Chapitre 8 - Les invités
BASSAM
Quand Bassam poussa la porte de chez lui, avant de se courber pour saisir les deux sacs en plastique floqués rouge du supermarché turc local, l'odeur de la kabsah l'assaillit d'un seul coup.
Les épices chaudes et entêtantes du plat réchauffaient la cuisine. Il posa les sacs à terre en remarquant Shireen occupée à remplir des assiettes.
Sa mère lui jeta un rapide coup d'œil avant de refermer le couvercle de la kabsah.
— Bassam, mama, sors les courses du sac s'il te plaît, j'ai besoin de griller le pain. Et passe-moi la coriandre et le persil aussi, ça va bientôt être prêt.
Bassam observa sa mère et sa sœur s'affairer dans la cuisine. Des abeilles dans une ruche. Il lui vint à l'esprit que s'il avait voulu les aider, il n'aurait su que faire.
— Bassam, mon chéri, qu'est-ce que tu fais encore planté là ? Va t'asseoir dans le salon et vérifie qu'il y a bien toutes les boissons qu'il faut dans le frigo.
Bassam sortit de la cuisine à pas traînants avant de s'affaler sur le canapé. Il n'y avait rien à faire dans le salon.
Shireen entra dans la pièce et se dirigea vers le meuble du coin de la pièce qui renfermait les gâteaux des invités. Elle sortit les divers plats fermés avant de les disposer sur la table. Bassam suivit le mouvement de ses mains manucurées sur la table. Le couvercle du petit bocal en verre décoré qu'elle soulevait. Les petits maâmoul qu'elle disposait à l'intérieur. Comment elle le refermait avant de s'attaquer à un autre bocal assorti et de le remplir de dattes. Comment elle continuait avec toutes sortes de biscuits et de fruits secs.
— Tu ressembles toujours à un clochard ! Qu'est-ce que tu attends pour aller t'habiller avant que les invités viennent ?
Bassam baissa les yeux sur son ensemble de survêtement et ses claquettes en cuir.
— Oh, ça va.
— Tu as vraiment besoin de quelqu'un qui vienne arranger ta garde-robe, toi. Ça ne va pas du tout.
Bassam lui jeta un regard plein d'éclairs.
— Au moins je ne suis pas comme toi, toujours tirée à quatre épingles et qui a besoin de son gloss et de son mascara pour aller rentrer les poubelles.
— C'est toi qui devrais t'occuper des poubelles déjà, pas moi, c'est un travail d'homme ça.
Bassam leva les yeux au ciel en ricanant.
— J'ai raison, pas vrai ? Comment tu fais pour te regarder le matin sans prendre peur ?
Shireen lui jeta un regard noir avant de partir vers la cuisine. Bassam ouvrit un des bocaux et saisit un maâmoul. Le sucre glace qui les recouvrait s'éparpilla sur son pantalon de jogging.
La sonnette brisa le silence. La voix de son père retentit :
— On peut entrer ?
Un silence s'ensuivit où il entendit sa mère remuer dans la cuisine, sûrement cherchant un voile.
— Oui.
Bassam resta figé quelques secondes, le cœur battant. Il entendit aussitôt les éclats de voix : un mélange d'arabe et d'anglais, de rires sonores, de ahlan, ahlan, dans des voix tonitruantes.
Cela lui faisait bizarre. Cela faisait longtemps qu'il n'avait pas entendu ces mots dans un accent si familier. Dans cette voix. En un instant, il était transporté dans une autre pièce loin d'ici. Dix ans plus tôt. La fête de fiançailles de la cousine de son père. Tous les membres de la famille réunis. Et cette voix si familière. Celle de son oncle paternel.
Il se sentit immobile, entendant sa mère pousser un cri avant d'aller embrasser sa belle-sœur. Il vit deux petits garçons débarquer curieusement dans la salle, un dépassant l'autre d'une tête.
— Regarde, dit l'un. Il y a quelqu'un.
Bassam les observa en silence. Ce devaient être les cousins qu'il n'avait jamais vus. Shireen entra alors dans la pièce.
— Abood. Hamada. Je suis votre cousine, Shireen. Et ça, c'est mon frère, dit-elle en pointant vers Bassam. Maman t'a dit d'aller te changer d'ailleurs ! Et tu n'as toujours pas dit bonjour aux invités ! reprocha-t-elle.
— Mais mes vêtements sont bien, protesta Bassam.
— Tu es vraiment une tête de mule, hein. Je ne sais pas comment elle fera, ta femme, pour te supporter.
Bassam lui jeta un regard noir.
— Shireen, retentit une voix depuis la cuisine. Ta'i, viens.
— Bon, je vais devoir y aller, occupe-toi des garçons, au moins tu t'entraîneras à être un bon père à défaut d'être bien habillé.
À peine Shireen fut-elle sortie qu'une silhouette se dessina dans l'entrée de la porte. Bassam gardait les yeux rivés sur ses chaussettes blanches, tandis que son père et son oncle s'asseyaient, jambes écartées, mains sur les genoux.
— Eh bien, mon garçon ! Te voilà devenu un homme, commença son oncle.
— Wa aleikoum salam, 'ami.
Le père de Bassam lui jeta un regard sévère avant qu'il se lève pour aller embrasser son oncle.
Bassam s'installa en retrait. Il fixa le vide tandis que la conversation dérivait doucement sur la Jordanie, sur les nouvelles de la famille qui était restée en Syrie...
Le bruit de fond de la télévision formait une distraction toute indiquée tandis qu'il fixait le visage de la journaliste qui apparaissait à l'écran. Les voix environnantes étaient trop fortes pour qu'il puisse distinguer ses paroles, pourtant, sa présence était réconfortante. L'image défila vers un cortège de funérailles et soudainement la journaliste n'était plus là.
— Le fils de Marwan est revenu, que Dieu ait son âme. Mais dans quel état ! Que Dieu aide sa mère. La tristesse ne l'a pas laissé trouver le sommeil. Le pauvre garçon ne parle plus. Ils l'ont retrouvé défiguré. Dieu seul sait ce qu'il a pu endurer.
Faites que Muhannad soit mort.
— Que Dieu bénisse tes mains, Um Muhannad, que Dieu protège le sol sur lequel tu marches, lança quelqu'un tandis que les plats arrivaient sur la table.
Qu'Allah te rende ton fils, Um Muhannad.
Le dîner progressait. Bassam se retrouva à surveiller les deux petits garçons à qui il avait trouvé des petites voitures qui étaient restées dans un coin.
— Ton oncle te parle, Bassam.
Bassam leva la tete ébahi.
— Alors, les études, ça va ? Comment ça avance ? redemanda son oncle dans un sourire.
Bassam hocha la tête.
— Tout va bien, 'ami.
— C'est dur les études. Mais inshallah tu vas pouvoir suivre dans les pas de ton père. C'est une noble carrière.
La chaleur qui se dégageait de l'échange entre sa tante et sa mère, les airs importants de son oncle et de son père. C'était comme à la maison. Pourtant les rires forts et les sujets de conversation qui tournaient en rond lui donnaient l'impression d'un mauvais rêve. Il préférait presque la froideur hypocrite des Britanniques.

Annotations