Chapitre 6 - Chez Bassam
L'ampoule orange qui pendait dans l'entrée accueillit Bassam alors qu'il retirait ses clés de la serrure. Il releva les chaussures de sa sœur, qui traînaient en travers, et les rangea méticuleusement avant d'aligner les siennes avec celles de son père.
Il soupira. Même ce petit geste l'épuisait. Pourquoi est-ce que Shireen ne pouvait pas être organisée? Rien que de jeter un coup d'œil dans sa chambre bordélique lui donnait le vertige.
À travers la porte de la cuisine, il entendait le cliquetis familier des casseroles et les rires étouffés de sa mère et de Shireen.
— C'est qui ? Bassam ? demanda sa mère.
En entrant dans le salon, il trouva son père, comme toujours, assis à la table, entouré de papiers.
Il avait une routine très établie. Toujours entouré de ses livres, il partageait son temps entre la lecture de livres religieux et les discussions avec ses amis, construisant des projets ou aidant ses amis dans les leurs.
— Ahlan, mon fils, bienvenue. Comment ça se passe, les études?
Bassam sourit légèrement avant de poser son sac par terre.
— Alhamdulilah, baba. Tout se passe bien.
— Mon fils, je te l'ai dit maintes fois et je te le redirai encore. Dans ce pays, c'est tes études qui te sauveront et pas autre chose et il faut que tu y fasses attention. D'ailleurs, tu as bien postulé pour faire pharmacie ? Comment ça avance?
— J'ai postulé pour une université prestigieuse à Londres et ça avance très bien.
— Londres, c'est très bien. La capitale !
Bassam serra les lèvres en hochant la tête.
— Shireen ! Mets la table, cria soudainement sa mère en se dirigeant vers la salle à manger.
— J'arrive ! répondit la voix traînante de sa sœur.
Quelques instants plus tard, Shireen entra dans la pièce en claquant des talons, malgré les protestations constantes de leur père contre le bruit qui pourrait déranger les voisins.
— Et voilà Shireen qui est là avec son défilé de mode, lança Bassam. C'est quoi encore cette tenue ? Et tu vas abîmer la moquette avec tes chaussures.
Il détailla son gilet rose en velours à moitié ouvert et son jean taille basse accompagné de talons hauts.
— Comment va la princesse de la maison? l'accueillit le père avant de l'enlacer. Viens t'asseoir à côté de moi, ma chérie.
— De toute façon elle est dans un tel état piteux la moquette, répondit-elle en fixant Bassam avec un sourire narquois, enfouie dans l'emprise de leur père.
Bassam les regarda tous les deux, en retrait.
La moquette grisâtre était une autre source d'anxiété pour lui. Elle avait l'air d'une propreté tellement douteuse malgré les nombreux coups d'aspirateur de sa mère qu'il ne pouvait s'empêcher de se demander combien de locataires avaient essuyé leurs orteils dégueulasses dessus.
Bassam haussait les sourcils.
— Tu te prends pour une actrice de drama ou quoi ? marmonna-t-il.
— Bassm, laisse tranquille ta sœur, haram de l'embêter comme ça.
Bassam jeta un regard oblique à Shireen. Elle le narguait.
Leur mère servit les courgettes farcies.
Par habitude, Bassam passa quelques secondes à ajuster les assiettes et les couverts, posant tout bien symétriquement.
Shireen lui jeta quelques regards agacés avant de l'ignorer.
En prenant une première bouchée de kousa mahchi, Bassam ne put s'empêcher de remarquer qu'elles avaient un goût très différent de celles de son enfance.
Il ne put s'empêcher de remarquer qu'elles avaient une texture différente des courgettes de son enfance.
Dans ses souvenirs, les courgettes avaient une saveur différente. Celles qu'il mangeait en Syrie. Son pays.
— Il n'y a pas trop de sel ?
— Non ? répondit sa mère en fronçant les sourcils.
— J'ai l'impression qu'il manque quelquechose.
Shireen leva les yeux au ciel tandis qu'il rajoutait du sel dans ses courgettes sous le regard confus de sa mère.
La télévision du salon branchée sur Al Jazeera venait de faire succéder des Palestiniens enterrant leur martyr à une nouvelle présentatrice qui parlait d'affrontements dans le nord-ouest de la Syrie et des morts qui s'ensuivaient.
Bassam baissa les yeux sur son assiette.
Son pays, c'était les bruits de son quartier quand ses amis l'appelaient pour venir jouer en bas de la maison. C'était le goût des courgettes farcies que sa grand-mère faisait. C'étaient les odeurs du knafeh du souk al-Hamidiyeh. C'était son père qui buvait un café le matin avant d'aller à sa pharmacie et qu'il aille à l'école.
Et maintenant la Syrie, ce ne serait plus jamais le chahut dans les cours de récréation, pensa-t-il en fixant les poils sur son bras.

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