Chapitre 2.3

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 Mon guide très particulier me fait déambuler dans des dizaines de rues pavées, toutes plus colorées les unes que les autres. Nous croisons bien évidemment la cathédrale, pas mal de statues — une des caractéristiques de la ville, apparemment — des fresques, des vestiges moyenâgeux, et l’imposant théâtre Campoamor — « où est remis le prix Prince des Asturies, par Felipe, chaque année en Octobre ! » La cité est pittoresque et enchanteresse, mais je dois bien avouer que mon accompagnateur l’est plus encore. Son enthousiasme se déploie à chaque commentaire ou anecdote qu’il me livre, comme s’il me révélait une par une les pièces d’un trésor intime. Plus que les indications qu’il me fournit, c’est le garçon lui-même qui m’hypnotise. Sa charmante compagnie, sa grande culture de la région, sa curiosité pudique à mon propos, ses silences subtils : à mesure que sa personnalité se dessine sous mes yeux, ma soif de le connaître se creuse.


 Oscar termine cette balade par l’impressionnant parc de San Francisco, galaxie de nature au cœur de la ville. Ici, le calme règne, rythmé par le vent dans les feuillages des chênes et des ormes, les gazouillis des nombreux oiseaux, et les rires d’enfants dans l’espace jeux. Les allées s’emberlificotent, tantôt larges, tantôt planquées entre les bosquets. J’écoute, j’emplis mes poumons, l’atmosphère champêtre me réjouit. C’est agréable et dépaysant.

— Petite pause ?

 Il approuve l’idée, et je quitte mes chaussures avant de m’affaler sur l’herbe. Le chatouillis des brins est exquis. Je clos les paupières, profite d’un rayon de soleil sur ma peau.

— Tu as l’air… joyeuse.

— Totalement, validé-je sans ouvrir les yeux. Je suis trop bien !

— C’est vrai ? Tu aimes Oviedo ?

— Oui !… Et ce n’est pas la seule chose qui me plaît.

— Ah ? T’as apprécié la foire ?

 Tsss. Je glousse, avant d’oser un coup d’œil vers mon candide voisin. Insistant. Très insistant. Il me dévisage, attendant ma réponse, puis… arrondit les mirettes.

— Oh ! Oui… d’accord.

 Revoilà le rose aux pommettes et le mordillement de joue. Rigolarde, je retrouve mes volets fermés, et me régale de l’instant.



 Lorsque nous revenons vers les lieux des festivités, aux alentours de vingt heures, la foule s’est encore densifiée. Partout, les verres trinquent et les tapas réjouissent les papilles. Mon estomac est jaloux.

— Je t’invite quelque part ?

— Avec plaisir ! Je dois faire honneur à la gastronomie asturienne, non ?

— C’est indispensable ! Je connais quelques adresses qui devraient te plaire. Viens par là-bas.

 Nous arrivons à l’orée d’une grande rue très animée, et sommes accueillis par un immense tonneau agrémenté d’un panneau annonçant « Gascona : bulevar de la sidra ».

— Ah, carrément ? Un boulevard dédié au cidre ? Mais vous en faites des caisses, ma parole !

— On ne rigole pas avec…

 Il ne finit même pas sa phrase, souriant malicieusement. Ça lui donne un air de gamin totalement adorable. Je reste scotchée. Je le fixe, avec bien trop d’insistance d’ailleurs. Il baisse les yeux en premier.

— Hum… On y va ?

— Je te suis.

 Nous entrons dans une brasserie au décor sobre : murs blancs coupés par quelques colonnes de pierres d’apparat, tables simples entourées de tabourets, dalles grises au plafond. Il y règne une odeur de fritures et de pomme. Oscar prend commande au comptoir, puis m’invite à m’asseoir dans un coin un peu en retrait. Il semble maîtriser ce qu’il fait : un minuscule guéridon, parfaitement bien placé pour observer l’effervescence de l’extérieur, sans être importunés par le bruit. Nous sommes vite servis et je ne peux que reconnaître que je me régale de ce qu’il a choisi pour nous.



 Il en est ainsi pour les autres adresses que nous découvrirons : en effet, Oscar m’entraîne dans une tournée des bars, sélectionnant avec soin les cavernes visitées et les mets proposés. Chaque assiette est accompagnée d’une incontournable sidra, et je contemple avec amusement l’escanciado auquel s’adonnent les serveurs asturiens.

— Tu réussis le faire, toi ? je questionne au bout du cinquième verre — ou sixième, je ne sais plus.

— Oui et non… Comme tous les gamins du coin, j’ai essayé bien des fois, et on va dire que j’arrive à remplir un verre correct à mi-bouteille… mais j’ai les pieds trempés !

 La nuit avance, la boisson aussi : je ne suis plus bien sûr des établissements que l’on a déjà prospectés.

— On a fait celui-là ? demandé-je en désignant une vitrine bardée de poutres, chaleureusement illuminée. La devanture est chouette !

— Non, mais on va s’en passer.

— Ah ? D’accord…

 Un gars éméché se retourne vers nous :

— Si ! Si ! C’est la meilleure de la rue, sans mentir ! Faut pas la louper !

 Je regarde Oscar, trépignant.

— Bah alors ! On y va ?

— Je ne sais pas, Alix…

— T’es pas au courant de quelle est la meilleure sidrería de la rue, toi ?

— Si, si, elle est excellente en effet.

Vamos !

 Il grimace, mais qu’importe : je le prends par le bras et l’entraîne à l’intérieur. La salle est décorée avec goût : tout de bois et de pierres polies. Derrière le comptoir, des tonneaux s’empilent jusqu’au plafond. Plafond où des centaines de bouteilles vides sont accrochées, têtes vers le sol. Comme dans les autres, une odeur de pomme acide règne. Le barman, un grand homme dégingandé qui doit porter la quarantaine, lève le nez et son visage s’illumine.

Mira tú, Oscarín ! ¿ cómo tas ? [nb : Tiens donc, Oscar, comment tu vas ?] J’espérais plus te voir, ce soir ! Je me demandais si t’étais pas retenu à Barcelone, mais ton père m’a assuré que t’étais rentré hier. Et te voilà en sympathique compagnie !

 L’intéressé lui répond d’un air pincé :

— Eumh, oui. Alix.

— Vous… ?

 Constatant la décomposition rougissante de mon voisin, je prends la conversation en main :

— On profite des fêtes ! Je suis française, et je vis à Madrid. Oscar m’a juré que les Asturies sont le meilleur endroit du monde. Alors je viens vérifier ses allégations.

— Olé ! Enchanté, Mademoisselle Alix.

 Quelques mots de français, et il me gratifie d’une révérence théâtrale.

— Attention, après ce week-end, vous risquez de ne plus vouloir quitter la région !

— Je dois bien avouer que le coin ne manque pas de charme, effectivement, commenté-je en lorgnant sur Oscar.

 Message limpide : le barman se marre.

— La señorita a du goût. J’ouvre une bouteille ?

 Oscar marmonne un « pourquoi pas », et l’homme s’éloigne. Mon voisin se penche et détaille l’autre bout de l’établissement, ses doigts tapotant nerveusement sur le bois.

— Un souci ? Tu connais le proprio, manifestement ?

— Oui… dis, si on partait ?

— Mais on vient de commander !

— Pas grave, Beni comprendra. Il fait chaud, et on a suffisamment bu, non ?

 En toute honnêteté : si. Mais je reste surprise par sa proposition de planter grossièrement l’innocent barman.

OYEEEE, Oscaritoooooo ! Bah enfin ! On se demandait si on allait voir ta trogne aujourd’hui ! T’étais où ?

 Trois gars nous ont rejoints, et de toute évidence, ils n’ont pas étanché leur soif à l’eau claire.

Calla, hoooo… je rêve pas : y a une gonzesse avec toi !

 Waouh, quelle délicatesse ! Je fronce les sourcils. Je capte désormais pourquoi Oscar n’avait pas envie de mettre les pieds ici : il y est en terrain très, trop familier. Allez, tentons de faire bonne figure !

— Bonjour, salué-je amicalement. Alix.

 Le plus grand me répond « Cisco », sourire aux lèvres, pendant qu’un autre pose sa main sur l’épaule de mon voisin et le secoue énergiquement.

— Mec, t’as dégoté une nénette ? Pas croyable !

Ma doue ! La bonne figure va être plus compliquée que prévu : son aura arrogante ne me plaît pas du tout. Pour qui il se prend, lui ? Oscar le détaille :

— Tu as fêté l’Ascension comme il se doit, on dirait, Raúl ?

— Évidemment, hooo ! On n’est pas dehors pour enfiler les perles !

 Le retour de Beni provoque une mini liesse dans les rangs, à l’exception d’Oscar, qui demeure chafouin.

— Un verre pour cinq, patron ! engage le dénommé Raúl, approuvé par ses sbires.

 Le barman plisse les yeux, et s’adresse à mon acolyte d’un ton hésitant.

— Sûr ? Vous buvez ensemble ?

 Il reçoit en réaction un haussement d’épaules désabusé. Moooh ! On signe le come-back du Ronchonchon ?

— Ainsi donc, Alix, vous venez découvrir les Asturies ? me demande un Beni curieux.

— Paraît que l’Ascension est immanquable, ici.

— Ah ah, c’est bien vrai ! C’est le moment fort de l’année. Et vous vivez à Madrid, donc ?

 Je m’empare du verre qu’il me tend, et m’abreuve avant de répondre.

— Yep. J’étudie à la fac de droit.

 J’avise les trublions du coin de l’œil, puis m’arrête sur mon boudeur préféré. Toujours aussi mal à l’aise. Avec mon plus joli sourire, je partage.

— Pourquoi en Espagne ? poursuit le barman.

— Les beaux bruns qui roulent les R, ça m’émoustille.

Olé ! Le geste d’Oscar se suspend, cidre au bord des lèvres, mine hébétée. Beni, lui, éclate de rire. Oups. L’alcool crame ma bienséance, comme d’habitude : mais ce soir, je n’ai ni mon cousin chéri — historique partenaire de beuveries adolescentes — ni l’une de mes colocs pour freiner mes ardeurs. Il s’agirait de maîtriser la roue libre, Alix, si tu veux pas que ça se termine en impertinence d’état.

— Je vois, s’amuse le « patron ».

 Raúl s’impose entre nous, et porte la main à sa poitrine.

— Je roule les R comme personne, señorita.

— J’en suis ravie.

— Et je sais faire beaucoup d’autres choses avec ma langue.

 Non mais j’hallucine ?! Le lourdingue !

— Visiblement pas la garder sagement dans ta bouche, répliqué-je d’un ton léger.

 Il perd un peu de prestance, Señor casse-pied, sous les ricanements de ses semblables. En arrière-plan, Oscar semble contenir son irritation. Y a de quoi. Beni jauge la scène, avant de poursuivre son interrogatoire.

— Et vous vous êtes rencontrés comment ?

— Luigi, marmonne Ronchonchon.

— Ah ! Sacré Luigi ! Il est passé ici tout à l’heure, bien entouré, lui aussi.

 Oscar sourit mollement, pendant que les autres garçons nous décrivent la plantureuse conquête de l’Italien, dont la réputation n’est manifestement pas à faire.

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