Chapitre Second, Partie IV, ter

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 Soudain, le son strident d’une sentinelle imitant une chouette vrilla les oreilles de la troupe et le chuintement des épées tirées de leur fourreau lui répondit comme un chœur à l’orchestre. Karoozis jeta son regard sur la plaine et au milieu de la steppe où paressait lentement des oliviers et pins dormants, une foule ornée de torches s’avançait. Ils arriveraient dans cinq minutes. D’un geste, le guerrier désigna quelques hommes pour l’accompagner. S’enveloppant dans une cape fuligine au noir si intense qu’il semblait absorber la lumière, les hommes s’enfoncèrent dans les ombres en direction des intrus.

 Le pas rapide, l’esprit de Karoozis faisait le calme, ils ne s’étaient pas attendus à des combats sur le chemin et en silence, le colosse maudissait son imprudence. L’animosité était pourtant à prévoir, il était part intégrale d’une armée hostile ! Ce pouvait être quelques villageois qui dépendaient d’Ishar et qui, poussés par l’instinct ou l’honneur, se voyaient soudain héros face à un monstre gargantuesque, Goliath de multitude. Mais, et l’éventualité hérissait de peur Karoozis, ce pouvait également être des soldats Kelde. Il en avait affronté dans le passé, c’était des géants implacables, agrégats de chairs agglomérés par une magie ancienne, ils n’avaient d’autres vies que celle qui leur avait été permises, ils ne connaissaient ni fatigue, ni douleur, leur trépas ils ne pouvaient l’épouser que léchés par les flammes. C’est pourquoi, chaque longues-vies disposait dans son paquetage d’une besace où des fioles de feu liquéfié par des formules alchimiques patientaient jusqu’au combat. En soit, le colosse le savait, s’il affrontait aujourd’hui des Kelde, alors ses guerriers se trouveraient vite affaibli.

 Le temps n’avait pas été tendre avec sa tribu. Autrefois, ils régnaient sur une tribu de plusieurs dizaines de milliers d’âmes. Aujourd’hui, les guerres, les dissensions et les siècles avaient érodés les forces vives de la tribu. Même s’il venait de promettre le contraire, il savait que devenir sédentaire sonnerait la fin de leur lignée. Sans la protection de Ragne, sans immortels à suivre, ils n’auraient plus d’héritage à défendre et seraient condamnés à être des orphelins trop vieux pour inventer à nouveau leur vie. Une passion se trouvait jeune et se protégeait jusqu’à la fin, leur vie était désormais trop ancienne pour envisager seulement réapprendre.

 Une centaine de pas les séparait désormais de la foule qui surgissait de la nuit. Sans même attendre son ordre, une partie de son groupe, mené par Ruhad, se divisa. La tactique était ancienne, une attaque groupée de chaque côté à la faveur de la surprise offrait une rentabilité plus importante. La peur, la mort et la violence sapait le moral d’un adversaire qu’on s’économisait ainsi d’exterminer. S’il fallait tuer, il n’était jamais nécessaire de massacrer. C’était cette philosophie du moindre mal qui avait toujours animait l’ami de Ragne.

 Alors qu’il se trouvait désormais à vingt pas de la colonne, ce fut Karoozis qui se sépara de sa troupe. Ces hommes se déplacèrent ainsi sur le côté, arcs bandés et épée au clair, près à semer la fin. Maintenant qu’il les voyait de près, Karoozis était rassuré, c’était des humains naturels, qui n’avaient ni suture ni chair suspendue. S’ils étaient armés, leurs haillons élimés aux couleurs fatigués présageaient un combat inégal. Ils étaient motivés par le besoin de défendre leur terre, la peur de mourir sans avoir faire front. Le colosse sourit, la guerre avait toujours eu cet humour sinistre qui lui présentait des situations étranges à l’équilibre précaire. Il ne tenait donc désormais plus qu’à son talent de leur permettre de sauver leur propre vie, sinon de précipiter leur mort.

 Il sortit de l’ombre à dix pas devant eux, sa cape tombant sur le sol sans un bruit, son immense épée demeurait au fourreau. Karoozis avait toujours aimé ménager ses entrées. Pour ceux qui lui faisaient face, il venait de sortir du néant, fantôme matérialisé soudainement. Il se tenait ainsi dans son armure fuligine à l’acier forgé dans la dernière nuit des étoiles noires. Colosse de deux mètres au crâne rasé, il arborait un sourire immense et sincère. Sa posture était nonchalante, mais il savait que ses muscles saillants et son corps bardé d’armes l’identifiaient comme une menace. Ignorant la peur qui avait transformée les visages des vingt personnes devant lui, Karoozis ouvrit le dialogue, conscient de l’équilibre précaire entre la vie et la mort de ses interlocuteurs, c’était désormais à lui de leur permettre de se sauver.

— Jolie nuit pour une ballade messieurs, initia le colosse avec une candeur désarmante.

 La troupe se stoppa, leur volonté sauvage déjà brisée par ces quelques sons. Leur poigne autour des armes de fortunes s’était assouplie, hagarde, les arrivants semblaient chercher du regard quelqu’un pour les représenter. La formation se sépara soudain, chacun des autochtones s’écartant pour laisser passer le chef auto désigné. C’était un homme râblé, à la longue chevelure braisillante, des cicatrices courraient sur ses bras. Il avait dans les yeux une colère vieille, ancienne d’une vie qui ne cherchait dans cette confrontation qu’une raison d’être dans le monde. Karoozis sourit tristement, c’était l’un de ces humains qui voyait dans le danger un moyen d’asservir les autres. De faire valoir son courage comme une raison de domination. Un triste sire qui devait apprendre aujourd’hui à ployer pour sauver les siens.

— Vous êtes sur nos terres.

 Karoozis sourit encore, l’esprit de son interlocuteur était encore plus austère qu’il ne l’avait présagé, la discussion allait l’amuser.

— De passage, demain, dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne, nous partirons.

— C’est trop tard, maintenant, grogna celui en face.

— Ca risque d’être impossible.

— Sur cette terre, mon père est mort, on veut pas d’étrangers ici. Il est enterré sous vos pieds

— Et donc, le bruit l’empêche de dormir ?

 L’homme grinça des dents, son poing se serrant autour de la gaine de son arme. Karoozis avait déjà vu des hommes comme lui, en fait, il lui semblait ne voir que ça, des sinistres aux besoins de puissance qui n’attendait ni réponse, ni résistance. Pendant un instant, le géant s’amusa à l’idée de taquiner, mais d’autres vies pourraient en pâtir. Il fallait au final, rapidement désamorcer la situation sans lui faire perdre la face.

 D’un geste, il reprit.

— Si on passe du statut de vagabond, à celui d’hôte, ça ne vous ennuiera plus ?

— Qu’est-ce que vous voulez dire, répondit aussi sec l’un des membres les plus âgés de l’expédition, les yeux brillant d’avidité.

 Lançant sa main vers sa bourse, Karoozis extirpa de cette dernière quelques pièces.

— Pour une nuit, pour moi et mes hommes, dix pièces d’or seraient suffisantes ?

 Le général savait que cette somme représentait une fortune pour chacun des hommes en face de lui. Même partagé entre tous, ils auraient de quoi mettre de côté pour l’hiver rude. Le meneur dédaigna l’or pour reprendre avec violence.

— Par personne, ce serait convenable.

 Les yeux du colosse s’écarquillèrent, leur chef cherchait visiblement à l’emporter sans accepter une sortie honorable. Canalisant sa colère, il reprit.

— En voilà un sens de l’humour formidable, il faudra que vous le disiez à l’armée qui sera là demain, répondit-il avec un sourire benêt.

 Ce fut au tour des yeux de ses interlocuteurs de s’arrondir de surprise. La prise d’Ishar avait dû être rapportée au mieux comme une fable, sinon comme une possibilité trop lointaine pour être envisagée. Mais voilà que soudain, le conflit prenait corps et allait s’étendre à eux. Karoozis le savait, les fermiers étaient souvent des clandestins de l’histoire, ils ne cherchaient ni à la marquer ni à y prendre part, mais tout au mieux à s’en accommoder. Chaque village avait ainsi sa planque, une cache au milieu de la forêt, grotte impénétrable ou arbre creusée dans lesquels s’entassaient les corps lorsque la guerre vient jusqu’à eux. Le silence pour ne pas mourir. L’information valait ainsi toute l’or du monde, il pourrait dissimuler en avance leur maigre possession, enterrer les récoltes et isoler quelques bêtes. Sauvegarder en fait une partie de leur patrimoine de l’appétit insatiable des cultistes. Car au final, lorsque la guerre sévit, elle entraine dans son sillage disette et famine, offrant bien plus de victime à la mort par la faim que par le glaive.

— Comme on sait que vous ne mentez pas ? S’entêta le meneur.

— Je peux précipiter demain si vous voulez, grogna Karoozis à bout de patience en dégainant son arme.

 Il avait ménagé son effet, et il n’avait alors plus l’épaisseur d’un pilleur, guerrier au rabais qu’on pouvait défier. C’était devenu un soldat au sein d’une avant-garde, là pour ouvrir la voie et décimer toute résistance éventuelle. Les hommes en face de lui se scindèrent, la majorité s’enfuit, souhaitant en hâte organiser leur cache pour les prochaines semaines. Il ne restait que le meneur et deux autres pouilleux, vaguement décidé à en découdre, espérant probablement dépouiller le cadavre de Karoozis pour la suite. Sans pitié, le colosse fit claquer les doigts de sa main libre. Une flèche fendit l’air dans un bruit strident. Un cri fluet lui répondit alors que la pointe trouvait la main du chef. Le coup était rude et il ne saurait probablement plus travailler aux champs avec efficacité. Sans attendre leur reste, la troupe tourna les talons. Le colosse les regarda longuement disparaitre en hâte dans la nuit. Ce soir, il s’était offert un luxe qu’il ne pourrait plus avoir avant longtemps. Il avait permis à des idiots de vivre. Demain, il ne connaitrait plus qu’une vaste éternité de massacre.

 Alors qu’il rejoignait le groupe qui l’avait accompagné, il adressa une dernière parole à Ruhad, avant de se murer dans le silence.

« Doublez la garde cette nuit. »

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