Chapitre 21.2
Le lendemain, à ma grande surprise, l'ours des Asturies me contactait de nouveau.
« de : Oscar
Salut. Si c’est pas trop tard, je voulais te demander de ne rien dire à Andreas. Je lui expliquerai quand je le verrai en Novembre. Si ça te dérange pas. S'il te plaît. Merci. »
Ah, là pour le coup, il y avait des mots, un peu bancals, pour une initiative que j’approuvais. Et je réalisais… Oscar qui quémandait quelque chose à propos d’Andreas ? Qui prenait ses responsabilités ? Qui envisageait un moment sérieux et émotionnellement remuant avec son fils ? Purée… La perf’ était épatante. J’espérais juste qu’il ne se défilerait pas.
Et il a assumé. J’ai tout juste récupéré mon Poussin au sortir de son séjour paternel, qu’il m’avoue, dans l’avion :
— Tu sais, Pá est plus amoureux de Raquel.
— … Oui, il me l’a annoncé aussi.
— On la verra plus.
— Non.
— Est-ce que il est amoureux de moi ?
En voilà d’une question ! Je détaille mon gamin et sa trogne d’innocent, avant de répondre :
— Non. Les parents ne sont pas amoureux de leurs enfants. Pourquoi tu demandes ça ?
— Je le verrai plus, si il est pas amoureux de moi ?
Ah. Les « CQFD » des gosses sont redoutables.
— Bien sûr que si, ne t'inquiètes pas. Il t’aime, mais pas amoureusement. Il t’aime comme un papa. Même si il le dit pas.
— Si, M’má. Il me l’a dit.
Sans déconner ?
— Comment ça ?
— Quand on était assis dans la forêt et qu’on a parlé des choses très importantes, il m’a dit « te amo ». Comme toi quand tu me couches !
— Guau ! C’est précieux, ça.
— Oui. Il a dit qu’il est désolé de pas le dire souvent, mais que il le pense dans son cœur tous les jours.
Bordel de… Oscar Vázquez a verbalisé un truc pareil ? Ma doué, il est tombé sur la tête ?
— Eh bien, ça a dû te faire extrêmement plaisir.
— Oui. On pourrait lui téléphoner tous les soirs pour qu’il me le dise ?
— Euh…
— J’ai demandé, et Pá il est d’accord.
Verdict : interdit de refuser ça, Alix.
— On le fera, bien sûr.
Le sourire immensément satisfait de mon Poussin me transporte. Purée… J'ignorais qu’il y avait « déblocage émotionnel » dans le package divorce. Quelque part… c’est bienvenu.
— Moi aussi, je lui ai dit.
Oh bon sang. N’es-tu pas inconscient ? Prendre le risque de faire défaillir ton père, esseulés au milieu des bois !
— Il a répondu quoi, Papa ?
— Que c’est sa plus belle phrase à entendre.
— C’était vraiment une conversation de choses très importantes, en effet.
— Oh oui. En plus, il m’a fait le plus gros câlin du monde ! Il est fort pour les câlins, Pá, tu sais ? Ils sont chauds, et costauds, comme ça ! Après, il me soulève sur ses épaules et il me tourne comme un avion !
Cette joie, pure, brute, elle est collector. Je m’émerveille de mon petit garçon. Mon unique regret, c’est qu’Oscar ne puisse pas assister à cette scène, et constater qu’il est l’orfèvre du bonheur de son fils.
J’ai téléphoné au padre le soir même. « Paraît que vous avez pris des décisions, tous les deux… ». Cette andouille a commencé par s’excuser. « Désolé, je ne voulais pas t’imposer quelque chose, j’avais l’intention de t’en parler, mais on était un peu pressés par le temps ce matin, et… ». Je l’ai pas laissé s’embourber dans des bafouillages inutiles. « C’est une chouette idée. Andreas trépigne, je te le passe ». Je me suis éclipsée de la chambre, et ai patiemment attendu le « C’est bon, Mamá ! ». Mon Poussin avait le sourire banane, en fermant les yeux.
« Pas trop tôt, de se sortir les doigts ! » avait râlé María. « Arrête donc ! Moi je trouve ça génial. T’es pas obligé de lui mordre les mollets en permanence, tu peux aussi reconnaître quand il fait les choses correctement ». Elle m’avait décortiquée, surprise, avant de se ranger. « Ouai. C’est bien pour le Chouqueto. Faut qu'il... continue ».
L’habitude s’est vite installée. Tous les soirs, à heure à peu près fixe, nous appelons Oscar. Qu’il soit à Barcelone, en tournoi ou à Oviedo, il s’arrange pour être disponible dans ce laps de temps. Souvent, il s’agit de quelques minutes, des anecdotes à propos de la journée, un besos, te amo inratable, et une promesse de réitérer le lendemain. Parfois, lorsqu’une question existentielle tombe du chapeau, la conversation dure. Gare à moi si j’ose oublier, mon fils me sermonne avec véhémence.
C’est pas la même soupe du côté d’Arnaud. « Donc, tu contactes à ton ex tous les jours, maintenant. Chose qu’on ne se permet pas, nous deux. Et tu vois toujours pas de souci ? ». Exaspérée, j’étais. Il est envieux d’une relation père-fils ? Hallucinant ! De fait, pour cajoler son ego froissé, je l’appelle lui aussi chaque soir. Avec tout ça, je passe un temps fou combiné à l'oreille. « On cause presque plus, alors qu’on vit ensemble, Cariño ! » a pesté María. « Pitié, tu vas pas t’y mettre ! Vous êtes mignons, mais j’arrive à peine à caler une séance d’épilation de sourcils dans mes soirées de ministre, avec ce souk » « J’peux t’le faire pendant que tu téléphones à Napoléon, si ce n’est que ça ». Ce surnom m’insupporte. Pourtant, ma meilleure amie le trouve parfait « despotique, jaloux et imbu de lui-même : c’est son digne héritier ». Bon, je ne peux pas nier la jalousie. La prétention ? Disons plutôt qu’il a confiance en ses idées et ses compétences. Mais l’autorité, alors là, non : Arnaud a ses envies, aime argumenter – par moments, plus que de raison – mais ne m’impose pas quoi que ce soit. « Les appels quotidiens, c'est de ton initiative, peut-être ? » a rétorqué María. ... OK, sauf ça. « Ça me plaît aussi, hein » ai-je affirmé tout de go. La vérité ? Je pourrais m’en passer, et parfois même, j’ai mieux à faire – mais je me garde bien de le verbaliser.
Les festivités de fin d’année 2011 ne me donnèrent pas raison. Mon chéri voulait absolument que je sois près de lui pour la Saint-Sylvestre. J’étais d’accord sur le principe, évidemment, mais un peu embêtée de la situation. Je devais conduire Andreas chez son père cette semaine-là, et le fait est que je n’avais jamais osé quitter l’Espagne durant les séjours de mon fils dans sa famille paternelle. Logique budgétaire, environnementale – mais surtout, faut pas se leurrer, sentimentale. Dans un élan enthousiaste surprenant, les Vázquez m’ont de surcroît invitée à leur fête du 31. Arnaud a pété un fusible.
— Non, mais je rêve, Alix ! T’envisages pas sérieusement d’accepter ?!
— Tu es convié également, tu sais !
— ET PUIS QUOI ENCORE ?! J’vais pas passer le 31 avec ton ex, rien qu’à l’évoquer j’ai envie d’le baffer !
— Oh arrête, n’importe quoi ! C'était une boutade, pour rigoler…
— Mais c’est hilarant ! Honnêtement, Alix : tu profiteras tout Noël du p'tit, tu peux bien lui lâcher la grappe pour le Réveillon, non ?
— J’irai pas avec eux, mais c’est mon fils, comprend que ce soit une étape peu délicate…
— Et pourquoi ? Ce môme a un PÈRE, qui est apparemment un mec ULTRA GÉNIAL et digne de confiance, DONC : tu le déposes là-bas et tu remontes à Paris illico !
— Tu baisses d’un ton ! Si tu me parles comme ça, je choisirai réellement de rester à Oviedo, et à minuit, je ferai en sorte de croiser Oscar sous le gui !
Ce n’était clairement pas le truc le plus intelligent à balancer. Arnaud m’a tiré la gueule pendant quinze jours. Mes parents ont soupiré de lassitude « Toujours, toujours plus loin dans l’idiotie, hein ! » m’a sermonné ma mère. « Tu joues avec le feu, Alix. T’as déjà perdu une fois… Qu’est-ce que tu imagines qu’il va se passer, avec ce gars-là ? » a demandé mon père. Ça m’a remis les idées en place, bien sûr. À la mi-Décembre, j’ai donc arrosé mon vin d'eau, et suis montée à la capitale — sans mon fils — présenter mes excuses à l’homme que j’aime — parce qu’une évidence ressortait de cette quinzaine de silence : je suis amoureuse de lui et il me manquait terriblement. Arnaud a apprécié, et enterré la hache de guerre sans sourciller. On a convenu qu’effectivement je ne resterais pas à Oviedo sur la semaine de Janvier, et fêterais la St Sylvestre avec lui et ses amis, à Paris.
Les potes en question n’étaient pas du genre de compagnie que j’affectionnais. Ils étaient tous cadres sup, avaient fait de longues études dans de prestigieuses écoles de commerce, bossaient au sein de grandes boites où on parlait de « conf », de « call » et de « business plan », roulaient en grosses bagnoles, passaient leurs vacances d’hiver à Chamonix, les ponts de Mai à Cap Ferret et leurs congés d’été dans des complexes hôteliers cinq étoiles au bord de la Méditerranée. Certains étaient en couple, il y avait même trois enfants dans la bande, qui fréquentaient des crèches Montessori et des établissements privés à dix mille balles l’année où l’on démarrait les divisions dès le CP. « Et toi, ton fils est scolarisé où ? » « Dans l’école publique du quartier » « Ah… Et ça va, t’as pas trop peur pour son avenir ? ». Rires. Quelle meute de cons ! « Andreas est bilingue, il lit depuis ses quatre ans et maîtrise les mathématiques de deux niveaux au-dessus de lui sans même que j’ai besoin de vendre un rein pour le coller dans une école de bourges. ». Ça avait jeté un froid. En aparté, Arnaud m’avait reproché de ne faire aucun effort pour être aimable.
— Mais ils me provoquent, avec leurs discours de parigots arrogants ! « Gnagnagna t’as pas peur », je rêve !
— Ils ont raison, l’école publique, ça fabrique des débiles !
— Génial, merci ! Mes parents sont profs à l’école publique pour débiles, j’te rappelle !
— Oh ça va, de toute manière, y'a rien d'élitiste dans ta cambrousse, non ?
— Super, Arnaud. Tu m’as vraiment fait venir à Paris pour entendre ça ?
— Bah retourne galocher ton ex, si ça t’emmerde d’être ici.
On ne peut pas réellement partir en claquant la porte une nuit de Saint Sylvestre, quand on ne connaît rien ni personne dans la capitale. J’avais gardé le silence le reste de la soirée, subissant leurs conversations fadées en noyant mon ennui dans mon verre. J’ai passé le lendemain au fond du lit, gueule de bois et regrets à la cheville.
Quelques temps après ce réveillon en demi-teinte, Arnaud m’a cueillie par surprise.
— Réserve ta dernière semaine de Février, prépare une valise et ton passeport.
Il avait prévu auprès de María la garde d’Andreas sur la durée de l’escapade mystérieuse. Je n’avais qu’à suivre sans poser de questions. Verdict :
— Six jours, direction le Maroc, pour fêter nos un an !
Ben purée ! J’étais bouche bée.
— Pourquoi ? On le mérite, non ? Tu ne pensais pas le célébrer ?
Si, éventuellement, mais pas de façon si grandiose…
— Je ne suis pas certaine que mon compte en banque encaisse, pour tout te dire.
— C’est mon cadeau ! Je vais quand même pas te demander de payer un truc que t’as pas choisi ! Ferme les yeux, laisse-toi porter. Je gère.
Ah. Je n’étais pas tout à fait à l’aise avec ce déséquilibre, mais refuser enverrait quel message, au juste ? Et puis, il fallait être honnête… nous offrir enfin le luxe d’un vrai moment à deux, c’était alléchant. On n’en avait jamais réellement eu l’occasion, du fait de la distance, et des rencontres avec nos entourages respectifs lors des rares poignées de jours chez l’un ou l’autre. Une routine à l’arrière-goût de déjà-vu, hein ? De fait… Mon amoureux, pour moi seule, quasiment toute une semaine ? Banco.
Je n'avais jamais mis les pieds au Maghreb, c’était rendez-vous en terres inconnues. Nous logions dans un hôtel trois étoiles à Casablanca, machin all inclusive avec spa et tout le tralala. Un peu surfait à mon goût, mais, ma foi, j’avais profité de cette coupure d’avec mon quotidien. « Défense de parler de ton fils plus d’une fois par heure » m’avait prévenu Arnaud. Ce n’était qu’à moitié ironique. Aux yeux de mon chéri, arrêter de penser à ses enfants relevait de la formalité.
Le séjour fut fantastique, au-delà de mes espérances. Arnaud était cajoleur, avide de découvertes touristiques, et pas effrayé pour évoquer l’avenir : le projet de vivre ensemble lui avait effleuré les lèvres. Réaction tiède de mon côté : pas un refus, mais la logistique me paraissait démesurée, et je n'avais pas du tout envie de servir sur la table un sujet aussi sérieux. On était là pour déconnecter, non ?
Justement, il se montrait particulièrement motivé lorsqu’il s’agissait de me proposer des exercices physiques interdits aux moins de dix-huit ans. Il était le premier homme avec qui j’avais osé refaire l’amour depuis Oscar — osé, oui, car ce niveau d’intimité m’était difficile au tout début, et j’avais eu du mal à me convaincre que j’en étais capable. Patient comme un ange les premières fois, Arnaud m’avait vite démontré qu’il appréciait prendre la tête des opérations. À certains moments, par égarement, j’en restais songeuse : je savais qu’il ne valait mieux pas comparer, m’enfin, nous étions aux antipodes de l’attitude qu’Oscar m’avait présentée en quatre ans de relation. Je passais d’un « est-ce que tout va bien pour toi, t’es sûre de sûre, arrête-moi si t’as un souci » à « t’inquiètes paupiette, je sais ce que je fais, et crois-moi, tu en redemanderas ». Ça semblait arrogant, je lui avais signifié, sauf que… force était de constater qu’il n’avait pas tort : il maîtrisait son sujet avec brio, et je finissais rarement insatisfaite. Il n’avait peut-être pas l’endurance, le doigté ou le subtil d’un Oscar, mais il avait l’audace question position, lieux de débauche, et commentaires corsés sur l’oreiller. Comme quoi, il n’y a pas qu’un seul chemin pour atteindre le nirvana.

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