suit l’errance de deux couples franco-italiens... »

Les filets de lumière du soleil couchant striaient la poussière en suspension.

— « Un périple qui s'annonçait comme une parenthèse bucolique... »

Elle éternua, puis reprit :

— « Mais le vernis craque sous la chaleur. Ce qui devait être une ode à la liberté devient le théâtre d’un déchirement cruel. Vernon installe ses personnages dans l'habitacle d'une voiture comme on enferme des insectes sous un verre retourné : la route est longue, et le mensonge empoisonne mots et silences. »

— Ca parle aussi du roman ? Les Routes Italiennes ?

— Euh oui, évidemment... Lyse avait hésité sur le ton de la réponse. Elle reprit : « Le personnage féminin central — figure ensorcelante et charismatique — dirige ce petit monde avec l'autorité silencieuse du silence explicite... »

— « Un livre qu'on ne repose plus avant la terrible fin de cette tragédie sous le soleil. »

— On dirait du Antonioni, tu sais, comme "Identification d'une femme", la lumière, les non-dits...

— Oui ! Exactement. J'adore. Je lis Les routes ce soir ! Je prends !

Pierre esquissa un sourire. Lyse avait ce don : inonder l'obscurité de lumière.

Peu à peu, des piles de coupures de presses, dossiers aux couleurs passées, photos, manuscrits, envahirent le plancher, mais ce n'était pas sans méthode. Les pièces revues passaient derrière dans les cartons, en vrac.

— Tiens, ça, c’est intéressant, dit Pierre. Ça parle aussi du roman. Il y a même une photo de l’auteur, prise sur un plateau télé. « Apostrophes ». Tu t’en souviens ?
— Pas de mon époque, répondit Lyse sobrement, se retenant de faire une remarque impliquant les dinosaures.
— Fais voir.
Elle jeta à peine un regard à la coupure de presse.
— C’est ton père, sur cette photo. J’en suis certaine.

Pierre fit une moue dubitative.

—Mais il ne portait pas encore de lunettes , et la coiffure, ca ne va pas.

— Regarde mieux les lunettes, pas de distorsions sur le côté. C’est juste du verre ! J’en suis sûre.

— Ok… Je ne comprends plus rien là. On pourrait essayer quelque chose…

— Appeler le n° sur la carte ! S’exclama Lyse.

— Exactement. Sauf que…

— …les numéros sont passés de sept à huit chiffres depuis.

Pierre sortit son smartphone.

— Je l’ai ! Louis Vernon. J’appelle.

Ils étaient chacun conscients de l’étrangeté du moment.

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