Une fois n’est pas coutume

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Il est 6h50 et comme à son habitude, mon réveil n’oublie pas de sonner. Je me réveille avec beaucoup de mal. Encore une fois, rester pendu au téléphone avec Rémi laisse forcément des cicatrices au réveil. Il s’est fait larguer pour la quatrième fois cette année. Décidément, lui et les nanas ce n’est pas vraiment ça, le pauvre. Alors qui recolle les morceaux, c’est Bibi. Je dois le voir, justement ce soir, histoire de lui remonter le moral et moi, qui me le remonte, le moral ? Aujourd’hui, pas intérêt de trainer, à 9h30, c’est le grand débriefing du lundi, au boulot. Ah oui… au fait, je ne me suis pas présenté, Gabriel Norel ou Gaby pour les intimes. Je travaille comme responsable de magasin d’électro-ménager d’une grande chaîne et ce matin c’est notre réunion trimestrielle. Trois bonnes heures à nous présenter des chiffres et rien que des chiffres, c’est à en vomir. Mon magasin n’est pas le plus gros vendeur mais pas le dernier non plus. Ce trimestre, nous pensons être classé dans les 5 premiers. Ils ont augmenté le pourcentage sur les primes donc je peux vous dire que ça motive les troupes pour arriver à atteindre l’objectif. Je termine rapidement mon café, il ne s’agit pas d’arriver en retard. Le boss a mis en place des primes de ponctualité et en 10 ans de boîte, je ne suis jamais arrivé en retard. J’enfile mon veston et marche en direction de l’arrêt de bus. Il n’est pas encore arrivé, moi qui arrive souvent juste pour monter dedans. Je réussis à me trouver une petite place, d’habitude il est tellement bondé que je peux à peine atteindre la barre pour m’accrocher. Le temps est particulièrement froid, nous approchons de l’hiver et les rues sont verglacées. Il me faut marcher encore quelques mètres pour arriver à la gare du RER. J’essaie de garder mon équilibre, tout en courant pour éviter de me casser la gueule sur le trottoir. Sur mon trajet, je vois, au loin, un vieux monsieur qui semble faire la manche. Un clodo qui m’a l’air bien alcoolisé en plus, il marche en titubant légèrement. Je change de trottoir pour ne pas à avoir à le croiser. Mais le voilà qu’il change, lui aussi, de trottoir. Flûte et si je remonte sur l’autre trottoir, il va s’apercevoir que je veux l’esquiver. J’arrive à sa hauteur et fait mine de ne pas le voir, je baisse la tête et accélère le pas. Je l’entends qu’il me réclame une pièce. Je ne veux pas m’arrêter et surtout de pas être en retard à cause de lui, je lui lâche :

—Oh barre-toi, sale clodo !

Puis, je continue mon chemin et après l’avoir dépassé de quelques mètres, j’entends comme un son de sa voix qui me semble me dire :

—Cœur de pierre, vivra un enfer …

Je continue dans ma lancée mais ses mots font écho seulement après une bonne minute, je me retourne :

—Comment ?

Le clodo me tourne le dos puis s’en va, quémander la pièce aux autres passants, vacillant de gauche à droite. Je regarde ma montre et oups ! L’heure me rappelle à l’ordre. J’ai intérêt à me dépêcher car j’ai perdu déjà beaucoup de temps. J’arrive au RER, la rame est bondée. J’essaie de me frayer un chemin pour monter mais il y a beaucoup de monde. D’habitude, le wagon n’est pas aussi rempli de voyageurs. Le RER n’a pas roulé depuis 10 minutes et le voilà arrêté en pleine voie. Après un silence puis suivi de grognements des usagers, un message du conducteur dans les enceintes du train :

—Mesdames, messieurs, suite à une avarie, notre train est immobilisé en pleine voie. Evitez d’ouvrir les portes …

Il ne manquait plus que ça, cette fameuse panne de moteur. Les voyageurs grommellent leur mécontentement, d’autres profèrent des insultes à l’encontre de la compagnie de trains. Le RER repart enfin au bout de 30 minutes d’attente. Et ce que je redoutais se produit, ma toute première fois en retard. Il est dix heures, la grande réunion a démarré depuis une demi-heure. Mon arrivée se fait remarquer, le patron me lance son regard fatal qui vous glace le sang immédiatement. Je débarque en pleine présentation avec, sur le rétroprojecteur, des chiffres et des objectifs. Et comme par hasard, on arrive à mon magasin :

—Norel ! Ça tombe bien..., crie le patron devant tout le personnel.

—Heu. Oui…monsieur…

—Ce trimestriel a été vraiment laborieux, vos ventes raclent le sol, dites-moi la branche de l’agriculture vous intéresse ?

Tout le monde se marre et je rougis de honte, ne sachant pas où me mettre car je ne m’attendais pas à une telle affiche devant tout le monde. Et dire que je croyais être dans les cinq premiers, je me suis planté lourdement. J’essaye de répondre quelque chose :

—Heu…oui…heu…non…

—Oui. Comme vos ventes…

Le patron me fusille du regard. Un silence pèse dans la salle, je sens la moiteur de mes mains et comme j’ai couru pour choper ce fichu RER, ma chemise est toute trempée. Je ne suis pas du tout à mon aise. J’ai envie de tomber dans les pommes, là à cet instant et me réveiller et être sorti de cette horrible situation. Le silence est de quelques secondes mais dure des heures dans ma tête. Toute l’équipe me regarde, mes collègues et secrétaires, tous me dévisagent de la tête au pied. Je tourne les talons et cours vers les toilettes. Qu’est-ce qui m’arrive ? Je ne me sens plus moi-même, je suis comme tétanisé. Mon esprit n’arrive plus à réfléchir, il est comme, bloqué. J’essaie de me calmer, assis sur la lunette des toilettes, je ne me sens pas très bien. Je ressens des nausées et des spasmes, mon cœur s’emballe. J’entends la porte des toilettes s’ouvrir, des bruits de talons claquent le sol. En regardant sous la porte, je reconnais ceux de mon collègue, Fred, qui me dit :

—Gaby ? Ça va ?

—Heu…oui…Fred…je suis un peu barbouillé ce matin….

—Demande-moi si t’as besoin, tu semblais très pâle tout à l’heure !

—… t’inquiètes pas…, je n’ai pas bien déjeuner ce matin mais ça va passer

—Ok, si tu as besoin !

—…oui…oui merci Fred…

Fred se dirige vers la sortie et s’éloigne lentement. Je commence, petit à petit, à reprendre mes esprits. Je reprends le cours de la réunion en me faisant tout petit au fond de la salle, bien au fond.

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