Chapitre 20.5
Barcelona, quelques mois plus tôt.
Oscar.
Je sors du tribunal et m’arrête au pied des marches. Soupir de soulagement : ça, c’est fait. Après une année entière à tester ce fonctionnement, nous avons gravé dans le marbre notre nouvelle organisation : il est désormais acté que je récupère Andreas la moitié de chaque vacance scolaire française, soit à peu près une semaine tous les deux mois, et quatre en été. C’est le minimum vital, mais on peut guère faire mieux. Je mesure le chemin de croix pour en arriver là : trois ans de patience à évoluer selon les désirs d’Alix Lagadec, c’était long, bordel. Personne ne viendra me féliciter, bien entendu, mais j’ai presque envie d’être fier de mon sang froid et de ma diplomatie. J’ai pris sur moi, mon Dieu que j’ai pris sur moi. Je n’avais plus autant éprouvé ma faculté à encaisser depuis l’époque où je faisais du tennis en compétition. On louait ma détermination et mon mental, à ce moment-là. C’était avant que je ne m’effondre complètement. C’est fou comme j’avais réussi à passer d’un extrême à l’autre. Au moment où j’avais lâché la raquette, j’avais aussi largué ma ténacité et ma volonté. Je ne me croyais plus capable de mener un combat si âpre. Mais un jour, mon père m’a dit « N’abandonne pas ce match-là ». Ça avait activé des diodes éteintes depuis longtemps en moi. Je me l’étais répété tel un mantra. Je n’ai pas renoncé. Je ne dirais pas que je l’ai gagné, aujourd’hui, mais le résultat me satisfait.
— Content, Vázquez ?
Je me retourne. L’autre timbrée allume sa clope à un mètre de moi. Il y a une place démesurée au pied du tribunal, des arbres, des palmiers, des parterres, des bancs, mais non, c’est juste là, à ma droite, qu’elle décide de se poser. Quelle plaie.
— Mmm. Surtout content d’en avoir terminé avec toi.
— Oh, oh. C’est pas gentil, ça. J't'avais presque pris en amitié, moi, à te parler un jour sur deux. J’vais quand même garder ton numéro, au cas où l’envie me titillerait d’insulter quelqu’un.
Elle sourit, cette grande bécasse. Une fois de plus, Alix s’était déchargée des affaires juridiques et avait envoyé « son avocate » signer à sa place. Et moi, de nouveau, je m’étais présenté seul, sans une ligne de défense, espérant simplement que l’on grifferait vite et bien ce précieux nouveau contrat. Rapide, ça l’avait été : dans les histoires d’accords à l’amiable, les juges ne perdent pas trop leur temps à chercher des noises aux parties.
— Trouve-toi une autre victime, et faisons une trêve à durée indéterminée, suggéré-je avec lassitude. Ou bien dégotte une gonzesse, ça occupera tes soirées.
— Hey ! Je les passe déjà à élever ton gamin. C'est chronophage, ces p'tites bêtes-là !
Boum. Putain, elle ne peut pas s’empêcher de me boxer.
— Je ne serais pas contre l’avoir avec moi chaque jour.
— Pfeuh ! Ta pétasse, elle serait ravie comment, d’avoir le marmot chez elle ?
Putain, putain, putain. J’avise la rue à ma gauche. Le bus qui me conduira jusqu’à mon quartier est dans cette direction. Je n’avais pas l’intention de m’y précipiter, mais ma foi, si cela peut m’éviter sa présence…
— Eh, Vázquez ? Tu dis rien ?
— Qu’est-ce que tu veux que je réponde ?
— Tu ne fais même pas l’effort de défendre ta nana ?
— Oh, waouh, elle a l’honneur d’être nommée par un mot à peu près correct, maintenant ?
— T’attends quoi de moi, que je l’appelle « ta douce chérie » ?
— Je te demande simplement de lui foutre la paix, de pas parler d’elle. Tu le sais très bien.
Les mains vissées dans les poches, je rêvasse sur les passants. Je sens son regard sur moi. Pourquoi je ne me barre pas ? Elle va l'ouvrir, c’est sûr. María ne reste jamais silencieuse. Et statistiquement, ce qu’elle compte me dire a 80 % de risque d’être désagréable. Pourtant… je campe.
— Y a un truc que je comprends pas.
— Si ça concerne le tennis ou la kinésithérapie, je serai ravi de t’expliquer. Éventuellement, à propos de voile aussi. Sinon…
Ça la fait rire. On sera donc dans le 80 %.
— Sérieux, Vázquez. Qu’est-ce qu’elle a de mieux qu’Alix, cette fille ?
— Pourquoi serait-elle mieux ?
Cigarette suspendue devant la bouche, elle est surprise de ma réponse. Ce n’était peut-être pas la bonne chose à balancer, d’ailleurs… Elle cligne les yeux, puis rétorque d’un ton ahuri :
— Bah, t’as jeté Alix pour cette meuf ! Me dis pas que t’as envoyé en l’air ta vie pour une nana moins bien ?! T’es pas con à ce point-là ?!
— Tu réécris l’histoire à ta sauce, là… grommelé-je.
— Comment ça ? Moi, je ressors juste ce qu’Alix m’a raconté !
— Peut-être que c'est préférable d'écouter les deux versions.
— Alix est ma cliente, je peux pas m’appesantir sur le discours d’en face !
— Parfait, dans ce cas.
— Et puis, si t'avais des arguments à apporter, fallait le faire avant, tu penses pas ?!
— Calla ho, tu plaisantes ?! J’ai fait que ça, supplier de voir Alix pour qu’on s’explique ! C’est TOI qui m’as empêché de le faire ! « Non, elle veut plus te parler Ducon, elle va se casser très loin et tu vas pas la suivre, la communication passe que par moi GNAGNAGNA ».
Elle se sent bête. Ah ! J'ai remouché María Delgado ! Je mérite une médaille pour cet exploit !
— Je… respectais ses volontés.
— Eh bah super ! Tu devrais être en paix avec ta conscience : valait mieux honorer les demandes de ta meilleure amie plutôt que te laisser embobiner par son connard d'ex, de toute façon, non ?
— Arrête, Vázquez, j’ai jamais pensé que t’étais un connard.
— Oh, j’en suis fort aise. Avec une info pareille, je dormirai sereinement ce soir !
Je secoue la tête avec hargne. Quel sketch, franchement !
— De toute manière, qu’est-ce que ça changerait, de connaître la vraie histoire maintenant, hein ?
— Ça change que je pigerais peut-être votre énigme, à tous les deux. Parce que là, ce que je crois percevoir me fait halluciner…
— Et qu’est-ce que j’en ai à foutre, que María Delgado comprenne ce qui s’est passé ? Trouve-toi d’autres veuves et orphelins à défendre, et lâche-moi la grappe !
Elle me regarde avec une espèce de désolation. Ça me gonfle : constater sa pitié, c’est pire que ces trois années à recevoir ses vacheries.
— T’es con, Oscar. Infiniment con.
— Allez, c’est bon ! C'est exactement pour ce genre de phrases que je suis ravi qu’on en ait terminé, toi et moi !
— Et pourquoi ? T’affirmes pas ça un peu vite ?
— Hein ?! On a une planification de garde satisfaisante, Alix accepte désormais de me reparler, j’ai donc plus à te supporter !
— Toi, non… Mais moi, j’vais p'tet avoir besoin de toi.
Alors là, c’est la meilleure ! Qu’est-ce qu’elle me veut, maintenant ?
— On peut savoir pourquoi ?
— Alix a un mec.
Ouch.
Rester de marbre me demande un effort démesuré, parce qu’en vérité, cette nouvelle m’atteint comme un poing dans le plexus. J’essaie d’articuler le plus calmement possible :
— Ah. C’est bien.
Intérieurement, je gère pas l'implosion. Elle fait remonter en surface ce que j’avais pris soin d’enterrer. Beaucoup. Trop. Je ne saurais même pas nommer ce qui me saute à la tronche.
La timbrée grimace.
— J’sais pas si c’est bien. On verra.
— Et pourquoi ?
— Bof, ce type. Je me méfie. Alix… Elle est fragile. J’ai pas envie qu’il lui arrive des bricoles. Pas encore. Et lui… Sa gueule me revient pas.
— Pff… T’aimais la mienne, peut-être ?
— Carrément. J’t’ai kiffé, au début, toi !
— Ah.
Wow. Je ne m’attendais pas à un tel aveu. Elle soupire en regardant au loin. Elle a l'air vraiment préoccupée. Qu'est-ce que j'y peux, de si le gars lui plaît ou pas ?
— Je ne vois pas bien le rapport avec le fait que tu aies besoin de moi, en toute franchise.
— Elle veut te le présenter.
Génial. Un frisson me parcourt à cette idée. Un dégoût mordant. Allons, allons, Oscar ! Soit un peu rationnel ! C’est bien, qu’elle se permette enfin d’avancer !
— Tu me diras ce que t’en penses.
— T'es pas sérieuse ?
— Si.
— Hors de question. On ne va pas parler de sa vie conjugale dans le dos d’Alix, c'est totalement amoral.
— Ah ouai, tu vas être de ce genre-là ? Tu vas ENCORE la fermer ?
— Exactement.
Elle secoue la tête.
— Tsss. Ok, tant pis. Je serai seule à la driver, une fois de plus.
— Non mais vraiment, María ! Tu me demandes quoi, là ? Que j’ai un avis sur le mec de mon ex ? C’est indécent !
— Et si c’est un énorme salopard ?
— Pire que moi, tu veux dire ? raillé-je.
— Ouai, tout à fait, ouai !
— Aucun risque ! Elle les reconnaît maintenant, elle ne se fera pas avoir deux fois !
Je soupire. Sérieusement, elle me pousse au vice ! J’aurais un mal de chien à rester neutre vis-à-vis de ce gars !
— Je refuse, insisté-je. Si Alix tient à me le présenter, je le rencontrerai, mais je n’émettrai pas d’opinion à son propos. C’est une grande fille, autonome, elle maîtrise ce qu’elle fait. J'ai confiance en elle.
Elle me dévisage longuement. Qu'est-ce qu’elle cherche, aucune idée, mais elle m’agace. Enfin, elle secoue la tête.
— J’hallucine de constater l’étendu de ta connerie, Vázquez.
— Bon. J’en ai assez entendu. On se sépare sur ça, tu ne m’en veux pas ?
— Si. T’imagines pas à quel point j'enrage. Mais tant pis, hein. Le premier qui morfle de ton amas de décisions merdiques, c’est toi-même. J'espère juste qu'Alix ne va plus trop manger dans la gueule.
Bordel, c'est quoi son but, à la fin ? Pourquoi elle me balance toutes ses saloperies, encore et encore ?
— Tu sais, une fois, elle m’a sorti un truc chelou, du genre « Oscar la boucle même quand la situation ne lui plaît pas, il laisse les autres faire et il souffre en silence ». Pas compris où elle voulait en venir. Aujourd’hui, je vois clairement.
— Alors quoi, je devrais rencontrer son mec, et lui annoncer que je l’aime pas ? Mais de quel droit je ferais ça ?
— À ton avis ? Pose-toi les bonnes questions !
— Mais moi-même, je vis avec quelqu’un !
— Là aussi, pose-toi des questions ! T'arrives même pas à expliquer ce que tu branles avec ta pétasse !
— La ferme, putain ! La vie continue après une rupture, j’essaie de mener la mienne, Alix la sienne, tu devrais être contente au lieu de faire des sous-entendus de merde !
— Ok. On part là-dessus : je me réjouis. Et toi, t’es satisfait ?
— Bah oui !
Elle fronce les sourcils. Je l’aurai insultée qu’elle n’aurait pas été plus contrariée.
— T’es con, Vázquez.

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