Chapitre 21.3

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Barcelone, Mai 2012.

 Cette année, dans la lancée de leur relation père-fils florissante, j’ai suggéré à Oscar de profiter du pont du premier Mai pour organiser un court séjour tous les deux, incluant la date bénie de l’anniversaire de notre progéniture. Bien évidemment, il a validé l’idée, avec un bémol inattendu : la nécessité de loger sur Barcelone, pour une fois. « Luigi a besoin de bras pour aider une de ses collègues à s’installer ici. » Je n’avais aucune raison de refuser, et Andreas trépignait à l'idée de découvrir « le travail de Pá ».

 Alors, nous voici à l’adresse indiquée. Revenir en Catalogne me remue de drôles de souvenirs – pas tous agréables, je dois dire. Au pied de l’immeuble où notre cible asturienne nous a fixé rendez-vous, sans surprise, un camion de déménagement se fait dépouiller par quatre silhouettes. Je reconnais d’emblée Luigi et Oscar. Ils sont accompagnés d’un autre type – inconnu au bataillon – et d’une… Euh ?! Oh. My. God.

 Une créature féérique commande les opérations. D’un doigt aérien, elle guide ses preux chevaliers. Sa chevelure de sirène cascade le long de son dos, caressant la courbe de ses hanches avec souplesse. Un mini short en jean épouse un fessier splendidement rebondi, donnant naissance à d’interminables jambes galbées. Rotation chaloupée, et je constate son visage de poupée : teint rosé, prunelles saphir, pommettes hautes, bouche rouge fraise, et port de tête royal. Nom de…

— Pááááááá !

 Le cri d’Andreas me fait frôler la crise cardiaque. Oscar sursaute, pivote, et pose son carton précipitamment afin de réceptionner le boulet de canon qui lui fonce dessus.

— Ah ! Andito ! Cómo tas ?!

 J’assiste aux bisouillis en silence, lorgnant sur ma droite. La blonde ne loupe rien de la scène, elle non plus.

— Bonjour, Alix.

 Embrassade brève avec el padre, et j'en profite pour l'interroger – en français, histoire d’être discrète.

— Bordel de nouille, c’est qui, elle ?

— Masha ? La collègue de Luigi. Celle qu’on déménage.

— Depuis quand il bosse avec des mannequins de Victoria Secret’s ?! Il a changé de boulot ?

— Hein ? Pas du tout… Elle est commerciale, comme lui.

— La vache. Sa seule apparition suffit à promouvoir les glaçons en Alaska et les chauffages en Andalousie, non ?

 L’homme en face me dévisage comme si je lui récitais l’alphabet cyrillique.

— Pourquoi ? Ils vendent des équipements aux structures sportives, tu te souviens pas ?

 Il se fout de moi ?

— Je sais très bien dans quelle boîte il travaille. T’es neuneu, ou tu le fais exprès ?

 Sa trogne d’ahuri ne m’apportera pas de réponse : la belle gueule venue d’Italie nous interrompt.

— Maaaaa ! Aliss, bellissima, che piacere ! E il ragazzino Andreas ! Tu as grandi, toi !

 Luigi m’enlace chaleureusement, me présente Pepe, un ancien camarade de promo, et la sublimissime Masha. Elle me gratifie d’un sourire éblouissant, pose ses deux mains sur mes épaules, et me claque quatre bises sonores. Rien que ça.

— Je suis en-chan-tée de te rencontrer, Alix. J’ai beaucoup entendu parler de toi.

 Hein ? Comment c’est possible ?!

— Par qui ? Comment ?

— Les mecs. Ils ont été bavards aujourd’hui !

 Bavard ? Le Vázquez ? Laisse-moi rire !

— Et qu’est-ce que…

— HAN ! Oscar, c’est ton fils ? Il est trognon ! Il te ressemble vachement !

 Elle ploie les genoux, et se place à hauteur de mon garçon. Il l’accueille d’une grimace peu avenante – la même qu’il réserve à tout inconnu entrant dans son cercle vital.

— T’es trop chouchou, toi ! Je m’appelle Masha. Je sais que tu veux ton Papa, mais je te le prends encore un tout petit bout de temps, d'accord ? J’ai besoin de gros bras costauds pour monter mon canapé dans mon appartement ! Ceux de ton Papa sont parfaits ! Il est méga fort !

 Clin d'œil et mimique ardente vers le déménageur de l’extrême. Wow !

— En attendant, je te fais visiter là-haut ? J’ai un paquet de bonbons caché dans un de mes cartons… Si Papa accepte, bien sûr !

 Elle scrute le principal intéressé, qui bafouille un « Euh… Oui. Peut-être ». Non mais, elle est gonflée ! Et moi ? Je suis devenue transparente ?

— Il a dit oui ! On en a, de la chance ! Il est super cool, Papa ! Vamos, suis-moi, mon chouchou !

 Mon… quoi ?! Elle se redresse, et tend la main vers mon fiston. Il ne bouge pas d’un cil. Ouf ! Tu t'es crue où, miss Monde ?

— Ooooh, Oscar… Il est timide ? C’est adorable ! Il te ressemble vraiment beaucoup !

 Son doigt manucuré se plante sur la joue de l'Asturien sauce cramoisie.

— Je… Il est un peu impressionné par les gens qu’il ne connaît pas.

— Ah, je vois. Tant pis, t’as qu’à rester auprès de lui ! On va pas le priver de son Papa, ce petit sucre !

— Hum, m’imposé-je. Sinon, puisque j’existe, je peux garder Andreas avec moi pendant l’installation du fameux sofa.

 Masha se retourne, un ravissement total habillant ses traits.

— C’est trop gentil ! Merci, Alix ! Viens, Oscar, on se dépêche : je ne voudrais pas te retenir exagérément.

 Elle accroche le biceps de sa victime d’une poigne ferme, et l'entraîne vers sa besogne.

— … je te montrerai où j’aimerais que tu me places mes futures étagères, j’hésite entre deux montages, tu me donneras ton avis ?

— Euh… Si tu veux.

Ma doué. Ai-je bien assisté à ce que je crois ?! Je pivote vers Luigi, qui observe la scène d’un air moqueur.

— J’hallucine, ou… elle le drague outrageusement ?!

 Il ricane.

— Oh ouai, mon cochon. Ça fait trois ans que je bosse avec elle, tous les mecs de la boîte bavent à ses pieds, elle en a rien à battre. Et depuis ce midi que je les ai présentés l’un à l’autre, elle joue une parade nuptiale de chatte en chaleur, devant un couillon qui ne capte que des meubles à brasser ! On se marre, avec Pepe, t’imagines pas !

 Pétard !

— Elle a parlé d’étagères à monter ?

— Oui, elle lui a pipeauté du bricolage pour qu’il revienne chez elle la semaine prochaine. Plus cliché, tu meurs !

— Et il a accepté ?

Ma, évidemment ! C'est Oscarito ! Il veut bien aider ! Hahaha, j’aimerais tellement être une petite souris pour la voir lui ouvrir la porte en débardeur moulant, trébucher dans ses bras, lui foutre son décolleté sous le pif, et lui rouler une pelle de l’espace !

— Oscar va s’évanouir, si elle fait ça.

 Luigi explose de rire.

— Ah, c’est clair, bellissima ! Elle va l’envoyer aux Urgences !

— Sans déconner, il ne remarque rien ?

— Oh, Aliss, tu poses réellement la question ? Bien sûr que non. Il n’a qu’une obsession aujourd’hui : se débarrasser de la corvée cartons pour retrouver Andreas.

 Ah. Loyal, l’homme.

— Du coup, on fait quoi ? demandé-je. On lui en touche deux mots, ou on le laisse tomber dans la gueule du loup ?

— La deuxième est plus marrante !

— Je sais pas… J’ai un peu pitié de lui, quand même.

 Oh là... qu'ai-je dit ? Il a l'air suspicieux, tout à coup.

— Hey, bellissima… Il le prendra comment, tu crois, si son ex vient lui balancer « fais gaffe, la blondinette te tourne autour » ?

 J’arrondis les yeux.

— T’insinues quoi, gros malin ?

— Rien. Je trouve que tu devrais surtout pas t’en mêler. C’est pas tes oignons.

— C’est juste pour le sauver d’une apoplexie assurée !

— Il a trente-deux ans. Il est adulte, vacciné, et parfaitement capable de gérer les charmes des nanas qu’il croise.

— Franchement, j’ai comme un doute…

 Luigi se penche vers moi. Il me toise en souriant, provocateur, et interroge d’une voix amusée :

— Et s’il en avait envie, qu’elle le drague ? Qu’il consentait pour le plaisir de l’entendre roucouler avant de conclure ?

 Hahaha ! La bonne blague !

— On parle d’Oscar Vázquez, là. T’es pas censé être son meilleur pote, et le connaître depuis vingt-cinq balais ?

— Justement. On cause bien du mec qui t’a laissée le mener par le bout du nez pendant un week-end entier à Oviedo, pour t’achever d’un claquement de doigts quand t’étais mûre à point. Déduis ce que tu veux, vecchia mia.

 Pétard. De bordel. De bonsoir.

 Abasourdie par la démonstration, je cherche les incriminés. Masha rigole en roulant du décolleté vers un Oscar concentré sur le placement adéquat des sangles aidant à soulever le canapé. Je peux pas croire qu’il la fasse mariner volontairement. Mais en même temps…

— Et Raquel, il l’a pécho pareil ?

 La question m’a échappée. J’aurais pas dû. Luigi me détaille avec méfiance, avant de lâcher :

— Aucune idée. Il a toujours refusé de raconter. Y a omerta sur votre rupture, on n’a jamais eu droit aux explications.

 Je reste circonspecte. Le meilleur pote abonde dans le sens de Lorena. « On sait pas ». La conclusion est évidente : señor Don Juan n’assume pas ses conneries. Bravo, champion. Pathétique.

 Une fois Mister Muscles libéré de sa tâche, je me suis octroyé une glace avec Vázquez père et fils avant l'au revoir.

— Tu veux dîner à l’appart ? m’a proposé Oscar.

 La suggestion m’a crispée. Il m’invitait sur les lieux du crime ? Là où il m’avait trahie, probablement plus d’une fois ? Bof.

— Non merci. Je vais plutôt rentrer. Arnaud atterrit à dix-neuf heures, il me rejoindra à l’hôtel en soirée.

— Eh oui. Evidemment. Bonne soirée à vous.

 Il avait presque l’air déçu, c’t’andouille.

 Heureusement que mon amoureux a sauté dans un avion, le séjour aurait été longuet sans lui. Le surtourisme dû au week-end avec férié rendait Barcelone insupportable, et me rappelait d’à quel point je n’avais jamais apprécié la cité. Arnaud et moi avions un programme décadent pour ces trois jours : plage, manger, baiser. Simple, basique, efficacité garantie sur l'humeur. « J’aime quand tu rayonnes. T'es sublime », m’a-t-il glissé sans amorce, à la terrasse d’un café, devant nos Sex on the Beach. « C’est… parce que t’es là » ai-je bafouillé, surprise. Arnaud n’évoquait pas souvent ses sentiments. Des « je t’aime » un peu mécaniques habillait ses paroles, mais j’avais rarement accès à plus profond. De fait, forcément, cette phrase spontanée, chaleureuse, elle me caressait le cœur. « J’aime quand tu jouis » m’a-t-il aussi scandé, cramponné à mes hanches, au milieu de la nuit. « Parce… que… t’es… là » ai-je haleté avant de lâcher les armes. « Je pourrais être là tous les jours, si tu montais à Paris » m’a-t-il susurré, allongé sur moi, alors que je n’avais même pas repris mon souffle. « Oui… Je sais ». Je n’avais pas meilleure réponse, pantelante, en sueur, et lessivée de nos galipettes à outrance.

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