Chapitre 21.4

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 Hier, j’ai dit au revoir à l’amant affamé, et ce midi, je rejoins les Espagnols à la fête foraine, pour un moment ensemble en l’honneur des six ans de l’héritier. Six ans ! Ma doué ! Qu'il est beau, mon Poussin, fier comme un paon en ressortant de l’immense grande roue, main accrochée à celle de son père !

— C’était trop cool, M’má ! On était si haut ! Tu nous voyais ?

— Oui ! Vous étiez géants !

— Hééééé ! Pá ! Je veux aller à celui-là !

 Nous suivons son doigt déterminé : il indique une chenille mécanique qui tourne inlassablement sur son chemin de rails. L’œil d’Oscar pétille d’amusement. Son visage tout entier est animé d’une joie candide, fraîche, en écho à celle de son fils. Leur lien respire l’évidence. Ce n’est pas tant la ressemblance physique qu’on leur rabâche jusqu’à plus soif. C’est une interconnexion, une passerelle entre deux îles solitaires, un fil unique qui tisse leurs âmes.

— J’ai le droit ?

— Eh bien…

— Dis oui ! Dis oui !

 Interrogation visuelle du paternel. J’hausse les sourcils.

— Il en a visiblement très, très envie, commenté-je.

 Oscar se marre.

— C’est le dernier Pá, je jure !

— Oh, une promesse ? C’est fort, ça, jeune homme.

— Les Lagadec n’ont qu’une parole, souligné-je. Tu ne peux douter de ton fils.

 Regard entendu vers le môme qui se redresse, secoue la tête avec le plus grand sérieux et pose la main droite sur sa poitrine. Je pince les lèvres, étouffant le rire qui me chatouille. Mon voisin tend le bras, appuie une paume solennelle sur l’épaule de l’héritier, et conclut d’une voix faussement grave :

— J’ai foi en votre serment, Chevalier Vázquez Lagadec. Je vous accorde cet ultime manège.

 L’explosion sonore résonne jusqu'en Bretagne, je pense. Portefeuille dégainé, file d’attente avalée, et voilà l’enfant béni embarqué pour cinq voyages fabuleux.

— Quel talent, admiré-je lorsqu’Oscar me rejoint, tu cultives son bonheur.

— Pas difficile, on passe l’après-midi au paradis. En sortant, on croisera un stand de gaufres, et j'achèverai le tableau malgré moi.

— Le lieu n’est qu’un prétexte. Il te suffit d’exister pour qu’Andreas baigne dans l’extase.

— T’en fais pas un peu trop ? gouaille-t-il.

— Pas mon genre.

 Il s’esclaffe de mon hypocrisie feinte : les « trop » d’Alix Lagadec, il les a éprouvés au plus près. Ses yeux d’ambre m’observent. S’attardent. Analysent le visuel avant de quémander en parole.

— Tu as l’air d’aller bien, tente-t-il.

— Oui. C’est vrai. Tout roule, en ce moment.

 Hochement discret.

— Arnaud voudrait qu’on vive ensemble !

 Han ! Pourquoi j’ai balancé ça ? C’est débile, et en plus, il s’en tamponne ! Jamais Oscar n’a risqué un orteil à chiner des nouvelles de mon couple. Si parfois je lâche une info à ce propos, il l’écoute, mais ne se répand pas en commentaires. En somme : mon histoire conjugale lui en touche une sans faire bouger l’autre.

 Je surveille sa réaction. Il s’égare dans la foule devant lui, songeur, puis jette un modeste :

— Super. C’est très sérieux, dis donc.

— Bien sûr. Enfin, j’ai pas accepté.

 Il arrondit les yeux, et je m'aperçois que ça non plus, je n’aurais peut-être pas dû l’avouer. Qu’est-ce qui me prend, à l’utiliser en confident, tout à coup ? J’ai pas María pour ça, normalement ? Si, mais… Je connais l’avis de ma meilleure pote sur le sujet.

— Tu hésites ?

— Oui… La vie parisienne, c’est pas mon rêve absolu…

— Parce que ce serait à toi de déménager ?!

 Le ton presque outré me surprend. Je dévisage l’homme interdit face à moi. Réalisant la vivacité de son propos, il rougit et secoue la tête.

— Pardon, je… n’aurais pas dû réagir comme ça.

— Au moins, c’était spontané.

 Une grimace se dessine sur ses traits. Mal à l’aise, l’ami Vázquez. Mon instinct me pichenette le nez : c’est pas le moment de lui foutre la paix : au contraire, il a quelque chose sur la langue.

— Développe ton idée ?

 Il ouvre la bouche, et la referme, telle une carpe dans les phares d’un hors-bord.

— Non…

— Oh que si !

 Ma main s’abat sur son épaule crispée.

— Crache le morceau.

 Panique et mutisme coincé d’Oscar Vázquez, épisode trouze mille. Pourquoi j’insiste, moi, d’abord ? Encore mon entêtement stupide ? Est-il utile de le sortir du placard à ce moment précis ?

— Je sais pas quoi penser de tout ça, argumenté-je. Besoin d’un éclairage. Si jamais t’as un avis, il pourrait éventuellement m’aiguiller.

— J’ai pas mon mot à dire sur ta vie, Alix.

— Non, mais… Un déménagement impliquerait un gros changement pour Andreas, donc ça te concerne un petit peu, si on veut.

 Pas bien certaine de mon coup, m’enfin… L’Asturien farouche m’évalue prudemment. Oscille. Se lance.

— Tu n’aimes pas Paris. Mais ton copain y campe. Et ne souhaite pas s’en défaire, apparemment ?

— Pour son travail ! Il n’aura jamais un poste équivalent en province question salaire, et il recommencerait en bas de l’échelle, c’est… dommage.

 Il me jette un regard navré. Oui, naturellement, la similitude est frappante.

— Fais comme tu le sens, Alix. Mais… Il semble que tu t’apprêtes à te sacrifier pour un homme. Une seconde fois.

 Bordel de… la stupeur me fige. Jamais je n’aurais imaginé paroles aussi… clairvoyantes. Mon trouble ne lui échappe pas. Ses iris dorés me scannent, me découpent l'occiput en tranchettes tel un redoutable IRM qui dévoile les secrets planqués sous boite crânienne. Reprends-toi, ma vieille ! Tête haute, posture assurée, femme qui maîtrise.

— Hé bien, merci de ta franchise. Je pensais récolter un avis à propos de la situation d’Andreas, mais… tu m’offres un bouquet garni inattendu.

 Pur concentré de mauvaise foi, j’avoue. Et il adopte la réaction espérée : malaise, bafouillages, rose aux joues.

— Je… Vraiment, c’était pas ce que… J’aurais pas dû, trop intrusif… désolé…

— C’est bon, fais pas une syncope. C’est juste une conversation pour passer le temps.

 Instinctivement, chacun de nous porte son attention sur notre progéniture, toujours harnachée à sa chenille. C'est le moment de rebondir, pour évacuer la gêne. Le premier truc qui me vient…

— Elle est gentille, Masha, j’ai l’impression ?

— Ouai.

 Envers et contre Luigi, je vais foncer dans le tas de bûches, moi. Besoin de savoir si Candide ci-présent n’a réellement rien bité aux signaux de séduction. À commencer par l’enveloppe alléchante.

— Et canon.

— Euh… Sûrement.

— Je suis jalouse de sa plastique parfaite.

 Étonné, le bonhomme. Il bat des paupières avant d’hasarder :

— Ah bon ? Faut pas.

 Mouai. C’est grossier, à ce niveau.

— Oscar, soit sérieux. Il y a un monde entre elle et moi.

— Je trouve pas…

— Oh, s’il te plaît ! Cette nana, c’est un avion de chasse, pendant que moi je suis plutôt catégorie origami. C'est une évidence, ne mens pas ! C’est beau, la politesse, mais à un moment ça flaire le ridicule.

 Il reste quelques secondes interdit, l’air du gamin à qui on vient d’enseigner la politique économique internationale en trois diapos et deux schémas, et finalement…

— Si tu le dis.

 J’ai ma réponse. Si la physique de la déesse ne l’a même pas interpellé, impossible qu’il ait capté ses phéromones !

— Et, du coup… Tu la reverras ?

— La semaine prochaine. Elle voudrait installer des étagères, mais elle sait pas utiliser une perceuse. Je lui filerai un coup de main.

— … Ouiiii, mais encore ?

— Rien. Elle a juste parlé de ça. Je crois qu’elle est correctement meublée, sinon.

Madre mía. Donnez-moi paperboard et stylos-feutres, va falloir un gros dessin pour tout expliquer.

— Oscar… Elle s’en fiche de ses étagères. Elle en a déjà, je parie.

— … Elle doit avoir beaucoup de livres, je suppose. Ou des machins de déco à disposer. J'ai pas demandé.

 Haussement d’épaules candide. Mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu.

— Oscarito, choupinet. Écoute-moi bien.

 Il fronce les sourcils. Qu’est-ce qui me prend de l’appeler comme ça ?

— Ce n’est pas trois planches en bois contre un mur qui l’intéressent. C’est un homme torse nu, outils en main, ruisselant de sueur, qui exhiberait ses muscles saillants sous son minois parfait, puis quémanderait à passer à la douche, et sortirait serviette autour des hanches, et trébucherait malencontreusement sur son lit.

 Ses paupières clignotent. L’info monte au cerveau… Analyse des données… Conclusion en approche… Oui ? Non ?

— Je... crois pas.

— Après concertation, Luigi et moi sommes formels : Masha bave des paillettes dès que tu apparais dans son champ de vision, très cher. Elle a les yeux en cœur, le ronronnement sur les cordes vocales, et probablement le palpitant qui déraille.

 Pour qui, pour quoi, il pâlit. Et panique presque. Ben merde, alors. Casanova, qui était capable d’enquiller nana et maîtresse à la belle époque, il perd ses moyens devant poupée Barbie déjà acquise à sa cause ?

— C’est pas possible, ça.

— Et pourquoi pas ? Qu’est-ce qui t’en empêche ?

— Je peux pas. Je suis… Pas dispo. Pas divorcé officiellement.

— Oh, arrête. Un divorce, ça dure des plombes. Tu vas te brider jusqu’à attendre le jugement ?

— C’est plus respectueux !

— Pour qui ? Raquel ? ricané-je.

— … Oui, voilà.

 Pétard, il plaisante ?! Inenvisageable d’amorcer une aventure pour la raison lunaire de « paperasse en cours », mais… lorsqu'il s’agissait de me tromper, elle ne l'étouffait pas, la morale ! Merci pour ma pomme !

— Bah purée, c’était l’amour du siècle, dis donc.

— Euh, non, quand même pas…

— T’es sûr ? Regarde, elle mérite plus d’honneur alors que vous êtes séparés depuis des mois, que ma gueule de cruche quand on était supposés former un couple !

 Il se décompose, señor crétin. Putain ! Les baffes me démangent ! Et dire que j’ai tenté de donner du crédit à ses mots tout à l’heure ? Mais quelle conne je fais ! T’apprendras jamais de tes erreurs, Alix !

— Non ! C’est pas du tout ce que je voulais dire, je me suis mal exprimé…

— Garde pour toi tes justifications puantes ! Quand je pense que t’as osé me pondre un avertissement de bon samaritain « gnagnagna tu vas encore te sacrifier pour un homme »… Pour qui tu te prends ? Va te faire foutre, Oscar !

— S’il te plaît, écoute…

— Je te déteste, putain ! Pourquoi tu me craches à la gueule comme ça ? Je le mérite pas ! Ça t’amuse ?

— Non ! Arrête ! Tu te trom…

— Pá ? M’má ?

 Merde de merde. Les mirettes effrayées de notre petit garçon nous fixent. Depuis quand est-il descendu de son wagon ? Qu’a-t-il entendu ? À ma droite, Oscar ravale sa panique.

— Hey, Andito ! C’était chouette ?

— Pourquoi vous criez ?

— On… Euh…

— Vous êtes plus amoureux ? Vous allez arrêter de vous voir ?

 Alors là… On reste tous les deux, bras ballants, devant cette question qui n’a de logique que pour lui. Je secoue la tête.

— Non, Andreas, nous ne sommes plus amoureux, mais…

 Pas le temps de poursuivre. Il a détalé comme une flèche, en hurlant. Ma doué ! Mon esprit dresse le constat catastrophiste : fête foraine, foule dense, musique à pleine balle, recoins dans tous les sens, tarés en embuscade, attentat terroriste, invasion extraterrestre… Oh putain ! Heureusement, s’il y a bien quelque chose qu’on peut reconnaître à Oscar, c’est sa vitesse d'exécution s'agissant d'actions-réactions. « Andito ! Vuelve ! » En un claquement de doigts, je me retrouve seule. Abasourdie, larmes brûlantes, et cœur en bouillie. J’encaisse difficilement les événements des dix dernières minutes. Quelques pas en direction des fuyards, mais… Où sont-ils ? « Andreas ?! Andreas ! » Je percute pas. J’arrive à rien. Je piétine dans le brouillard.

 Tremblante, je me laisse choir sur une marche, au bord du stand d’un marchand de barbe à papa. Respire, doucement, calmement. Par réflexe, je dégaine le téléphone.

  « de : Alix
Dis-moi que tu l’as récupéré. Je t’en supplie, ne foire pas ça. »

 Je soupire sur mon écran. J’ai besoin de… d’une flamme, d’une chaleur. D’une porte ouverte, peu importe vers où.

  « de : Alix
Journée de merde. Prise de tête avec Oscar. C’est vraiment un abruti. »

 J’ai attendu trois siècles. Seule. Horriblement seule. Comme la dernière roue du carrosse, celle dont tout le monde se fout. Admirez-moi, la fille divertissante à côtoyer quand on a envie de s’amuser, mais qui n’a pas vraiment d’intérêt quand il s’agit de penser avenir. L'originale, ses idées délirantes, ses chansonnettes, son énergie… je suis une récréation pour autrui. Me prendre au sérieux ? Pas envisagé. Me considérer ? Pour quoi faire, je vous le demande ! Alix n’a pas besoin qu’on la respecte, elle est un électron libre, elle est indépendante, elle est ne ressent pas d'émotions ni de…

  « de : Arnaud
évidemment. T’es trop sympa avec ce mec, je te l’ai dit. Dieu merci, tu réalises enfin. Envoie-le chier. »

  « de : Alix
Comment j’ai pu avoir des sentiments pour un gars aussi égoïste ? Je suis tellement conne »

  « de : Arnaud
Mais non ! Il a profité de ta naïveté. T’inquiètes pas, je suis là. Je t’aime, ma Chérie. Tu me manques »

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