Le doigt dans l’engrenage

5 minutes de lecture

Il est sorti comme il est rentré, une vraie anguille. Il a bien caché son jeu et maintenant monsieur va jouer au patron. C’est vrai que je n’ai pas toujours bien traité le petit Dimitri, c’est maintenant que je m’en rends compte. Je lui laissais la moitié de mon boulot, le pauvre. Comme il n’a ni femme ni enfants, tout comme moi d’ailleurs, j’ai beaucoup joué sur sa présence, tard le soir, tandis que je rentrais chez moi tranquillement. Il en a bavé avec moi. A présent, il veut me le faire payer mais il est hors de question que je devienne son larbin.

Me voyant toujours assis, Dimitri revient à la charge en me demande si j’ai bien compris ce qu’il m’avait demandé. Sans réponse de ma part, il s’approche et il fait ce que personne n’aurait osé me faire, c'est de m'attraper par le col de ma veste et tenté de me lever. Par colère, je le pousse puis je le frappe au visage. Trop tard pour réfléchir, ce qui vient d’être fait était fait et devant témoin en plus. Je prend ma sacoche et quitte le magasin, de toute façon, c’était cuit pour travailler sous ses ordres.

Je marche le long du canal et fais un rapide bilan de cette journée depuis que j’ai ouvert les yeux. A croire qu’un sortilège m’a été lancé, je suis totalement perdu. J’ai l’impression de vivre la vie de quelqu’un d’autre, endosser un rôle qui n’est pas du tout le mien. Des milliers de questions traversent mon esprit avec autant d’interrogations. Je regagne mon appartement et croise le propriétaire, devant l’appartement. Il fait une drôle de tête et il est accompagné de son fils. En dix ans, j’ai dû le croiser deux fois, la première pour signer le bail et la seconde fois pour un dégât des eaux. Mais là, je ne sais pas quel est le but de sa visite, pas pour un problème de fuite, j’espère. Il vient à mon encontre en tenant son fils par le coude :

—Bonjour monsieur Norel, je sais, vous devez être surpris de ma visite.

—Bonjour monsieur Leville, oui en effet, pas de problème de loyers, rassurez-moi ni de fuite d'eau ?

—Non, non ne vous en faites pas, rien à voir avec vos loyers, quoique c’est légèrement en rapport, oui. Tenez, je vous présente mon petit dernier Edouard. Il vient de finir ses études et compte s’installer pas très loin de son université et donc…

Pendant qu’il parle, je percute immédiatement, le réel but de sa venue, papa est venu récupérer son appartement. En gros, je dois quitter les lieux avant le petiot entre à la fac :

—…donc vous comprenez bien, monsieur Norel, que je ne peux pas louer en plus, une chambre d’étudiant à mon dernier sachant qu’il peut bénéficier d’un appartement qui très bien situé et à quelques kilomètres de son université.

—…oui…je comprends…

Je ne comprenais rien du tout, au contraire. La vague de la malédiction s’abat, une fois de plus, sur moi. Ma tête bourdonne, mon cerveau est complétement bloqué, je n’arrive plus à penser. Je reste silencieux, le regard hagard, mon proprio me demande si tout va bien mais j’essaie d’être le plus diplomate possible :

—…oui …oui ça va…heu…quand dois-je quitter les lieux ?

—Ah…vous n’avez peut-être pas entendu ce que j’ai dit mais je souhaite que mon fils occupe l’appartement dans un mois, ça vous laisse du temps, hein ?

—Oui…un mois !

Le propriétaire repart avec son fils dans sa jolie voiture. Je vois que les loyers rapportent bien à en juger par la berline qu’il conduit. C’est le coup de trop, cette journée est le palmarès de toutes celle que j’ai passé sur cette terre, plus bas, je doids me mettre à creuser. Je m’assois sur les marches de l’entrée, je n’ai plus la force de monter dans mon appartement, plus la force de rien. Pour moi, le temps vient de s’arrêter, à cet instant même. Le gardien passe par là et me demande de partir d’ici, les mendiants ne sont pas admis dans l’immeuble. Il me dévisage puis me reconnait :

—Ah c’est vous monsieur Norel, excusez-moi, je ne vous avais pas reconnu…certains clochards arrivent à passer la porte d’entrée pour venir mendier sous le porche.

—Bonsoir monsieur Gointro, mais oui, vous avez raison…je serais qu’un pauvre mendiant dans peu de temps…bonne soirée à vous.

Le gardien, ébahi, me regarde trainer le pas pour regagner, ce qui ne sera bientôt plus vaste qu’un souvenir, mon appartement.

Un mois est passé et vous le croirez ou non, je n’ai entamé aucune recherche pour un autre appartement. Je ne suis presque pas sorti de chez moi et je sais que ce nid douillet n’existera plus dans quelques instants. J’entends frapper à la porte, à mon avis, c’est le fils du proprio Edouard. D’après le propriétaire, son fils doit arriver en début de mois et nous sommes…ah...en début de mois. Je n’ose pas ouvrir, l’appartement est resté tel quel depuis trente jour. La semaine dernière, j’avais dit au propriétaire que l’appartement était en majeure partie vidé. J’entends Edouard qui crie derrière la porte :

—Monsieur Norel, c’est Edouard, le fils de monsieur Leville, êtes-vous là ? Je suis avec les déménageurs…

Par la fenêtre, un énorme camion est garé au milieu de l’allée et comprend vite qu’il est venu avec ses meubles, le bougre. C’est à ce moment-là que je m’en rends compte que j’ai peut-être un peu déconné. Les coups sur la porte se font plus agressifs . Je reste tapis dans le coin du salon, je ne sais pas quoi faire. Cela fait quasiment un mois que je n’ai pas mis le nez dehors. Et presque tout autant que je n’ai pris le chemin de la salle de bain.

Après quelques coups de poings et coup de pieds plus tard, j’entends un bruit de bois cassé. Un des déménageurs vient de fracturer la serrure de l’appartement, légalement c’est interdit mais bon, on en est plus là, maintenant. Edouard m’aperçoit au fond de la pièce, recroquevillé sur moi-même, t-shirt crasseux et odeurs de renfermé, il se met à crier :

—Pouah…Qu’est-ce que ça pue là-dedans… mais c’est quoi tout ça ? Vous deviez avoir vidé l’appartement depuis une semaine, c’est quoi tout ce bordel ?

Je ne sais pas quoi répondre, les déménageurs assistent à une scène surréaliste. Cinq bonhommes debout, moi, accroupi au milieu de détritus d’emballages et autres cochonneries et le tout dans une ambiance nauséabond à vomir. Edouard me dévisage, rouge de rage et hurle, en regardant les déménageurs :

—Virez moi cette merde de là !

Trois costauds me saisissent par les bras et me font déballer les escaliers sans que je puisse toucher terre et me jette hors de l’immeuble. Je commence, à peine, à réaliser ce qui vient de se passer que je me retrouve presque gelé, les fesses sur le bitume. Le gardien, à travers sa fenêtre me regarde, en pleine déchéance. Voilà ce que je suis à présent et je ne lui avais pas menti, un clodo. Mes affaires sont balancées à travers les fenêtres. Je récupère ce que je peux, un sac à dos et quelques frusques pour affronter ce froid. Pour le reste, j’ai déjà fait une croix.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Qalm Al Muhib ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0