Chapitre 10 - Nous nous rencontrions...
« Nous nous rencontrions la nuit
Assis sur le vieux pont
Et le brouillard descend de la vallée
Efface l'horizon en même temps que la route
Personne ne saura où nous étions
Sauf le ciel et les feuilles d'automne »
— Nous nous rencontrions par Fairouz
HAJAR
Hajar jeta un regard de côté. Il était toujours assis. Il risquait de se lever d'une minute à l'autre et alors, elle ne lui aurait pas parlé de toute la journée. Elle avait besoin de lui parler. Il ne l'avait pas abordée aujourd'hui, sans doute parce qu'elle parlait avec Amy, une nouvelle amie qu'elle s'était faite en biologie. Enfin, c'était sa partenaire pour une expérience, et elles avaient fini par manger ensemble aussi.
Il lui fallait une dose de Bassam. Se repaître de sa présence.
Elle n'avait pas arrêté de penser à lui durant toutes les vacances.
Mais comment aller le voir ? Elle mourait de honte. D'habitude, c'était toujours lui qui l'abordait, peu importe à quel point elle avait envie de lui parler. Elle prit son courage à deux mains. Elle n'allait pas vraiment lui parler, seulement s'asseoir près de lui. Elle verrait ce qu'il ferait.
Alors qu'elle emballait les restes de son repas, Amy lui demanda :
— Tu as déjà fini de manger ?
— Oui, je pense que je vais aller m'asseoir un peu à une autre table, il y a quelqu'un que je connais et avec qui je n'ai pas parlé depuis longtemps.
— Oh, d'accord, dit Amy. Je ne t'ennuie pas au moins ?
— Non, pas du tout... C'est juste que j'ai envie de sortir un peu aussi.
— Okay, pas de souci.
— Bon, bah, je vais y aller, dit-elle. À plus.
Elle s'approcha de la chaise sur laquelle Bassam était assis.
— Coucou, dit-elle en prenant place.
Il lui jeta un regard rapide avant de s'arrêter sur ses mains.
— Qu'est-ce que tu as à ton doigt ?
— Seulement une bague, dit Hajar en séparant ses doigts devant elle.
— Tu portes une bague ? fit-il.
— Oui, haha, dit-elle en l'ôtant de son annulaire, nerveuse. Personne ne remarquait jamais sa bague.
— Est-ce que je peux la regarder ?
Un peu méfiante, Hajar hésita une seconde. Son père lui avait toujours dit qu'elle ne devait faire confiance à personne. Est-ce que Bassam faisait exception ? Elle le regarda une seconde avant de la lui tendre.
Elle lui faisait confiance.
Il la saisit, et leurs doigts se touchèrent.
Il inspecta la bague quelques secondes, la retournant dans tous les sens. Anxieuse, Hajar ne dit rien. Elle avait l'impression que son âme était mise à nue.
— Est-ce que c'est vraiment de l'or ? demanda-t-il en levant un œil vers elle.
— Oui, répondit Hajar.
— Qui te l'a donné ? fit-il en reportant une attention disproportionnée sur la bague.
— Ma grand-mère, dit-elle. C'est une bague en or qu'elle m'a achetée au Maroc.
— Vraiment ? dit-il alors que les muscles de son visage se détendaient.
— Oh, il y a quelque chose d'écrit à l'intérieur, s'écria-t-il.
— Qu'est-ce que ça veut dire ?
— Je ne sais pas, répondit-elle simplement. Je crois que c'est pour prouver l'authenticité, comme une marque de fabrique.
Il la regarda d'un air soupçonneux.
— Tu la portes tout le temps ?
— Oui, pourquoi ? Tu penses que j'ai un fiancé secret ?
Elle sentit une vague chaleur l'envahir. Se pourrait-il qu'il soit jaloux?
Il rit nerveusement avant de dire :
— Non. Mais je trouvais ça bizarre. Tiens, dit-il en lui rendant la bague.
— Je ne sais pas comment tu fais pour la garder tout le temps sur tes doigts, ça ne te fait pas bizarre ?
— Nan, c'est normal. C'est comme une partie de moi.
— Moi, je n'aime pas trop les bagues, déclara-t-il. Sur moi, je veux dire.
Quand elle fut de nouveau en sécurité sur son annulaire, Hajar demanda :
— Tu ne porteras pas de bague quand tu te marieras ?
— Non, déclara-t-il. Ce n'est pas demandé en islam.
— Vraiment ? dit-elle, surprise. Je croyais que si.
— Non, les gens à l'époque du prophète ne portaient pas de bagues pour le mariage, en tout cas.
— Eh bien, oui, j'imagine que le prophète n'aurait pas eu assez de doigts.
Il rit.
— Oui, par exemple. Mon père a étudié la science religieuse à l'université, et il m'a dit que ce n'était pas obligé d'avoir une bague.
— Ça a l'air intéressant, concéda Hajar.
Il fit une courte pause puis ajouta :
— Mais personnellement, je ne crois pas au mariage avec plusieurs femmes. Mon père dit qu'une seule, c'est déjà bien assez. Tu ne manges pas ? demanda-t-il après une courte pause.
— J'ai déjà terminé avant de venir te voir. Et toi ?
— Je déteste la nourriture de la cantine, lâcha-t-il. Le moins qu'on puisse dire, c'est que c'est dégueulasse. et toi, tu sais cuisiner?
— Euh, oui, je me débrouille, on peut dire.
— Tu sais faire des kibbeh ?
— Qu'est-ce que c'est ? demanda Hajar, l'air confus.
— Tu ne connais pas ?? Mais c'est un plat arabe, pourtant.
— Je ne crois pas qu'on cuisine exactement la même chose au Maroc et en Syrie, dit-elle. Je sais cuisiner d'autres trucs.
— Il faut que je remédie à cela, dit-il en sortant son téléphone.
Il lui montra quelques photos.
— C'est ma mère qui a cuisiné ça, dit-il. Ça n'a pas l'air d'être un festin !
— Si, répondit-elle. Il y a beaucoup de riz dans vos plats, remarqua-t-elle.
— C'est la base, non ? Vous ne mangez pas de riz au Maroc ?
— Traditionnellement, non, pas vraiment. On mange que du pain ou presque.
— Oh, quel dommage, le riz, c'est tellement bon... Nous, on mange les deux. Mais le couscous ? Vous ne mangez pas ça avec du pain ! J'en ai déjà mangé. C'était vraiment dégueu.
Hajar le fixa, pensive.
— En Jordanie, il y avait les meilleurs shawarmas que j'ai jamais mangés, continua-t-il. Les shawarmas de là-bas me manquent. Il y avait ce restaurant, en particulier, ils cuisaient leur pain directement sur une plaque spéciale... C'était délicieux. Ma tante et mon oncle y sont allés récemment et ils m'ont montré des photos. J'y ai vécu, en Jordanie, avant qu'on vienne ici.
— Ils n'auraient pas pu t'en ramener ? demanda Hajar.
— Non.
— Mais pourquoi ?
— T'es bête ? T'imagines bien qu'un shawarma ne résisterait pas des heures de vol.
Elle resta silencieuses quelques minutes.
— J'ai quelque chose à faire, déclara-t-elle soudainement en se levant, combattant son désir de rester avec lui, de faire la fille qui ne prenait pas les choses trop à cœur.
— D'accord, finit-il par lâcher, un peu surpris. On se reverra?
Elle partit avant de devoir lui fournir une réponse.
Elle n'arrivait pas à croire qu'elle avait passé des nuits à penser à lui. Comment avait-elle pu être autant attirée par lui ?
Pourquoi est-ce qu'il l'attirait toujours ?
— Tu te crois mieux que tout le monde, hein, lâcha-t-elle finalement comme une seconde pensée. Espèce d'arrogant.

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