Entré dans la spirale
Il est midi, direction le réfectoire. J’essaie de penser à autre chose mais c’est compliqué. Au self, j’ai toujours l’habitude de prendre le fameux poulet à l’escabèche, j’en raffole. Oui, je suis plus viande que poisson. Il m’arrive d’en manger, certes, mais ce n’est pas ce que je préfère. D'habitude, c’est le gros Léon, cuistot que je connais de très longue date qui me sert au comptoir. Il a toujours la main lourde sur les portions et m’offre toujours de généreuses parts. On l’appelle gros Léon car il est aussi rond qu’une montgolfière. Jusqu'à ce que je me souvienne, on l’a surnommé comme ça et cela ne semble pas le gêner, le moins du monde. Mais aujourd’hui, ce n’est pas le gros Léon mais une petite maigrichonne, on dirait une vieille sorcière. En dix ans de boite, je ne l’ai jamais vu absent de son poste, le gros Léon, bizarre. En scrutant la vitrine des plats du jour, j'aperçoit le dernier poulet qui me passe sous le nez. C'est bien ma veine ! J’arrive à la hauteur de la maigrichonne et lui demande s’il reste, encore des poulets à l’escabèche. Elle me regarde à peine et n’affiche, sur son visage ridé, aucun sourire. Je suis presque gêné d’avoir posé cette question qu'elle met un temps fou à me répondre. Puis, me regarde fixement, soupire et me dit :
—Non, y’en a plus, il ne reste que du poisson !
J’acquiesce un faible sourire mais c’est une vraie déception. Je prends, malgré moi, le plat qu’elle me tend. Une odeur pas très agréable arrive à mes narines lorsque je m’empare de l’assiette. En prenant le plateau, je vois ses lèvres qui bougent mais aucun mot ne sort de sa bouche. Je reste un moment à la fixer en espérant qu’elle répète, cette fois-ci, avec le son. Mais non, elle continue de me lorgner, et me scrute d’un regard si profond, que j'ai une affreuse sensation qu'elle sonde mon âme. Elle me fait peur. je m'empare de mon plateau et file dans le réfectoire.
Dans la salle, je vois, au loin Malik assis, seul, à une table. C'est mon collègue et ami depuis plus de vingt ans. Si je travaille dans cette boîte, c’est surtout grâce à lui. Il m’a pistonné pour venir le rejoindre dans son équipe. Nous formions, à l’époque un duo de choc. Nous enchaînions vente sur vente dans un magasin dans lequel, notre manager nous avait donné l’entière responsabilité. Et pendant presque trois ans, nous écumions tous les classements au rang de numéro un des ventes.
Puis Malik a eu un enfant et a voulu se rapprocher de chez lui en demandant sa mutation. Seul, je réussissais à garder, tout de même le cap mais on m’a collé deux petits nouveaux. On vendait tout aussi bien mais j’ai perdu ma place dans le classement, ils n’étaient pas assez dynamiques . D’un côté, je lui en veux d’être parti et de m’avoir laissé un peu dans la merde. Il n’a pensé qu’à lui dans cette histoire. Depuis, on se voit de temps en temps, ce qui n’est pas plus mal d’ailleurs. Nous nous croisons dans les grandes réunions d’équipe comme celles-ci. Les traits de son visage sont tirés et de gros cernes sont apparues depuis notre dernière rencontre. Je ne manque pas de lui faire la remarque :
—Eh ben, tu fais le marathon des insomniaques, c’est quoi ces valises sous les yeux ?
—Pff m’en parle même pas, le bébé ne dort jamais ! Une vraie sirène d’alarme de Renault 12 !
—Ah être papa n’est pas de tout repos, ça se saurait !
—Il me rend dingue ce marmot, je ne pensais pas que ça allait être si difficile d’être daron.
—Bienvenue dans le monde des parents mon ami !
Puis, je repense, soudain, à la maigrichonne, au comptoir tout à l’heure. Qu’est-ce qu’elle disait ? Je me pose cette question lorsque Malik coupe net le fil de mes pensées :
—Eh oh, tu rêvasses ou quoi ? Depuis tout à l’heure je parle tout seul !
—Ah…désolé je ne suis pas dans mon assiette aujourd’hui.
—Bah on l’a tous remarqué, vu ton entrée de ce matin à la réunion…hihihi
Je suis confus et essaie de reprendre le fil de notre conversion. Nous terminons de déjeuner et nous dirigeons vers la cafétéria. Des douleurs au ventre font leur apparition, il ne manquait plus que ça. Peut-être qu’un bon café pourra faire passer cette étrange sensation que je ressens, entre de l’angoisse et de l’anxiété. J’ai besoin de me réveiller de cette insolite journée.
Cet après-midi, de retour au magasin et ne suis guère concentré. Les clients se font rare, quant au temps, lui, est toujours aussi morose. Il doit décourager la clientèle à venir se perdre,ici, dans les rayons froids des appareils électroménager, ce que je peux comprendre. Moi-même, j’aurai aimé prendre ma journée, vu comment elle a démarré.
Ce soir, je dois voir mon ami Rémi mais j’aurai beaucoup de mal à le réconforter. Il doit m’apporter des places du PSG, j’ai deux clients prêts à me les acheter. J’adore me faire de l’argent facile et sans me fatiguer. Je me sens un peu barbouillé, sûrement ce poisson, il avait une odeur très suspecte. Cela aurait dû me mettre la puce à l’oreille qu’il n’était pas frais. J’ai des crampes d’estomac, j’espère vivement que ça va passer.
Il est 19h et je me rends au lieu du rendez-vous. C’est dans ce bon vieux resto « Le Kyoto » qu’on a toujours fixé nos rencontres, il adore la bouffe asiatique. Je le vois déjà attablé, sa mine est toute déconfite. Je risque d’avoir du boulot à le remettre sur pied, moi qui ne suis même pas capable de me remettre de mes propres émotions. Je le salue et le voilà qui vide son sac. Il en a gros sur le cœur, pépère. J’essaye, tant bien que mal, de l’écouter attentivement mais sans succès, ma tête est ailleurs. Ces questions restées sans réponses qui tournent en rond, le vieux clodo puis ensuite la maigrichonne, d’un coup Rémi élève la voix :
—Eh oh ! Tu m’écoutes ?
—Euh…oui désolé…dans mes pensées…
—Je le vois bien… t’as entendu ce que j’ai dit ?
—heu oui…non… pas tout en fait…je…
—Ouais t’as rien entendu…je me demande ce que tu fais ici si c’est pour avoir la tête là-bas !
—Vraiment désolé Rémi, aujourd’hui ça pas été mon jour…que des galères…et en plus je…
—Ouais, c'est bon laisse tomber…
Le serveur arrive et prend nos commandes. J’essaie de me concentrer et tente de rattraper le coup :
—Mais au fait, pourquoi vous avez rompu avec ta copine ?
—Elle me reproche de ne pas passer du temps avec elle.
—Et c’est le cas ?
—Ben non, on est presque tout le temps collé ensemble mais elle s’ennuie à chaque fois.
—Et vous faites quoi, sans indiscrétion ?
—On joue en ligne…
—Elle aussi ?
—Non, elle me regarde jouer…
—Ben il ne faut pas t’étonner qu’elle puisse s’ennuyer, mais vous sortez parfois au ciné, resto ?
—Non…
—Cherche pas plus loin…excuse-moi mon Rémi mais c’est normal qu’elle se soit barrée !
Le visage de Rémi est complètement décomposé, il ne s’attendait pas à ce retour de manivelle en pleine tronche. Je suis désolé pour lui mais faut vraiment être aveugle pour ne pas s’apercevoir que toutes ses petites copines, au final, se sont toutes barrées pour la même raison. Elles se faisaient chier avec le Rémi. Mais c'est un grand service que je lui rend. La prochaine fois, il ouvrira les yeux et se comportera moins comme un goujat
—Et au fait, t’as les places de foot ?
—Oui...tiens les voilà tes places, à croire que tu sois venu que pour ça !
—mais non, mais non…
C’est vrai que j’étais venu surtout pour les places. Le père de Rémi travaille dans la communication du PSG et a toujours des places à l’œil. Et comme Rémi, le foot ce n’est pas sa came, il me refile gentiment et gratos, que je revends derrière, aux potes du boulot.
Le serveur arrive avec nos commandes. Le diner se passe bien mieux, Rémi semble réaliser enfin ses erreurs, je le sens de meilleure humeur.

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