Chapitre 21.1
Nantes, Septembre 2011.
Alix.
« de : Oscar
Salut. Pour info, Raquel et moi nous séparons. Bonne journée. »
Reçu il y a quarante-deux minutes. Je reste circonspecte face à ce message lunaire. Ce n’est pas tant le contenu – avec les confidences de Lorena, je ne peux pas dire que je tombe de ma chaise – mais la manière de l’annoncer. Sérieusement ? Qui dit « J’ai rompu, ciao » ?! Certes, il n’allait pas me téléphoner pour me livrer tous les détails façon BFF-attends-tu-sais-pas-quoi, mais quand même… Un petit effort de présentation ? Trois phrases, dont une seulement possède un verbe, pour une nouvelle somme toute… dingue, non ? Il divorce, bordel de merde ! Et moi, plantée comme une nouille devant sa ration rachitique de mots, je me torture les méninges sur la réponse à donner. Un bon vieux « OK » me semble adapté au niveau, m’enfin, je vaux mieux que ça. Alors voyons… Un truc sobre, mais un peu sympa – on n’est pas des bêtes. Est-ce qu’il souffre de sa rupture, d’ailleurs ? Bonne question. De toute manière, je suis pas là pour jouer la psy de comptoir, juste… éviter le cliché de la grosse conne d’ex qui se gausse en mâchonnant son pop-corn. Allez…
« de : Alix
Mince. J’espère que tu vas bien. »
Succinct, concret… parfait.
Je relis son texto. Franchement, Oscar, t’abuses. T’es handicapé de la comm’ à ce point-là ? Tss... Une idée saugrenue me vient. Et nous… notre séparation, il l’a annoncé comment, au juste ? « Salut Lorena, je quitte Alix, bisou sœurette » ?! Rien que l’imaginer me crispe. Le besoin de savoir me gratouille. Ah, pétard !
« de : Alix
Hola Lorena, comó tas ? Ton frère m’a mis à jour sa situation maritale... »
La réponse ne s’est pas fait attendre : une photo de sa flûte de champagne. Un rire de garce m’a traversé. Bon, j’ai le droit non ? J’ai de l’empathie, elle est juste… modérée. Avide d’avoir la vérité sur mon interrogation initiale, je valide le téléphone vert.
— Salut ma belle ! Alors, ça trinque ?
— Alix, si t’as deux minutes, on te réserve une coupette !
— Deux minutes ? On va pas avoir un désagrément technique de géographie, tu crois ?
Hilarité.
— Tant pis pour toi !
— Dis, Lore, je t’embête quelques minutes, j’ai une question un peu… cheloue.
— Vale, mais n’espère pas ragoter : c’est Oscar hein, il ne s’est pas épanché sur les détails.
— Non, non, m’en fout de ça. Je me demandais… Comment il vous avait informé de notre rupture ?
Petit temps de latence. Chargement des archives ? Ou est-ce qu'elle considère ma curiosité trop inappropriée ?
— Il m’a téléphoné, pour expliquer qu’il s’apprêtait à annoncer un truc aux parents, et qu’il fallait que je sois au courant avant. J’ai flippé que l’un de vous ait une maladie de merde en phase terminale. Puis finalement, il a lâché « Alix est partie, on se sépare ».
Hein ? Non mais il est pas gonflé ! « Alix est partie » ?!
— N’importe quoi !
— De ?
— Il t’a raconté des salades ! Je suis pas partie !
Stop. Rembobine. … Un peu d’honnêteté, Alix !
— Ah bon ? Comment ça ?
— Ben… Si, mais pas de moi-même ! Enfin… si, mais c’est parce qu’il venait de me balancer qu’il me trompait !
— … Attends, quoi ?
— Eh oui ! J’allais pas rester, quand même !
— J’ai pas dit le contraire, mais… Oscar ? Mon frère ? Infidèle ? À toi ?!
— Oui ! Avec Raquel.
Tout bien réfléchi, maintenant qu’on en reparle… Bien fait pour leur mariage, tiens. Il était construit sur un tas de fumier, il ne pouvait que puer !
— Il ne s’en était pas vanté, on dirait.
— Non, mais… Je suis étonnée, Alix. C’est pas son genre… Du moins, il me semblait.
— Bah, moi aussi. Tu crois que si j’avais soupçonné sa tendance à renifler ailleurs, je me serai acharnée avec lui ? Bien sûr que non !
— J’imagine.
— Si ça se trouve, il largue Raquel parce qu’il en a une autre, c’est pour ça qu’il a pris la mouche cet été ! J’avais tapé dans le mille !
— Très franchement, je ne pense pas…
— Et comment il avait justifié notre séparation, au juste ?
— C’était pas clair… Qu’il avait abusé niveau travail, et que ça avait épuisé ta patience.
— Mais ça non plus, c’est pas vrai ! Putain, mais j’hallucine !
— Ah ? Il s’est passé quoi, alors ?
— Il… Eh bien… Il bossait beaucoup, et on se voyait outrageusement peu, c’est certain, mais je voulais lui proposer des solutions ! Il m’a juste dit « c’est fini ». Y basta.
— Ah. Oscar tout craché. Quand les problèmes sont trop compliqués, il jette l’éponge. Et après, il vit comme un reclus en se flagellant, trente coups de fouet matin midi et soir, pour se punir de n’avoir pas su résoudre ses difficultés. Rien de neuf sous le soleil. Dommage, parce qu’on avait cru que ça matchait différemment avec toi. Vous aviez un truc, un mieux, tu bonifiais sa copie, il était plus ouvert, et… euh. Pardon. On s’en fout, c’est pas… Bref.
— Oh, t’inquiètes. C’est derrière, maintenant. Je reçois ton message de très, très loin.
— Mmm… En tout cas, c’est pas Raquel qui aura réussi le centième de ton doigté pour dégripper le frangin. Au contraire, il est coincé comme jamais. On peut parler de presque rien sans qu’il ne botte en touche, il marmonne plus qu’il n’articule, il est tout le temps paumé dans un monde parallèle. Elle a jamais pris conscience qu’elle était mariée à une carcasse vide, sérieux ?
— T’exagères, Lorena. Juste parce que tu ne pouvais pas la blairer…
— Juré, Alix ! Tu le côtoies pas, t’en sais rien de ce qu’il…
— J’étais un peu avec vous, cet été ! J’ai vu !
— Et tu l’as trouvé vivant, gai, pimpant ?
— Bah… Pas si creux que ça, quand même. On a papoté, on a plaisanté, je t’ai dit qu’il m’avait taquiné !
— … Ah oui. Je te cache pas que j’ai du mal à le croire.
— Il m’a même fait la gueule, alors !
— Oui bah ça non plus, il le fait plus ! T’es une privilégiée, t’as toujours ta carte gold chez l’Oscar Vázquez, ma vieille !
— Oh, comme t’y vas. Lui te dirait simplement que je suis une nana exaspérante et que c’est impossible de conserver son sang-froid face à moi.
Concurrence avec María. Probable qu’elle me surpasse, d'ailleurs. Faudrait que je lui demande. « Tu préfères… un dîner aux chandelles avec María Delgado, ou supporter à vie le caractère d’Alix Lagadec ? ». Choix un : douloureux mais, une fois passé, il serait débarrassé. Choix deux... quelque part, il le subit déjà, à cause de la coparentalité. Pas d’bol.
Lorena ricane dans le combiné.
— J’suis pas certaine qu’il pense ça de toi, m’enfin.
— Arrête d’essayer de me flatter.
— C’est pas pour te lécher les bottes, c’est un constat. Hé, même physiquement, il est… rigide... engoncé… AH ! Par moment, j’ai envie de le tarter pour le réveiller !
— Wow, mais t’es hyper violente envers lui, en fait…
— Tu parles comme ma mère. « Pobrecito Oscarín, c’était pas facile pour lui, l’adolescence, il faut pas le brusquer, laisse-le tranquille… ». Tss… Exaspérant.
La crispation est plus que palpable. Je n’avais pas saisi cet état d’esprit que Lorena, lorsque je l’avais croisée. Et, soudain, un truc me vient. J’ose, ou pas ?
— Dis ? À propos de son physique… Euh, n’y vois rien d’inconvenant, d’accord ? C’est juste un commentaire. Ton frère n’aurait pas un peu… forci ?
— Quoi ?!
— Non ! Mauvais mot ! Pas genre « faire du gras » ! Plutôt… robuste… gonflette. Bah, musclé de ouf, quoi !
Un drôle de silence s'en suit.
— Lore ? Youhou ?
— Si, si. T’as raison.
— Je lui ai fait la remarque, à la plage. Il m’a d’abord pipeauté « J’ai rien vu gnagnagna » puis « c’est l’entraînement ». Non mais, il y passe combien par semaine, sérieux ?!
— Aucune idée, mais un temps certain. Quand elle daignait encore bouger son fessier jusqu’à Oviedo, Raquel m’avait confié qu’il courrait presque tous les jours. Et pas moins d’une heure, hein.
— Sans déconner ?! En plus du tennis ?
— Ouaip, en complément de la raquette les…
— Mardis et vendredis.
Réponse réflexe. Je suis supposée avoir jeté ces détails à la poubelle il y a trois ans, mais il semblerait que mon disque dur n’ait pas tout nettoyé. Je possède encore des dossiers cachés inutiles, tiens.
— J’avais pas souvenir qu’il allait taper un jogging le soir, quand vous étiez ensemble ?
— Il le faisait pendant les tournois, pour accompagner les jeunes. Mais à l’Académie ou à la maison, il rentrait fissa et restait avec nous.
Enfin bon. « Restait avec nous », dans la limite des stocks de présence disponible, hein.
— Après, lorsqu'il était solo à Barcelone… je crois pas. Mais écoute, qu’est-ce que j’en sais, après tout. Je pensais pas non plus qu’il batifolait en loucedé. Sa vie là-bas est une énigme. Mais j’ai autre chose à foutre que la résoudre, maintenant. Bref !
Ouai, « bref ». Fin de la discussion. On s’en tamponne de comment Oscar organisait son planning de ministre à l’époque, entre son taf, les compétitions, ses coups de téléphone quotidien à la mifa qui patientait bêtement dans les Asturies, le tennis, sa maîtresse et, éventuellement, deux-trois bornes en petites foulées.
— Bon, Lore, je t’embête pas plus longtemps… Profite de ton champ’, trinque à ma santé, et on se capte pendant les vacances de la Toussaint ?
— Sí ma belle ! Hasta luego !
En raccrochant, je constate un SMS du sujet principal.
« de : Oscar
Merci. À bientôt. »
Pfff… Je lui demande comment il va, il répond « merci ». Lu-naire.
Cette incroyable nouvelle, je l’ai répandue. À María en preum’s, parce que j’attendais un rire diabolique du genre : septième ciel du sadisme. Que nenni. Elle a arrondi les yeux, a semblé réfléchir comme un super-flic de série télé qui essayerait de sortir de l’impasse dans son affaire de meurtre alambiqué, et m’a finalement balancé :
— Tu vas faire quoi ?
Alors là, niveau « à côté de la plaque », elle rivalisait avec couillon Vázquez. Ils ont fumé, ma parole ! C’est la journée mondiale du THC, et on m’a pas mise au courant, personne ne fait tourner ?
— Comment ça ? Tu veux que je lui fournisse des mouchoirs ?
— Tu sais pas, Cariño, il en a peut-être besoin !
— Pour éponger ses larmes, ou ses soirées solitaires avec sa main droite ?
Elle a ricané. Ah, enfin une réaction logique !
Ensuite, j’en ai avisé Arnaud. Bien plus délicatement, et pour le coup… exactement la conséquence que j’attendais.
— Putain ! Là, c’est sûr, il va tenter de te pécho. C’est pour ça qu’il a largué sa meuf !
— Tu déconnes grave. Il m’aurait lâchée pour elle, l’aurait épousée, pour finalement divorcer d’elle et me récupérer ? Même dans Deperate Housewives, ce scénario n'est pas crédible !
— T’es trop naïve, Alix, ouvre les yeux !
— T’es trop jaloux. Ça me gonfle.
C’était la première fois que je lui raccrochais au nez. J’ai aussitôt culpabilisé. Nul, Alix ! Encore ta fichue impulsivité ! Quand est-ce que tu la dompteras, bon sang ?! J’ai fumé une clope, essayé de respirer comme une yoga-woman de compèt’, pas réussi, refumé, et retéléphoné. C’était pas aimable, au bout du fil – forcément.
— Ouai !?
— Pardon, mon chéri. Je n’aurais pas dû couper la conversation…
— Non, t’aurais pas dû. T’as quel âge ? On dirait une gamine attardée qui fait la misère à ses parents !
Ouch. Sans le savoir, Arnaud venait de cracher sur mon adolescence, et me l’envoyer à la tronche façon tarte au purin.
— Tu réponds plus ? Alix ? Me dis pas que tu boudes, ce serait le summum du ridicule.
— Non, non. Pas du tout. Encore désolée.
— Ouai, tu peux. Gardes-en sous le coude pour le jour où ton connard d’ex te coincera contre un mur pour te rouler une pelle. Là, tu pourras t'excuser platement, et je te voudrai à genoux.
J’encaissais la stupidité extrême de son propos, parce que je ne pouvais pas me permettre de répliquer sans déclencher un nouveau bras de fer. Mais franchement : Oscar Vázquez, me bloquer dans l’angle du salon pour insérer de force sa langue dans ma bouche ? Soyons sérieux ! Bon… Vu sa carrure face à la mienne, s’il essaie, je n’aurais aucune chance de lui échapper. Mais on parle pas d’un grizzly vénère contre des promeneurs égarés ! Plutôt d’un panda apathique qui regarde les braconniers détruire sa forêt de bambou sans bouger la patoune. Comment Arnaud ne peut-il pas s’en rendre compte ?
— Cariño ? T’as l’air chafouin. C’est le divorce barcelonais qui te met dans cet état ?
— Nan, m'en fous, je marmonnais. Syndrome prémenstruel.
Excuse facile pour situation reloue. Pouvais-je me plaindre ? Pas vraiment. María appréciait modérément mon amoureux, alors si je lui rapportais ses mots… sûr qu’elle me balancerait un « largue ce type » dans la seconde. Et j’avais pas envie d’entendre ça. J’avais envie de… Je sais pas. Qu’on me dise que tout allait bien, et que les choses se déroulaient de la meilleure manière qu’il soit. Ouai, voilà. Sauf que ce soir-là, il n’y avait personne pour m’assurer d’un mantra pareil.

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