Le caillou dans la chaussure
Le lendemain 6h50, le réveil sonne comme à son habitude. Je me lève et me sens particulièrement en forme. Aujourd’hui, le temps est doux. Je termine mon café quand, la dernière goutte, vient s'écraser sur ma belle chemise blanche. Zut, moi qui étais à l’heure, là, je vais être en retard. D'autant plus qu'aujourd’hui, c’est la visite mensuelle des directeurs de sites. Nous faisons, avec tous les responsables de pôle, les points sur l'ensemble du magasin et les stratégies de ventes. Je ne dois en aucun cas être à la bourre. Je file à la salle de bain, balance la chemise tâchée dans le panier et prend une nouvelle. Re zut, celle-ci, n’est pas repassée ! Tant pis, je l’enfile quand même, je prétexterai que c’est le blouson qui l’a froissé car là, je n’ai plus le temps de trop réfléchir.
En courant, je vois au loin, mon bus partir. Décidément, elle commence bien, cette foutue journée ! Je préfère marcher de toute façon, vu l’heure, j'accélère la cadence. En traversant la rue, je revois le même clodo d’hier. Je tente la même manœuvre d’esquive rotative mais il a vu mon manège, il change aussi de trottoir. Triple zut, pas moyen d’y échapper, foutu pour foutu, je marche plus vite et le dépasse, tête baissée. Il me réclame, comme hier, encore une pièce et je ne peux m’empêcher de lui balancer :
—Eh clodo, tu vas me lâcher ouais ? Va chercher un boulot plutôt que de gratter ceux qui en ont un !
—Cœur de pierre, vivra un enfer…
Cette fois-ci, j’ai haussé le ton en espérant qu’il reçoive le message cinq sur cinq. Et je l’entends une nouvelle fois marmonner mais malheureusement n’entends pas ce qu’il dit. Je continue mon chemin sans même me retourner. Tout ce trajet à me taper à pied, quand j’essaie d’enjamber une flaque d’eau, mon pied glisse et je me retrouve par terre devant tous les passants. Mon costume complètement tâché de boue. Mais c’est quoi cette journée, à peine démarrée et déjà des galères ? La vraie poisse, appelez-moi Pierre Richard! Je ne peux pas aller au travail comme ça, pas ce jour! Je dois rentrer me changer sans perdre d'autres minutes car mon capital temps se consume à petit feu. Le délai de retard se rallonge considérablement et aujourd’hui, ce n’était pas LE jour à arriver à la bourre.
Au bout d’une vingtaine de minutes, je ressors de chez moi en faisant très attention, cette fois, de ne pas me retrouver les quatre fers en l'air comme tout à l'heure. A quelques endroits, le sol parait très glissant. J’arrive enfin à mon RER, entre dans le wagon qui est toujours aussi bondé que la veille. Il est, à présent, dix heures quinze. Je suis censé accueillir les directeurs de site depuis une bonne demi-heure. Arrivé sur les lieux, je vois ressortir mes directeurs du magasin et se dirigent vers leurs voitures, je tente de les rattraper :
—Messieurs, désolé pour mon retard, c'est mon RER qui …
—Norel, je vois que même pour les visites qui n’ont lieues qu’une fois par mois vous trouvez le moyen d’arriver en retard, cela reflète votre implication dans notre société, c’est très bien…
—Veuillez accepter mes excuses pour ce retard, monsieur…je…
—Nous avons pris les mesures nécessaires, ne vous inquiétez pas ! Excusez-nous, nous continuons les visites et nous ne voulons pas être en retard, contrairement à d'autres, bonne journée Norel !
Les hommes entrent dans leurs voitures, qui démarre, sans me jeter le moindre regard. Je suis dépité, déçu et abattu. En effet, les seuls jours dans l’année, à être en avance plus que les autres jours étaient bien ceux-là. Mais que voulait-il dire par nous avons pris les mesures nécessaires ? Surpris par cette réponse, j’entre dans l’espace dépôt et retrouve mon collègue Dimitri. Je gère ce magasin depuis le départ de Malik et Dimitri est le chef d’équipe des employés et par conséquent je suis son responsable direct.
Dimitri est là depuis quelques mois mais il se débrouille déjà bien. Il est plus jeune que moi mais je sens, en lui, l’étoffe d’un futur responsable. Mais pour ça, il devra attendre quelques années avant d’y arriver. Je vois qu’ils avaient dressé un petit buffet pour accueillir nos chers directeurs, c’est bien, ils ont bien fait. J’entre dans mon bureau pour reprendre, un peu, mes esprits et le cours de ma journée de travail. J’ai loupé les boss mais ce n’est pas la fin du monde, non plus. On a fait tout de même un bon mois, c’est ce qui compte. Je commence à sortir mes affaires quand Dimitri entre et me dit :
—Gabriel, c’est mon bureau à présent !
Je le regarde, étonné et trouve sa blague de très mauvais goût et surtout que ce n'est pas le moment. Je ne réponds pas et continue à déballer mes affaires, Dimitri me redit :
—Gabriel, je suis sérieux, ce n’est plus ton bureau, tu…tu as été rétrogradé ce matin !
Par son air sérieux, je comprends que ce n’est pas une blague. Mon assistante entre, me regarde d’un air triste et me dit :
—Oui, ce matin les directeurs ont trouvé inadmissible ton absence, ils ont crié que c’était un manque de respect de sa hiérarchie…ce sont leurs propres mots. Et pour te punir, ils ont nommé Dimitri comme nouveau responsable de magasin et toi tu redescends manager d’équipe.
J’ai le souffle coupé et manque, tout d’un coup, d’air, la poisse m’a suivi même dans mon travail. Dimitri, jeune cadre est devenu, à présent, MON responsable ! Heureusement que je suis déjà assis, je manque de tomber dans les vaps par ce nouveau coup de massue. Toutes ces années à trimer comme un malade, faire des soirées et des week-ends pour qu’à la fin, on m’indique le chemin de la sortie comme un malpropre pour un simple retard. Je suis totalement anéanti. Je ne dis rien et quitte le bureau sans broncher, je viens de me faire tacler et même pas vu venir. Je me rends dans l’ancien bureau de Dimitri avec les vendeurs qui me déshabille du regard. Je déballe mon PC quand Dimitri entre et me dit :
—Laisse tomber ce que tu es en train de faire Gaby, avec deux gars, tu vas faire le tour des rayons et me réajuster tous les prix des allées quatre à douze, merci.
—Ajuster tous les prix ? des allées quatre à douze ? t’es sérieux toi ?
—Oui, ils n’ont pas été faites depuis trois semaines et plus de tutoiement entre nous, merci !

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