3. Les fils de la Lionne

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La réception battait son plein à l’hôtel particulier situé dans les dépendances de la Citadelle. Le prince Balian avait de nouveau réuni à l'improviste toute la jeunesse de la cour de son père pour son propre divertissement. Ce qui n'avait pas été pour plaire au personnel du Roi ; les rôtisseurs, les sommeliers, les cuisiniers n'avaient eu que la journée pour préparer pâtés en croute, potages, truites fumées, cochon de lait, pièce montée de biscuits à la cuiller. Dans la salle éclairée de candélabres, les spiritueux coulaient à flot et les amuse-bouche pullulaient tandis que les convives se flattaient et se racontaient les derniers potins.

A force de débattre arts, chasse et politique en s’abreuvant d’un flot continu de vin rouge boisé tout au long du dîner, Balian finit par se lasser. Le jeune héritier aux cheveux mi-longs noirs entre lisses et ondulés se leva de la table en désordre et se servit un verre de liqueur de genévrier. L’allure athlétique, il défiait les critères de beauté du moment, par moments beau et laid, inquiétant et fragile. Balian tituba très légèrement jusqu'à s'affaler sur un divan, à côté d'une jeune fille au décolleté passablement osé. Son verre à la main, il fit un signe de la tête et un serviteur ouvrit la double porte du fond de la salle. D'autres jeunes femmes aux tenues plutôt envoutantes et échancrées firent leur entrée dans la clameur générale. Puis, elles se choisirent chacune un homme ou une femme parmi l'assemblée et se dirigèrent de part et d’autre des lieux pour plus d'intimité.

Les uns s’affairaient à leur conversation, les autres à leur bon plaisir. Balian observait d'un regard vitreux son ami Wilmot s'émouvoir dans un effort pitoyable entre deux cuisses charnues, tandis que Guernon, son homme de main, séduisait du bout des doigts Gelleia, la fille du conseiller juridique du Roi. Le prince but une gorgée, tout en regardant avec insistance de ses yeux marrons le sourire taquin, mais secrètement ambitieux de la jeune femme. Une conquête à faire, semblait-il, mais pas ce soir ; tout le plaisir de la chasse résidait dans la traque et la capture finale, il était inutile de s’empresser.

Comme pour le tirer de ses pensées, la jeune fille au décolleté éhonté à ses côtés lui prit son verre des mains et le porta à ses lèvres. Balian se tourna alors vers elle pour l'embrasser à cet endroit. Dans un hoquet de surprise, elle laissa échapper du vin dans le creux de son cou que Balian s'empressa d'avaler du bout de la langue.

La soirée s'était poursuivie dans cette atmosphère d’égarement et d'excès jusqu'au petit matin. A la lumière de l’aurore qui pénétrait par le treillage de fer des fenêtres de la pièce, Balian se réveilla, la tête comme un roc planté sur le sommet de son corps. Les lendemains de fêtes avaient pour lui l'amertume qu'on leur connaissait. Tant de célébrations, d'engouement et d'excitation finissaient toujours par mourir inéluctablement dans un matin silencieux, plat et morne, ne laissant comme souvenir réel de la veille que de la vaisselle ébréchée et du linge froissé. La jeune fille au décolleté aventureux dormait encore à ses côtés lorsqu'il se leva. Il reboutonna ses vêtements et sortit par une porte dérobée pour atteindre les jardins du château.

Balian ferma les yeux sous la lumière du jour naissant, si pure et si douce. L'air frais apaisait ses tempes douloureuses alors qu'il marchait dans les allées encore fleuries. Au détour d’une d’elles, il aperçut son frère cadet Vaulequin lire au soleil à côté de son précepteur. Le visage carré au large front, ses sourcils épais et foncés abritaient des petits yeux expressifs. Des pommettes saillantes, un nez droit et étroit, de belles lèvres fines donnaient à son visage un air délicat. Le vieux bougre était sûrement encore en train de le bercer des légendes d'Aedria au lieu de l'initier à la réalité de la cour. Puis, le regard de Balian se posa plus loin sur une femme noble à la robe pourpre, vêtue d'une cape courte à capuche noire, qui marchait lentement vers la chapelle royale. Sa mère, la Reine Ossena.

Chaque jour, elle allait prier pour ses trois garçons, loué soit-il, et notamment pour Tobias, le frère aîné de Balian, de quelques minutes à peine. Le garçon ne quittait que très peu le donjon où l'on avait aménagé sa chambre pour qu'il dispose de tout ce dont il avait besoin pour se cultiver, se divertir et se soigner. Il était devenu très faible ces derniers temps et le médecin de la famille lui prodiguait quotidiennement des soins. Combien de temps cela allait-il durer ? Les domestiques commençaient déjà à répandre des bruits de couloirs dans l'enceinte de la Citadelle.


***


La chambre de Tobias possédait tout le mobilier et accessoires nécessaires à son confort. Au centre de la pièce trônait un immense lit à baldaquin, où Tobias était certain que lui et ses deux frères avaient largement la place pour dormir à trois. Plus loin, une immense bibliothèque regroupait du sol au plafond toute sa collection personnelle de manuels d'algèbre et de sciences variées, de rares éditions des anthologies de la poésie d'Aegeria richement illustrées, de dictionnaires bilingues. Une garde-robe à droite de la bibliothèque proposait un large choix de peignoirs de soie différents, afin que Tobias puisse recevoir dans sa chambre avec un minimum de dignité. Près de là, un canapé voluptueux à côté d'une cheminée pouvait l'accueillir quand bon lui semblait pour lire ou se reposer. Plus loin, un bureau de bois massif lui permettait de travailler son programme d'histoire et d'étudier des cartes qu'il scrutait à la loupe avec passion.

Cette chambre était parfaite pour un prince héritier de son rang, si on faisait abstraction des larges tablettes médicalisées de part et d'autre du lit. Elles étaient jonchées de pots en verre aux contenus et aux formes indescriptibles, d'une balance à poids, de pots en terre et de pilons divers, d'éprouvettes, de pipettes et de ballons de verre.

C'était en revenant d'une partie de chasse que Tobias s'était écroulé subitement de cheval. Depuis, il se plaignait d’étourdissements momentanés mais récurrents, de symptômes qu'il n'avait jamais montrés auparavant. Cela faisait des mois maintenant qu'il restait enfermé dans le donjon, à recevoir la visite régulière de médecins et de cliniciens de tous les horizons pour soigner ses affreuses céphalées, sans réel résultat.

Tobias voyait sa pathologie l'obliger à rester isolé toute la journée, sauf pour sa promenade quotidienne dans les vergers du château pour faire un peu d'exercice. Toujours les mêmes réponses aux mêmes questions, sans vraiment de visibilité, ni avancée sur l'établissement de son diagnostic, qui restait une énigme.

Certains jours, il se réveillait de bonne humeur, prêt à annoter tous ses livres de remarques et réflexions personnelles, et d'autres jours où il était si morose qu'il ne se levait qu'en fin d'après-midi, boudant ses repas.

Ce jour-là, Tobias était debout à la fenêtre, pieds nus en robe de chambre, ses cheveux noirs mi-longs emmêlés. Il observait du haut de sa fenêtre son cadet Vaulequin étudier dans la douce lumière du matin aux côtés du précepteur Ceionius. Vaulequin était doux comme un agneau, incapable de faire du mal. Tobias regrettait à présent de ne pas être auprès de lui, pour l'aider à penser par lui-même et à s'affirmer face à Balian, son charismatique et déterminé de jumeau. Il regrettait de ne pas pouvoir assumer son rôle d'aîné, affaibli par sa maladie.

Plus il y pensait, plus il en était persuadé. C'était lui le faible, c'était lui qui pâtissait de l'isolement infligé par sa mère, c'était lui qui avait abandonné Vaulequin aux perfidies de Balian. C'était lui le lâche.

Un domestique frappa trois fois à sa porte, tirant Tobias de ses pensées. Le code avait imposé au personnel qui accédait au donjon de frapper trois coups pour s'annoncer et de laisser le plateau-repas devant la porte pour ne pas déranger. Tobias referma les yeux, non, pas maintenant. Il laisserait de nouveau le plateau refroidir devant sa porte, sans même y toucher.

Il s’était beaucoup blessé par le passé, et les pertes de sang avaient été difficiles à arrêter. Depuis sa chute, toute activité physique en dehors de la marche, comme courir ou s’exercer à l’épée, lui avait été proscrite. Tobias avait cette sensation morose d’avoir peu d’autonomie, d’être empêché d’une manière ou d’une autre d’aller de l’avant. Il voyait parfois même sa propre sûreté menacée à essayer et entreprendre des choses, à prendre des risques, préférant largement le réconfort de la prudence. Ordre avait été donc donné aux praticiens qui osaient entrer dans le donjon de ne recourir à la saignée qu’en ultime recours et d’agir avec douceur. Dans cette relation alambiquée qu’il entretenait avec ces tourments, Tobias, épuisé, continuait de regarder Vaulequin, fasciné par le discours de son professeur.


***


Ossena ne dormait que très peu la nuit, quelques heures de sommeil lui suffisait à recouvrer ses forces. Attirante au visage rond et aux joues charnues, elle avait l’allure presque voluptueuse, et imprégnait la Citadelle de sa présence mêlant grâce et sensualité. Elle se levait toujours aux aurores et se servait un verre de vin. Cela l'aidait à réfléchir. Vêtue de sa robe pourpre, elle marchait doucement d'un bout à l'autre de la pièce, sirotant une gorgée à chaque demi-tour. L'état de santé de Tobias l'inquiétait. Tous ces bonimenteurs et charlatans qui se penchaient sur son cas pour se faire grassement payer par son incrédule de mari, et l'état du pauvre garçon qui ne s'améliorait pas pour autant. Il lui fallait un véritable remède, non pas ces traitements répétitifs et défectueux ! Et tout cela devenait maintenant difficile à supporter pour Tobias. Ossena finit de boire son verre et sortit de sa chambre.

« Ma cape, je vous prie, ordonna-t-elle à sa bonne. La courte.

- Oui, votre Majesté. »

La bonne lui passa le vêtement sur les épaules en écartant ses longs cheveux brun foncé et le noua sur sa poitrine.

« Si on me cherche, dites que je suis au chevet de mon fils, qu'on ne me dérange sous aucun prétexte.

- Bien, votre Altesse. »

La Reine descendit dans la cour du château, qu'elle traversa pour se diriger au donjon. Une fois passée la lourde porte d'entrée, elle gravit l'escalier en colimaçon qui donnait sur la chambre de Tobias.

Elle arriva sur le palier où elle trouva le plateau intact. C'était le deuxième que son fils allait renvoyait directement en cuisine sans même savoir ce qu’il offrait. Elle poussa le plateau des mains sur le côté, il lui faudrait également trouver une solution à ce problème. Elle soupira en toquant une fois à la porte pour annoncer son entrée. Tobias se tenait droit de dos, à regarder par la fenêtre quand elle passa la porte.

« C'est une belle journée... nous pourrions aller aux écuries si tu le souhaites. Je suis sûre que les palefreniers seraient honorés de ta présence. »

Mais Tobias ne répondait pas.

« Viens t'habiller, je suis sûre qu'on peut te trouver une redingote ou quelque chose dans ce fouillis. »

Elle chercha un long moment dans la garde-robe avant de tomber sur une jaquette et un pantalon d'équitation. Tobias était toujours immobile lorsque sa mère les lui rapporta.

« Mon chéri..., dit-elle en lui prenant doucement le bras.

- Pardonnez-moi, mère, ne m'en voulez pas, dit Tobias.

- Soit. »

Elle déposa un baiser sur le front de son fils et ressortit de la pièce. Elle laissa les vêtements sur une chaise et le plateau sur le palier, au cas où le jeune homme voudrait reprendre des forces, puis descendit l'escalier. Cette vaste plaisanterie avait maintenant assez duré.

En sortant du donjon, elle vit au loin son plus proche conseiller, Aiden Pambroque, qui l'attendait devant la chapelle royale. Elle alla le rejoindre. En chemin, elle jeta un regard attendri à Vaulequin, plongé dans le livre fourni par le précepteur Ceionius. Puis se concentra de nouveau sur son objectif, sans remarquer le regard de Balian dans son dos.

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