Chapitre 7 - Avec toi

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« Mon âme le suit et se perd dans sa beauté,

Ses désirs sont la magie de la vie, son charme est extraordinaire.

Celui dont les yeux sont enviés par la lune, son sourire est le soleil qui brille ».

— Les mots de ses yeux par Sherine

Hajar observait les feuilles d'automne se courir l'une après l'autre dans la cour. À travers la fenêtre, le ciel affichait un gris sombre, rempli d'électricité.

Elle ne comprenait rien aux cellules bactériales et aux différentes façons de les reconnaître. En cette après-midi de décembre, elle avait envie d'une seule chose : rentrer chez elle, s'installer sur son lit et se plonger dans un bon livre.

Quand ils avaient déménagé d'Italie vers la Grande-Bretagne, la nécessité de laisser ses livres derrière elle avait brisé son cœur... Ses chers livres... Elle avait dû choisir quelques-uns de ses préférés qu'elle avait discrètement fourrés dans sa valise. Et donner le reste à une bibliothèque. Son père n'aurait pas été si content de découvrir qu'elle prenait des livres avec elle qui allaient les alourdir. Pourtant elle n'avait pu s'en empêcher.

La découverte de la profusion de boîtes à livres et d'associations l'avait aidée à accuser le coup.

Elle venait de dénicher "Nos étoiles contraires" dans une brocante et elle avait hâte de le commencer.

Née pour publier mes poèmes, condamnée à recopier les noms de bactéries microscopiques, pensa-t-elle en copiant ce que le professeur avait noté au tableau. Elle tendait l'oreille toutes les cinq minutes, guettant avec impatience la sonnerie qui indiquerait la fin de sa torture.

Le professeur éleva soudainement la voix :

— J'ai oublié de distribuer ces fiches, mais vous devez les faire avant de sortir pour que je puisse les corriger et les rendre la semaine prochaine.

— Monsieur, on ne peut pas reporter ça ?

Hajar soupira en attrapant la feuille que sa voisine de table lui présentait. Elle n'avait aucune idée de comment répondre à ces questions.

Le propre de la vie, c'est que tout prend fin à un moment ; la cloche sonna.

Elle rangea avec empressement les feuilles distribuées dans son classeur, le fourra dans son sac et fut une des premières à quitter la classe.

Ouf.

Elle inspira profondément avant d'être surprise par le bruit des gouttes torrentielles qui assaillaient la fenêtre du couloir.

C'est raté si je voulais rentrer sans être mouillée.

Elle jeta un coup d'œil à son sac en tissu. Elle ne donnait pas cher de la peau de ses cahiers. Elle enfila son sac en bandoulière sous sa veste avant de refermer celle-ci par-dessus.

Ça devrait aller ainsi.

Sa veste n'avait pas de capuche alors elle commença à avancer bravement sous la pluie. L'odeur de terre mouillée du terrain de rugby assaillit ses narines. Ses pas envoyaient des ondes dans les flaques de la cour. Elle ne pouvait même pas les éviter. Elle marcha quelques pas avant de se retourner brusquement. Par instinct, par peur. Elle ne savait pas trop ce qui l'avait poussé à se retourner. Peut-être se sentait-elle observée?

Le regard de Bassam arrêta le sien. Il courait.

— Salut, dit-il en se rapprochant à bout de souffle, un sourire plastronné sur le visage. Elle lui sourit légèrement avant de continuer à marcher.

— Il pleut pas mal, hein ?

Elle acquiesça. La lassitude des dernières heures du jour envahit ses membres.

Pourtant l'excitation que sa présence à ses côtés lui apportait vint doucement effacer toute trace de fatigue.

— Comment s'est passée ta journée ? lui demanda Bassam. La question lui fit l'effet d'un choc. Cela faisait tellement longtemps que personne n'avait cherché à savoir si elle allait bien.

— Bien, dit-elle. Et toi?

— Pareil. Tiens.

Bassam lui tendit une datte.

Elle la saisit en riant.

— Comment ça se fait que tu en aies une ? Tu te balades avec des dattes dans tes poches?

— Oui, dit-il. C'est ma nourriture préférée. C'est la sunnah du prophète, que la paix soit sur lui aussi. Celui qui mange sept dattes chaque matin est protégé des maladies. Tu devrais voir sous mon lit. J'en ai des paquets et des paquets. Et des bouteilles d'eau aussi! À chaque fois que j'ai faim, hop.

Elle rit plus franchement.

— Tu es vraiment quelqu'un de bizarre, décida-t-elle en enlevant le noyau de sa bouche.

C'était ce qu'il y avait de plus bizarre, les dates. Sucré, gluant, une douceur dans l'aridité du désert. Elle ne savait jamais que faire du noyau qu'elle ressortait de sa bouche imbibée de salive.

Elle observa Bassam qui le gardait dans sa main. Elle haussa les épaules.

— Alors quelle était ta dernière leçon? demanda Bassam.

— Biologie. Et toi?

— Anglais.

— Je t'admire d'étudier la littérature anglaise, tu sais... Entre toutes les autres matières, surtout quand ce n'est pas ta langue maternelle... déclara Hajar.

— C'est dur, c'est vrai, avoua Bassam. Même moi, je n'en reviens pas d'avoir choisi l'anglais. Mais si je veux faire droit, je pense que m'habituer à lire beaucoup de textes et à apprendre des citations m'aidera, tu comprends? Et puis si je veux être accepté dans des universités prestigieuses... ça aide toujours.

— Je comprends, déclara Hajar. Moi en tout cas je ne crois pas en être capable. Soudain il s'arrêta et jeta les noyaux qu'il tenait dans sa main dans la poubelle qui bordait la rue.

— Tu veux jeter les tiens ?

Elle sourit et fit de même.

— Pourquoi est-ce qu'il y a une grosse bosse sous ta veste ? demanda-t-il soudainement, comme s'il venait de la remarquer.

— C'est mon classeur, je ne voulais pas le mouiller !

— Ah ! fit-il les sourcils légèrement froncés.

À ce moment, Hajar ne put s'empêcher de le trouver incroyablement beau. Elle se perdit dans son regard marron clair, se délectant du sourire affiché sur son visage. Elle adorait la couleur de ses yeux. Elle adorait la courbe de ses lèvres, elle aimait jusqu'à ses sourcils qu'elle avait trouvés trop gros, au début.

— Est-ce que tu veux que je porte ton sac ?

Le silence environnant la frappa soudain. Cela faisait un petit moment qu'aucune goutte de pluie ne s'était abattue sur son visage. Il avait arrêté de pleuvoir.

Hajar hésita. L'autoriser à porter son sac, c'était se donner à lui d'une façon, d'être vulnérable.

— Allez, donne-le-moi, insista-t-il.

Elle serra les lèvres en serrant son sac contre son cœur.

Pouvait-elle lui faire confiance?

Une voix lui signifiait que oui. Une autre, plus subtile, lui disait qu'elle ne pouvait pas.

Celle-ci l'emporta.

— Non, ne t'inquiète pas, je peux le porter.

— Allez, donne, dit-il en la regardant dans les yeux de nouveau.

Elle se sentit troublée. Elle aurait tellement aimé lui procurer ce plaisir, flatter son ego masculin. Mais elle ne pouvait pas. Pas comme ça, pas maintenant.

— Non, dit-elle en souriant, se sentant faiblir. Je peux le faire.

Il plongea un regard plus insistant dans ses yeux, puis se détourna, continuant d'avancer en silence. La gêne ponctuait chaque pas.

Malgré la culpabilité de ne pas avoir pu le satisfaire, marcher ainsi aux côtés de Bassam la faisait se sentir femme. Peu de garçons l'avaient jamais fait se sentir ainsi. Peu de garçons avaient jamais été aussi attentionnés avec elle. Elle avait l'impression d'exister aux yeux de quelqu'un.

Malgré son poids. Ne remarquait-il donc pas?

— Nous sommes presque arrivés chez toi, déclara-t-il.

Elle aquiesça.

— Il faut peut-être qu'on se sépare plus tôt, dit-elle.

Un silence l'accueillit.

— Tu n'es pas très bavarde... de nature, dit-il soudain.

Elle s'arrêta un instant. Cela faisait longtemps que personne ne s'était intéressé à elle jusqu'à arriver à cette conclusion.

— Non, avoua-t-elle. Je préfère le silence.

— Moi aussi, j'aime le silence, dit-il. Mais pas tout le temps. Trop de silence, je n'aime pas ça.

— Moi ça ne me dérange pas, dit-elle. Elle remarqua le supermarché qui cachait sa rue. Elle sentit son niveau d'anxiété augmenter. Et si jamais son frère était en retard et les croisait ? Et si jamais sa mère était partie faire des courses? Elle tourna rapidement la tête vers Bassam.

— Bon, je vais y aller, dit-elle.

Elle ne savait pas comment terminer la conversation qu'ils avaient eue.

— On se reverra après les vacances inshallah, dit il.

Inshallah, répéta-t-elle, sidérée. Une note d'incertitude planait dans l'air.

En le quittant, elle ne put s'empêcher de promener un regard circonspect autour d'elle.

Elle marcha jusqu'à chez elle en réfléchissant à cette nouvelle situation. Avant, elle avait jugé les couples adolescents qui sortaient ensemble. Elle se rendait compte qu'elle venait de faire exactement la même chose. À quel point cela avait été facile pour elle de se laisser aller, de permettre à Bassam de la raccompagner.

Rien de mal n'est arrivé, se rassura-t-elle tandis que la cadence de ses pas s'accélérait. Elle voulait mettre le plus de distance possible entre elle et Bassam.

La ligne entre le bien, le mal, la bienséance et les mauvaises mœurs, Hajar la trouvait actuellement bien floue.

Quand elle rentra chez elle, elle décida d'oublier tous ses tracas en lisant son livre. Elle se fit une théière de thé à la menthe brûlant avant de se réfugier sous sa couette.

Pourtant le claquement de la porte d'entrée signala la fin de son repos. Youssef venait de rentrer du foot.

Hajar soupira en l'entendant monter les escaliers.

Il entra sans frapper, son regard se posant immédiatement sur elle, ballon sous le bras.

— Tu ne t'es pas encore levée, toi ?

— T'es insupportable, Youssef, répondit-elle, sans lever les yeux de son livre.

— Allez, ne fais pas la difficile. Ça ne sert à rien de lire tout le temps. Viens jouer au foot avec moi. Je vais me rendre à l'entraînement après. Tu peux t'entraîner avec moi un peu, tu sais, ça ferait pas de mal.

— Non merci. Si je veux courir, je vais à la salle de sport, lança-t-elle en lui jetant un regard furtif. Il portait son éternel maillot de la Juventus. Elle pouvait sentir l'odeur de la transpiration mêlée à l'odeur de terre humide d'ici. Même ses cheveux frisés étaient plaqués par la pluie.

— T'as vu ton ventre, sérieusement ? T'es sûre que tu devrais pas passer à la salle avant de t'installer pour lire ? Et tous tes petits bourrelets... continua-t-il en rigolant. Oompf, ompf, dit-il en gonflant ses joues. Bientôt tu ne passeras plus par la porte.

Il laissa échapper un rire moqueur. Le sport et son apparence physique étaient ses obsessions. Il passait ses journées à s'entraîner, à refaire des pompes dans le salon, et, bien sûr, à commenter tous ceux qui ne respectaient pas ses criteres.

Hajar soupira, fermant son livre.

— Tu ferais bien de te concentrer sur autre chose que ton apparence pour une fois. Ta tête aussi vide que ton ballon de foot, par exemple.

— Eh, c'est la vérité. À force de bouffer des livres, tu deviens une fainéante. Fais un peu comme moi. Le foot, les muscles. C'est ça la vraie vie. Madame, j'ai de bonnes notes, je travaille bien. Si jamais un gars veut te péter la gueule dans la rue, tu fais comment ?

— Personne n'a jamais essayé de péter ma gueule dans la rue, répondit-elle.

Youssef s'approcha d'elle et posa un ballon devant ses pieds.

— Allez, juste un petit penalty, pour voir, quoi. Je te promets, tu te sentiras bien après. Et tu arrêteras de ruminer sur tes histoires.

Elle le fixa. Il avait ce regard plein de défi, comme toujours.

— Je ne veux pas m'amuser. Je rigole pas avec toi. Dégage.

Son frère sourit avec arrogance et haussant les épaules en se dirigeant vers la porte, mais avant de sortir, il ajouta :

— Et arrête de lire tout le temps, tu verras, ça te fera du bien de sortir un peu. Une fille de ton âge ne peut pas être aussi... Tu sais ce que je veux dire... Comme ça.

Il voulait dire grosse.

Il quitta la chambre sans attendre de réponse.

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