93. Encore parmi nous

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Ysée

J’ai réussi à m’échapper un peu du Palais, sans que personne ne le remarque et je bénéficie d’une quiétude et d’un calme qui me font un bien fou. Je crois que j’ai besoin de me retrouver seule avec moi-même et ces moments où personne ne me demande rien, où je peux me reconnecter avec la Nature, sont précieux. J’admire les arbres du parc dans lequel je suis en train de me promener et observe les oiseaux qui sautent de branche en branche en sifflant, loin de tous les troubles que mon esprit fatigué peut connaître. Depuis le départ de Mathias, je n’ai pas fait une nuit complète. Je l’imagine, heureux dans son pays, avec cette Justine qui s’occupe de lui et à laquelle il donne son affection. Je ne sais pas si je souffre plus de l’éloignement ou de la jalousie que je ressens quand je pense à lui dans les bras d’une autre. A bien y réfléchir, je crois que je suis en pleine déprime et que cette séparation est une véritable peine de coeur pour moi.

Mon téléphone sonne et me ramène à la réalité du présent quand je vois le numéro du Palais, mais je décide de l’ignorer. Je veux encore profiter de cette petite bulle de tranquillité, un peu hors du temps. Ces moments pour moi sont tellement rares que je dois les apprécier sans entrave lorsqu’ils se produisent. Je m’arrête au bord d’une petite mare où barbotent des canards. Je n’ai rien à leur donner, mais ils sont bien habitués et s’approchent de moi pour quémander un peu de nourriture.

Lorsque mon téléphone sonne à nouveau et que la photo de ma mère apparaît, je soupire et me décide à répondre, pour reprendre un peu pied dans la réalité. Et ce retour est brutal. Violent, même.

— Ysée ! Il faut que tu viennes tout de suite ! Ton père a été hospitalisé aux urgences. Je… Je crois qu’il perd complètement la tête. Il a absorbé du désherbant en pensant que c’était du jus de raisin. Et il ne s’en est pas rendu compte. Il a fini son verre avant de s’effondrer dans la cuisine.

— Oh non ! Mais comment va-t-il alors ? demandé-je, affolée.

— Les secours sont intervenus vite, son pronostic vital est engagé… C’est horrible, sanglote ma mère au téléphone.

— Oh non… J’arrive aussi vite que je peux, Maman.

Je crois que je n’ai jamais couru aussi vite ni mis aussi peu de temps pour revenir au Palais où j’ignore les réprimandes du soldat qui est affecté à ma garde. Je le snobe littéralement et m'engouffre dans un véhicule de service que je démarre immédiatement. J’entends le garde pousser un juron alors que je referme violemment ma portière et m’élance sur la route sans lui laisser le temps de m’arrêter ou de le renseigner sur ma destination.

Lorsque j’arrive à l’hôpital, je me précipite dans le hall des urgences où je retrouve ma mère en pleurs, assise sur une chaise, sans personne pour s’occuper d’elle.

— Maman ! Je suis là. Où est Papa ?

— Il est en train de subir des examens, je ne sais pas trop quoi. C’est horrible, Ysée.

— Les médecins ne t’ont pas renseignée ? Il faut leur demander !

— Non… Enfin, ils lui ont fait un lavage d’estomac, pour le reste… Je ne sais pas, Ysée, je… On doit patienter.

Patienter ? Ce n’est vraiment pas mon fort. Et surtout pas dans ces conditions. Je me précipite vers l’accueil.

— J’exige de parler à mon père ! Je suis la Ministre de la Culture et si vous ne me laissez pas le voir immédiatement, j’en ferai part au Ministre de la Santé et vous pouvez être sûre que plus jamais vous ne travaillerez dans un hôpital !

C’est honteux comme procédé mais ça a au moins le mérite de la faire bouger de son fauteuil. La petite brune revient peu après avec un homme plus âgé qui me toise à peine arrivé.

— Il est où, mon père ? Je veux le voir et lui parler !

— Votre père passe des examens, et vos menaces ne feront pas avancer les machines plus rapidement, Madame la Ministre de la Culture ou pas. Votre inquiétude est légitime, mais menacer le personnel qui ne fait que son travail… c’est bas, me sermonne-t-il.

Son ton moralisateur a au moins l’effet escompté et je fais un petit sourire gêné à la jeune femme de l’accueil avant de retourner près de ma mère pour attendre les résultats des examens. Nous nous réconfortons mutuellement et quand un médecin s’approche enfin de nous et nous demande de le suivre, nous ne nous faisons pas prier pour lui emboîter le pas. Il nous conduit à un petit bureau, un document qui ressemble à un compte-rendu à la main.

— Il va bien ? Dites-nous que les nouvelles sont bonnes, le supplié-je presque.

— Vous avez prévenu les secours suffisamment tôt pour que le nécessaire soit fait. Les examens sont plutôt corrects, mais il va rester un moment ici. Ce qui inquiète le médecin, ce sont les pertes de mémoire dont votre mère nous a parlé, alors nous allons faire une batterie d’examens à ce propos. Votre père se met en danger, il y a bien longtemps qu’il aurait dû les faire, d’après ce que j’ai compris.

— On peut quand même le voir, là tout de suite ? demande ma mère alors que je préfère faire profil bas après mon esclandre de tout à l’heure.

— Bien sûr, mais il était endormi lorsque je suis sorti de sa chambre. Il a besoin de beaucoup de repos, et les examens à venir vont être très fatigants également.

Nous le suivons dans les couloirs de l’hôpital jusqu’à une petite chambre où ils l’ont installé dans un lit. Voir mon père dans cet état, ce n’est vraiment pas facile. Une machine monitore son rythme cardiaque, il est sous perfusion et il a l’air si fragile dans sa petite blouse blanche que mon cœur se serre. Lorsque je lui prends une de ses mains et que ma mère fait de même de son côté, il se réveille et nous regarde. Son air doux et un peu perdu me bouleverse.

— Papa, ça va ? Tu te sens bien ?

— Oui, oui, ma puce, je… Ça va. Mais… Qu’est-ce que je fais ici ?

— Tu nous as fait peur, mon Chéri ! Quelle idée de te tromper de bouteille ! Tu te rends compte que tu aurais pu te tromper encore davantage et mourir ? Je ne veux pas te perdre, moi…

— Papa, tu te souviens de ce qu’il s’est passé ? Tu as bu du désherbant !

— Je… Non, enfin… Peut-être… Mon dieu, j’ai vraiment fait ça ? balbutie-t-il, mal à l’aise.

— Oh mon Amour… Ce n’est pas grave. Les médecins vont s’occuper de toi et tu pourras vite rentrer à la maison.

Même si je rêve aussi de voir tout revenir à la normale, je doute que ce soit rapide, voire que ce soit possible. Mais cette perspective a l’air de lui redonner le sourire et je ne me vois pas contredire ma mère et lui briser ses espoirs de guérison rapide.

— Ysée, ne fais pas cette tête d’enterrement, voyons, sourit mon père en serrant ma main dans la sienne. Je vais bien, et toi… On dirait bien que tu déprimes, ma Puce.

— Mais non, Papa, je ne déprime pas. C’est juste que tu nous as fait peur ! Tu imagines si tu y étais resté ?

— Sauf que je suis là, alors souris et arrête de te faire du souci pour ton vieux père. Je suis sûr que tu as bien mieux à faire que de rester ici, d’ailleurs.

— Non, Papa, je reste à tes côtés, comme Maman. Jusqu’à ce que tu ailles mieux. Je ne me vois pas aller ailleurs alors que tu es ici.

— Hum… marmonne mon père en levant les yeux au ciel. Et ton militaire, il n’est pas là pour te soutenir ?

— Mon militaire ? Tu parles de qui ? De mon frère ? tenté-je de l’orienter dans ses propos que je trouve décousus.

— Ysée, rit-il, tu sais très bien que je ne parle pas de Daryl, arrête. Plutôt du beau gosse qui l’a ramené à la maison. Je crois que vous vous entendiez bien, tous les deux…

Oh, on dirait que là, il a retrouvé tous ses moyens. Il est en train de me parler de Mathias et de manière tout à fait sensée. C’est fou comme cette pensée me redonne de l’espoir, même si sa question porte sur un sujet sensible.

— Il n’est pas en Silvanie, Papa. Il est reparti en France et je suis sûre qu’il m’a déjà oubliée et qu’il est en train de se taper une petite jeune bien plus jolie que moi. Et plus disponible pour lui.

Pourquoi est-ce que je suis en train de parler de Mathias alors que je suis au chevet de mon père malade ? Et d’ailleurs, à ce moment précis, il n’a pas l’air si malade que ça. J’ai l’impression qu’il a bien toute sa tête, vu son regard inquisiteur et vraiment présent.

— Ben voyons ! Tu l’as vraiment laissé partir, ma fille ? Toi, tu as baissé les bras ?

— Ce n’est pas si simple que ça, Papa. Et ce n’est pas la question, ce matin. Il va falloir que tu te reposes et que tu prennes soin de toi.

J’essaie de changer le sujet car parler du Français me fait trop mal au cœur. Et je n’ai pas besoin de ça avec l’inquiétude qui me ronge sur son état à lui. Mais c’est vrai que là, il me manque encore plus. Qu’est-ce que j’aimerais qu’il soit présent ! Si seulement je pouvais m’appuyer sur lui pour affronter la maladie de mon père…

— Maman, je te laisse avec Papa. Je vais sortir prendre l’air pour te laisser un peu de temps avec lui tant que…

J’allais dire “tant qu’il est parmi nous” mais je m’arrête, incapable de mettre des mots sur ce qui est en train de lui arriver.

— D’accord, ma Chérie, mais… reviens vite, hein ? sourit-elle en posant sa main sur la mienne. Il faut en profiter…

— Je fais vite, ne t’inquiète pas.

Je dépose un bisou sur la joue de mon père et sors dans le couloir. Je pense à Mathias depuis que mon père l’a évoqué et je n’arrive pas à me sortir de la tête son joli visage, sa barbe blonde bien taillée, son regard si captivant, son corps d’athlète. Je l’ai dans la peau, ce n’est pas possible. Il faudrait que je parvienne à l’oublier, mais c’est tout simplement impossible. Au contraire, sans réfléchir plus que ça, et sans me préoccuper de ce que pourrait penser sa petite Justine, je clique sur son nom et me décide à lui envoyer un message.

Coucou Mat. Juste un petit message pour te dire que je pense à toi et que tu me manques. Je ne pensais pas que ce serait à ce point-là. J’espère que tout se passe bien pour toi en France et que tu n’as pas déjà oublié la Silvanie et tout ce qu’il s’y est déroulé. Je te fais plein de bisous, pas forcément très sages. Je te laisse les imaginer comme tu le souhaites. xoxo. Ysée

Je sais que ce n’est pas une bonne idée, que ce n’est même pas du tout approprié, mais là, je m’en moque. Qui sait, demain, je serai peut-être victime d’un accident comme mon père et tout sera fini. Alors qu’importe. Si j’ai envie de lui écrire, je le fais. Et on avisera plus tard. Carpe Diem, disent les philosophes. Ce n’est pas ma façon habituelle de réfléchir, mais là, vu les circonstances, je trouve que c’est comme ça que je dois me comporter. Advienne que pourra.

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