Chapitre 11 - Surprise

7 minutes de lecture

« Il y a des choses que personne ne te dira

Il y a des choses que personne ne te donnera

Tu es né et tu es mort ici

Né au pays des demi-vérités

C'est plein de Maghrébins en Italie, comment ?

Fascistes et racistes au pouvoir en Italie »

— In Italia 2024 de Fabri Fibra ft. Emma et Baby Gang

HAJAR

Hajar sentit une clarté orange éclairer son visage. Le soleil était haut. Il devait être 10 heures. Elle n'avait pas cours ce matin-là.

Elle avait les paroles d'une musique italienne qu'elle avait souvent écoutée sur la langue.

La chanson était très populaire en Italie à l'époque où elle y vivait encore et mélangeait des mots d'arabe et d'argot italien. Un son écrit par des compatriotes, en quelque sorte. Des gens qui comprenaient qui elle était, mais avec qui elle n'avait rien à voir, à part cette lutte entre ces deux parts de son identité qui ne manquaient pas de s'entrechoquer, transformant son existence en un gros point d'interrogation.

On lui avait répété qu'elle était marocaine. Mais qu'est-ce qu'elle avait de marocain ? Elle se sentait rarement à l'aise avec sa famille au Maroc. Le sang était tout ce qui les liait. Elle n'était familière ni avec les traditions, ni avec la musique, et ne comprenait jamais les proverbes ni le langage familier. Elle était une étrangère dans le pays censé être le sien.

Elle fixa le rideau beige qui se séparait pour jeter un faisceau lumineux sur son bureau dans la pièce sombre. Elle reprit conscience du devoir de biologie qu'elle n'avait pas terminé en voyant son bureau.

Je le ferai avant de me préparer.

Elle tendit la main vers son téléphone qui avait chargé toute la nuit.

Qu'est-ce que c'est mal foutu les prises ici, pensa-t-elle avant de le débrancher d'un geste presque rapace.

Elle devait voir si elle avait reçu un message dans la nuit.

Le point vert sur son profil lui indiqua que Selma était en ligne. Ça faisait deux jours qu'elle lui avait demandé comment ça allait. Elle essaya d'ignorer le pincement au cœur en allant sur les réels de l'application. Après avoir regardé un nombre incalculable de vidéos, elle leva les yeux vers le haut de son écran. 11 h 30.

Encore cinq minutes, lui souffla son cerveau alors qu'elle regardait les stories des comptes qu'elle suivait une à une.

Selma en avait mis une.

23 heures. Elle enlaçait une de ses amies avec une musique d'amour en fond.

C'est pas que tu n'as pas le temps, pensa Hajar. C'est juste que tu t'en fous complètement.

Centre de notifications. Un compte qu'elle ne connaissait pas avait encore liké sa story.

Elle alla sur les réels de nouveau. Quand elle en émergea finalement, elle vit avec affolement qu'il lui restait trente minutes pour se préparer. Tant pis pour le devoir.

Elle passa à la salle de bain et brossa longuement ses cheveux bruns. Ils aimaient s'emmêler.

Alors que Youssef commençait à frapper à la porte, réclamant qu'elle sorte et lui demandant si elle était en train de « chier sa graisse », une rage sourde l'envahit.

Pourquoi il n'avait pas cours aujourd'hui, lui ?

Inset day. (* Jour de formation des profs où les élèves n'ont pas école et qui suit typiquement les vacances)

Comme un fauve tapi dans l'ombre, prêt à se jeter sur sa proie, cette rage était là depuis son réveil. Elle venait de trouver une cible.

— T'as qu'à aller pisser ta stupidité ailleurs, j'ai pas terminé.

Il commença à cogner sur la porte violemment, s'énervant de plus en plus à mesure qu'elle n'ouvrait pas, ne répondant plus à ses provocations.

— Pute, murmura-t-il en arabe avant de partir.

D'autres coups retentirent, plus doucement cette fois.

— C'est Ayoub, je suis pressé, dit la voix de son frère cadet. Il est parti pisser dans le jardin.

Elle ouvrit la porte, ses longs cheveux bruns bien peignés formant un rideau dans son dos, et sortit rapidement tandis qu'Ayoub se précipitait à sa suite.

Hajar n'avait pas réussi à dormir la nuit précédente. Elle n'avait cessé de penser à Bassam...

Cela la perturbait qu'on puisse la traiter comme une moins que rien juste parce qu'elle venait d'un endroit et pas d'un autre, parce qu'elle parlait d'une certaine façon et qu'elle n'était pas « assez bien ».

Cela avait rouvert une vieille blessure.

Les premiers jours d'école en Italie, où elle avait un petit accent marocain. Et les étés au Maroc, où elle avait un accent italien. Dans tous les cas, elle n'avait jamais été assez italienne avec son nom arabe, ni assez marocaine avec ses airs d'étrangère et sa vie en Europe.

Assise dans le bus, elle se retrouva à pianoter furieusement sur son téléphone.

« Je ne suis rien et tellement de choses à la fois. Je suis comme une poterie fabriquée à partir de fragments brisés. Une mosaïque. On ne sait jamais d'où vient chaque partie de moi-même. Parfois, moi-même, je ne le sais pas. Le résultat est parfois beau, parfois laid, cela dépend de l'angle. Pourtant, il y a toujours de minuscules trous entre les fragments, pas totalement collés. Qui ne le seront probablement jamais. Ces trous font de moi cette personne avec des parts d'ombre, de mystère, et qui fait en sorte que je ne serai jamais entière. Je ne pourrai jamais garder de l'eau à l'intérieur. C'est comme si j'étais un vase inutile à jamais. Mais y aurait-il quelque chose pour me réparer ? »

***

Lorsque l'enseignant demanda qui avait écrit l'essai dû depuis deux semaines, seules les mains de Hajar, Bassam et Mihaï se levèrent. Tandis qu'il collectait les copies tout en sermonnant ceux qui ne l'avaient pas fait et en demandant une raison pour ce manque de sérieux, à laquelle personne ne savait répondre, Bassam chuchota à Hajar :

— Les gens en sont arrivés à un point où ils aiment l'oisiveté et méprisent ensuite ceux qui ont atteint un haut statut... "Et que l'homme n'obtient que le fruit de ses efforts, et que son effort sera bientôt vu."

Hajar le jaugea du regard.

Tu as vu comment, quand tu le trouvais attirant, tu ne voulais pas le quitter, mais maintenant qu'il te dégoûte, tu veux le repousser ? Tu es vraiment esclave de tes désirs.

— Est-ce que tu réalises parfois que tu es vaniteux et que tu te crois meilleur que les autres ?

Bassam tourna la tête, choqué.

— Oui, tu parles tout le temps de comment les autres ne sont pas aussi bien que toi. L'autre fois, tu as dit que mon dialecte n'était pas aussi bien que le tien, que la nourriture de mon pays est dégoûtante... Maintenant, tous les gens sont paresseux. Je me demande si tu ne te crois pas meilleur que tout le monde, en fait.

Bassam resta silencieux avant de répondre à voix basse :

— Et ne détourne pas ton visage des gens avec arrogance, et ne marche pas sur terre avec orgueil, car Allah n'aime pas les arrogants et les vantards. Sourate Luqman.

Il baissa les yeux.

— Je ne m'étais jamais rendu compte qu'on pouvait me percevoir comme ça...

Hajar observa sa manière de baisser les yeux, de jouer nerveusement avec la page de son manuel. Peut-être avait-elle été trop dure.

— Désolée, ce n'est pas ce que je voulais dire... Mais parfois, on ne se rend pas compte...

Il hocha la tête sans la regarder, absorbé dans ses pensées.

— Tu connais combien de Coran, au juste ?

— En entier, répondit-il avec simplicité.

— Quoi ? dit-elle, surprise. Vraiment ?

— Presque.

Un mélange de surprise et d'admiration traversa son visage.

— Tu en lis combien chaque jour ? finit-elle par demander.

— Dix pages au moins, je crois, parfois plus.

Elle s'arrêta net et le regarda avec un air entre l'incrédulité et la surprise.

— Ok, d'accord... fit-elle. Moi, à chaque fois que je commence à m'y mettre sérieusement, j'ai un blocage.

— Dans ce cas, il faut essayer de se lever tôt et réviser après le Fajr. Et rappelle-toi: la douleur de manquer quelque chose dépasse de loin la satisfaction de la paresse. Quand tu seras au Paradis, tu regretteras tous tes moments passés sur terre où tu n'adorais pas Allah. Je ne veux pas avoir de regrets.

Il se pencha ensuite sur son cahier pour effectuer les exercices des fiches que le professeur venait de distribuer. Quelques minutes plus tard, il releva la tête :

— Tu n'es pas comme les autres filles... Tu connais la religion.

— Enfin, comparé à toi, je ne connais rien, remarqua-t-elle. Toi, tu connais le Coran entier. D'ailleurs... Pour toi, c'est quoi la réussite ?

Il prit une grande inspiration.

— Je ne sais pas vraiment. Quoi qu'il arrive, je ne voudrais pas vivre une vie matérialiste où je ne fais que courir après l'argent. Je voudrais vivre une vie assez simple.

Elle hocha la tête puis continua de remplir ses fiches sur la révolution russe.

À la fin de la leçon, elle le surprit en lui tendant un bout de papier blanc.

— Je ne peux pas te donner mon numéro. On pourrait s'écrire ?

Il sourit.

— Je t'en ai déjà écrit une... pendant les vacances. Lis-la ce soir, finit-elle.

— Je ne sais pas si je vais pouvoir attendre jusque-là.

Elle sourit. Un grand air béat éclaira le visage de Bassam pour le reste de la journée.

Alors qu'elle se rendait aux toilettes pendant la récréation pour rajuster son voile, Amy l'accosta.

— Eh, Hajar ! Ça va ? dit-elle en lui faisant signe.

— Oui, tout va bien !

— Eh bien, tu as été occupée avec Bassam, remarqua l'autre. Ça fait longtemps que je ne t'ai pas vue libre.

— Ouais, on peut dire ça comme ça.

— J'ai vraiment une question pour toi, par contre: comment tu fais pour le supporter tout le temps ?

— Je ne sais pas... hésita-t-elle. Il n'est pas si horrible que ça.

— Vraiment ? dit Amy en haussant les sourcils, terminant de tresser la dernière mèche de ses cheveux. Fais comme tu veux, mais franchement, je ne sais pas comment il ne te tape pas sur le système. Je veux dire... Il a toujours eu ce petit ton... Genre il sait mieux que toi. Tu vois ?

Hajar voyait. Elle observa Amy s'éloigner, son sac à main se balançant sur son épaule. Elle connaissait sûrement Bassam depuis plus longtemps qu'elle. Peut-être qu'elle ne voyait pas le côté de lui que Hajar admirait.

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