Chapitre 12 - Lettres
BASSAM
En rentrant chez lui, ce vendredi soir-là, Bassam avait presque oublié de méticuleusement essuyer ses chaussures sur le paillasson de l'entrée et n'avait même pas remarqué le désordre que Shireen avait fait dans le salon avec son puzzle en cours. La lettre que Hajar lui avait donnée brûlait sa poche. Il avait attendu toute la journée pour pouvoir la lire sans aucune interruption.
La chambre de Bassam était simple. Son lit fait avec ses rayures bleu et blanches. Le tableau maritime trouvé dans une brocante, accroché au mur. Ses classeurs soigneusement alignés dans le meuble dédié.
Sa chemise et son pantalon vinrent s'entasser sur le lit tandis qu'il cherchait un pyjama propre dans son armoire, l'adrénaline accélérant ses gestes. Il aurait quasiment sauté d'impatience.
Hajar, Hajar... Qu'avais-tu donc de si important à me dire?
Il s'adossa finalement à la porte de sa chambre, récupérant la lettre qu'il avait insérée entre deux pages de son manuel d'histoire.
Il prit une inspiration en dépliant le papier ligné.
02/01/2021
Bassam,
C'est la première fois que je ressens le besoin d'écrire une lettre à quelqu'un, c'est bizarre. Je doute que je te la donnerai.
Si je t'écris, c'est parce qu'en cours et au lycée, il n'y a jamais assez de temps pour discuter, vraiment. On peut parler, peut-être échanger des blagues.
Pourtant, j'ai l'impression qu'il y a beaucoup plus sous cette surface. Ou plutôt en dehors de ce lycée. Et .. J'aimerais bien savoir comment tu es devenu celui que tu es. D'où tu sors tes rappels qui ont l'air de venir de nulle part? Comment tu connais autant de choses ? Comment ta foi est si inébranlable? Comment c'était réellement, la Syrie pour toi? Je n'ai jamais rencontré un garçon de mon âge pour qui la religion était si importante. Et, quelque part, je me demande comment c'est arrivé.
Pas parce que je veux te faire passer un interrogatoire, mais plutôt parce que ça m'intrigue. Bien sur si tu n'as pas envie de répondre à toutes ces questions, tu n'es pas obligé.
Bien à toi,
Hajar.
Il sentit son rythme cardiaque s'accélérer alors qu'il repliait la lettre.
Il se leva d'un bond, sa main froissant le papier entre ses doigts.
Il se dirigea vers le tiroir de sa commode et le tira.
Chaque caillou avait sa propre place dans le tiroir, étiqueté et daté avec soin.
Il avait décidé, à l'âge de dix ans en Jordanie, que chaque pierre était unique. Que chaque terre possédait sa propre matière. Chaque fois qu'il était allé quelque part – à la mer Morte, dans le désert, Umm Qais –, il en avait ramené un caillou. Il les avait conservés avec précaution, bien au chaud dans sa poche, lorsqu'il avait déménagé à Cardiff, les cachant de la vue de sa mère qui l'aurait probablement forcé à les jeter.
Il passait ses doigts sur la surface lisse des pierres polies par la mer, qu'il avait trouvées sur la plage. Ou sur les pierres plus rugueuses, brûlantes de soleil, ramassées au bord d'un sentier. Parfois, il se demandait si la pierre avait appartenu à une plus grande roche, à une montagne peut-être. Avait-elle côtoyé des racines d'arbres, été enterrée ? Qu'est-ce qui l'avait détachée de sa terre ?
Ce qui le remplissait d'amertume, c'était de ne pas avoir emporté une pierre de Syrie avec lui. Pas un seul souvenir solide. Peut-être qu'un jour, il pourrait y retourner. Peut-être qu'il en prendrait une.
Il reposa la pierre à la surface légèrement bleutée, puis en prit une autre, beige, striée de traits marron et orange. Sa préférée. Il y avait toujours une raison derrière le choix de chaque pierre. Celle-ci, il ne l'avait pas comprise sur le moment.
La sensation fraîche de la pierre sur sa joue agissait comme un baume calmant. Elle était jolie, précieuse dans sa main.
Il aurait aimé la donner à Hajar. Comprendrait-elle la valeur de ce cadeau ? Ou y verrait-elle juste un vulgaire caillou ? Un truc qu'on trouve partout. Qui ne coûte rien...
Il ne le savait pas encore.
Peut-être qu'un jour, il le saurait. Aimait-elle les cadeaux coûteux ? Ou plutôt ceux qui ont une valeur sentimentale ?
Il reposa la pierre à sa place, ajouta la lettre pliée à côté, puis referma le tiroir.
Tout le ramenait à elle.
Il jeta un coup d'œil à son lit, qu'il avait fait dès son réveil. La couverture bleu clair était bien droite, sans un pli.
Il s'assit à son bureau, tenta de se concentrer. Il faudrait sans doute lui écrire une réponse. Bassam sentit son cœur se serrer. Il se cachait quelque chose derrière cette lettre. Une façon de se rapprocher de lui. Cette curiosité l'effrayait autant qu'elle le flattait.
Il tritura nerveusement ses doigts avant de se lever, d'arpenter la pièce puis de se rasseoir, son stylo mordillé entre les dents.
12/01/2021
بسم الله الرحمن الرحيم
Au nom de Dieu, le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux,
Chère Hajar,
Je ne m'attendais honnêtement pas à ce que tu m'écrives. Et, encore moins une lettre comme ça.
Tu veux savoir pourquoi je crois autant en Dieu. Peut-être parce que c'est la seule chose qui ne m'a pas quitté. Peu importe ce qui nous arrive, on peut toujours croire que Dieu est là et qu'il nous donnera bien mieux dans l'au-delà. Sinon, comment est ce qu'on peut continuer de vivre et supporter les injustices de cette vie? Si on croit qu'il n'y a rien après la mort... Qui punira les tyrans?
Quant à ma religiosité... Chacun fait de son mieux avec ses moyens, et il parait que Dieu m'a donné des facultés qui ne sont pas données à tout le monde.
Bien à toi,
Bassam.
Il reposa le stylo, prit une inspiration et plia le papier pour le fourrer dans son manuel avant que quelqu'un tombe dessus.
Pourtant son visage se rembrunit à la pensée qui l'assaillit.
Tu es trop brisé pour lui donner l'attention dont elle a besoin, l'amour qu'il lui faut.
Tu n'es pas assez bien pour Hajar.

Annotations