10. Lève-toi et règne

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Rhiannon s’était réveillée aux aurores. L’importance des préparatifs de la veille avait largement raccourci sa nuit, et elle aurait bien besoin de toutes ses capacités pour braver cette nouvelle journée. Elle s’habilla à la hâte et sortit de sa chambre. Elle passa devant les quartiers privés de son père, et vit les offrandes posées sur le sol.

Des aliments et des outils domestiques, des vêtements et des bijoux, des armes et des fourreaux volontairement détruits en signe de loyauté, du matériel équestre et de chasse recouvraient totalement l’entrée de la pièce.

Les serviteurs avaient sûrement entreposé le tout dans la nuit pour exprimer leur reconnaissance, et pour souhaiter au chef longue vie et prospérité. Rhiannon lisait dans ces offrandes toute l’admiration qu’avaient les gens du Fort pour leur chef de clan, pour sa bravoure. Elle aussi aimerait lui dire tout son dévouement et le servir à ses côtés jusqu’à sa mort. Mais elle devrait rester à la place qui était la sienne, en tous cas publiquement.

Elle recentra ses pensées sur sa mission et alla au chenil, dont la porte était encore fermée. Tlada et Fero, les chiens que Rhiannon avait dressé, étaient couchés là à leur place et levèrent la tête vers elle au travers du grillage.

« Bons chiens. » leur dit-elle, et les deux dogues reposèrent leur lourde tête entre leurs larges pattes avant.

***

Plus tard dans la matinée, Aswollt Stackworth sortit seul du Fort pour rejoindre l’extérieur du temple du Dieu-Loup. La nuit avait été longue, la douleur intense dans son torse suite à l’attaque de l’ours l’avait tiré plusieurs fois de son sommeil. Malgré leur altercation brutale sur le devenir de Rhiannon, seule la chaleur du corps de son épouse étendu à ses côtés était parvenue à l’apaiser et à l’endormir avant son entretien avec le druide Morcan.

Le rituel était totalement privé, car il fallait une parfaite communion entre le chef de clan et le monde des esprits ; c’est pourquoi Aswollt Stackworth s’était rendu seul sur place. Avec sa longue queue de cheval tressée aux côtés rasés, il portait une tunique des plus simples, sans pourpoint, ni accessoire.

Il venait d’atteindre un âge avancé, un record de longévité pour le peuple dhakari. Un chef de clan magnétique, qui avait rêvé et lutté dans l’idée d’unie tous les peuples du Nord sous une seule bannière. La capacité à diriger et les moyens mis en œuvre, comme Aswollt Stackworth l’avait fait, imposaient respect et adoration.

A l’âge de seize ans, il hérita du pouvoir suprême sur Striga après la mort prématurée de son père. Il était déterminé à établir son règne et à unifier les terres dhakaries. Il était connu pour être un homme sage et pacifique, bien qu’il fût toujours prêt à défendre son peuple contre les menaces extérieures, notamment les attaques par les autres clans qui étaient monnaie courante à cette époque. Dès le début de son règne, Aswollt Stackworth avait concentré ses efforts sur la consolidation du Royaume de Dhak par des moyens pacifiques plutôt que par la guerre pour contribuer à l’épanouissement de son peuple.

Il était très respecté de ses sujets et aimait passer du temps auprès d’eux pour mieux comprendre leurs besoins et préoccupations. Il avait instauré des réformes pour améliorer la justice et la gouvernance, accordant ainsi une attention particulière à la protection des droits des femmes et des minorités. Son histoire était celle d’un souverain bienveillant et visionnaire, qui avait su réunir son royaume par la paix et la compréhension mutuelle. Son règne apportait encore à ce jour stabilité et prospérité au Royaume de Dhak, laissant un héritage durable et de respect, d’égalité et de progrès pour ses filles et les générations à venir.

Mais il était maintenant âgé, sa gloire d’antan perceptiblement regrettée et lointaine. Le temps lui était-il déjà compté ? Mieux valait pour lui désormais ne pas s’endormir sur ses lauriers et se méfier des envieux. Car que fait-on du vieux loup lorsqu’il devient faible et n’est plus en mesure de maîtriser sa meute ? Un autre loup prend sa place et le chasse. Il faudrait donc au chef de clan se méfier des coups de crocs malvenus et des poignards dans le noir.

Le druide l’accueillit comme le héros victorieux qu’il fut jadis.

« Des sommets glacés aux plaines verdoyantes,
Chaque horizon est un nouveau départ,

Rassemblons-nous pour le chef de clan et sa famille. »

Le druide le vêtit d’une étole blanche et lui porta une hostie à la bouche.

« Suis-moi, chef de clan, pour le sang et pour ta gloire. »

Le druide amena Aswollt Stackworth au milieu d’un cercle serti de quatre poteaux à chacun de ses quarts, auxquels étaient attachés des bœufs imposants aux cornes magnifiquement enfourchés. Le cycle de la vie éternelle allait guider l’énergie offerte au chef pour son anniversaire.

« En ce jour heureux, reçois, chef de clan, le sang de la vie. »

Aswollt Stackworth s’agenouilla dans le creux au milieu du cercle, puis ferma les yeux.

Les bœufs meuglèrent sinistrement lorsque le druide leur trancha le cou un à un, laissant le sang affluer par litres dans les conduits pour venir inonder le chef de clan de ses bienfaits et de sa bénédiction. Les effets de l’hostie se firent sentir, l’imagination d’Aswollt trompait peu à peu ses sens. Il ressentait l’abondance et la chaleur du sang, puis les courants glacés des torrents Dhakaris à la fonte des neiges, il voyait des corbeaux tels des lances frappant les boucliers, il entendait le cliquetis des forges puis le fracas du tonnerre, il éprouvait la fureur et la gloire sur le champ de bataille, il entendait l’écho du destin, pour finir par le chant du loup. Puis il reprit connaissance, haletant, puis heureux.

« Lève-toi et règne. », ordonna le druide.

Alors le chef de clan se leva dans son étole maculée et suivit le druide pour sa marche sacrée vers le Fort.

***

Plus tard, la fête en l’honneur du chef battait son plein. Le banquet débordait de viande de bœuf, de brebis farcie et de sauce aux champignons, de pain d’orge, de beurre salé. L’hydromel et la bière coulaient à flot. Tous ceux qui étaient présents s’affairaient à raconter des histoires de batailles, à chanter et rire autour des différents braseros qui avaient été allumés pour l’occasion.

Tandis que le chef et sa famille mangeaient à leur table, on lui apportait toutes sortes de présnets. Une caisse entière de harengs fumés, et quantités de miel et de liqueur. Un jeune garçon lui offrit un petit loup en bois que lui-même avait sculpté à en juger par les bandages sur ses mains, chose qui le toucha personnellement.

Isbail offrit à son père un bouclier qu’elle avait fait faire sur mesure. Il était large, peint en bleu clair, avec au centre la tête d’un loup, la gueule ouverte, faite d’entrelacs et d’ornements dhakaris, du très bel ouvrage. Aalldora, elle, lui apporta en cadeau une tapisserie qui retraçait toutes les conquêtes et le règne de son père, une fresque magnifique de quatre mètres de long.

Bien qu’il fût très reconnaissant envers ses filles, Aswollt Stackworth voyait désormais dans ce bouclier et cette tapisserie qu’une page de gloire et de jeunesse conquérante s’était peut-être tournée. Bien que ces présents l’honoraient et le célébraient, il lisait en eux qu’un jour la vieillesse le forcerait à passer la main et à se mettre en retrait au profit de ses filles. Il savait qu’il leur tardait de diriger la meute, mais elles n’étaient pas encore prêtes.

Rhiannon, suivie de Faol, de Fero et de Tlada, se présenta devant son père.

« J’ai longtemps éduqué les deux dogues Thor et Falka pour ta défense personnelle. Ils sont maintenant prêts à attaquer et à obéir à tes ordres. Puisses-tu les accepter en cadeau.

- J’ignorais qu’ils m’étaient destinés. Merci à toi, ils sont magnifiques, lui dit-il.

Puis, il ajouta :

- Je prierai pour toi et tes sœurs, Rhiannon ; les liens fraternels, c’est ce qui maintient la meute dans son ensemble. Je prierai pour vous et pour que la meute reste soudée et forte. »

Rhiannon n’oublierait jamais ce regard, ce regard si pénétrant et si aimant à la fois, qu’elle chérissait tant. Car l’instant d’après, le chef de clan commença à suffoquer. Faol se mit à grogner férocement. Plus le chef toussait bruyamment, plus la confusion grandissait, des cris et des aboiements surgirent. Tegwen et un garde se jetèrent sur lui pour lui venir en aide, mais le chef de clan n’arrivait plus à respirer et se tordait maintenant de douleur. Il s’écroula sur le sol, il se débattait comme un diable, les yeux rouges et les narines en sang.

« Père, lui dit Rhiannon agenouillée près de lui, je vous en prie, aidez-le, supplia-t-elle à l’assemblée.

- Que lui as-tu fait ? hurla Tegwen. Tu te tenais près de lui il y a un instant !

- Aidez-le, je vous en supplie, implora la jeune fille.

- Arrêtez-la ! », rugit sa belle-mère.

Alors que des gardes armés s’avançèrent, Gerwyn, l’ami de Rhiannon, la tira par l’épaule pour la conduire à l’écart. Dans leur course, Faol attaqua un garde au visage, Rhiannon et Gerwyn tentèrent de se frayer un chemin parmi la foule à coups de dague.

« Viens, suis-moi, lui cria Gerwyn. Je vais te sortir d’ici. »

A regret, Rhiannon courut droit devant pour son salut, bouleversée, Faol à ses trousses, tandis qu’à la grande table, Isbail et Aalldora accompagnèrent les derniers soupirs déchirants de leur père, le chef de clan Aswollt Stackworth, premier du nom, seigneur de Striga.

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