Chapitre 2 - La rencontre de deux âmes
En entrant dans sa classe d'histoire ce matin-là, Bassam fut ébloui par les plafonniers et leur lumière blanche. Il y avait toujours trop de contraste entre le couloir sombre et la classe d'histoire.
Les bavardages et divers bruits de fond qui animaient la salle avant l'arrivée du professeur ajoutaient au choc. Toucher la texture douce du tissu de son pull l'aidait à faire abstraction du bruit environnant, à se concentrer sur une seule chose. Il se dirigea vers sa place et s'assit, comptant mentalement les jours restants avant les vacances de Noël. Neuf. Encore un week-end, une petite semaine...
L'apparition soudaine d'une inconnue à la suite du professeur interrompit le cours de ses pensées. Bassam ne l'avait jamais vue auparavant. Il l'observa curieusement aller s'asseoir à la place d'une fille noire absente aujourd'hui. Faith, si ses souvenirs étaient bons.
Cherchant à tout prix une distraction, Bassam commença à discuter avec son voisin de table.
— Tu as fait les devoirs de Mr. Henry ? demanda-t-il à son voisin de table.
— Ah ouais. Non, répondit l'autre sur le même ton avant de se replonger dans l'épisode Netflix qu'il regardait.
— Bassam ? commença soudainement Mr Henry, le professeur d'histoire.
— Good Morning, sir.
— Good Morning, répondit le professeur avant de passer aux noms suivants sur la liste d'appel.
Pourtant, il s'arrêta brièvement avant de dire :
— Ha-dj-ar Ess-laoui ? C'est bien ça, je le prononce bien ?
— Oui, monsieur, répondit-elle d'une petite voix.
— Est-ce que tu pourrais rester après les cours... Hajar ? dit-il en jetant un rapide coup d'œil à sa fiche.
C'est alors que Bassam réalisa vraiment ce qui se passait. Il ne put s'empêcher de la fixer de nouveau.
Il y avait une nouvelle, jolie fille arabe dans sa classe !
De quel pays pouvait-elle bien venir ? Elle n'avait pas l'air d'avoir d'accent en anglais... Est-ce que cela faisait longtemps qu'elle vivait ici ?
Il fut tiré de ses pensées par la voix du professeur qui ordonnait à tout le monde de donner son avis sur les déclarations de différentes factions de la société élisabéthaine et sur la manière dont les réformes avaient pu les affecter.
Bassam réalisa qu'il n'avait pas absorbé un seul mot des pages précédentes. Il essaya de rattraper son retard, mais son esprit restait embrouillé par les mille questions qui tournaient dans sa tête. Pourquoi était-elle arrivée si tard dans l'année ? Était-elle nouvelle ou venait-elle juste de changer de classe ? Non, il l'aurait remarquée, une fille comme elle...
— Est-ce que quelqu'un se porte volontaire pour parler de l'effet des réformes sur un groupe ? Quelqu'un ?
D'habitude, c'était toujours lui qui levait la main avec Mihaï, un garçon roumain. Pourtant, aujourd'hui, Mihaï était absent et la classe résonnait de silence. Par réflexe, il leva la main. C'était son rôle après tout.
Est-ce que Hajar n'allait pas participer, elle aussi ?
— Je pense qu'il y a eu un gros désavantage pour les catholiques, annonça-t-il. Élisabeth étant elle-même protestante et ayant fait exécuter sa cousine, Mary Stuart, c'était bien les puritains qui profitaient de la situation.
— Oui, en effet, confirma le professeur. C'est évident. Quelqu'un aurait-il une analyse plus approfondie ?
Un silence de morgue accueillit ses paroles. Pesant, presque sinistre. Bassam leva la main de nouveau. Le silence, c'était toujours mauvais signe. Il fallait le meubler à tout prix.
— Non, pas toi, Bassam, dit le professeur. Tu as déjà donné une réponse.
Il baissa la main, une pointe de frustration dans la poitrine.
Son regard suivit le doigt levé de la nouvelle.
— Oui, Hajar !
Le professeur prononça son prénom avec un accent erroné, "Hadjar". Bassam le remarqua immédiatement. En arabe, c'était "Haa-jar". Pourtant, elle ne corrigea pas.
Cela n'avait pas l'air de la déranger. Son expression ne trahissait rien, mais elle avait dû le remarquer.
Bien sûr qu'elle l'avait remarqué.
— Je pourrais me tromper, mais je pense que...
Lorsqu'elle commença à parler, le cœur de Bassam s'accéléra. Sa voix était posée, assurée, mais il y avait quelque chose d'hésitant dans son intonation, comme si elle testait le terrain. Un accent subtil, difficile à situer. Certainement pas britannique.
— Je pourrais me tromper, mais je pense que les réformes d'Élisabeth ont contribué à polariser encore plus la société anglaise. En cherchant à stabiliser la monarchie et à imposer une forme de compromis religieux, elle a en réalité créé un climat où les groupes opposés se méfiaient encore plus les uns des autres. Les puritains étaient frustrés parce qu'elle ne poussait pas assez loin les réformes protestantes, et les catholiques étaient persécutés à cause des lois antipapistes. Ce double mécontentement a contribué à des tensions qui n'ont fait qu'augmenter avec les décennies, menant éventuellement à la guerre civile au XVIIe siècle.
Au fur et à mesure que l'argument sortait de ses lèvres, un étrange sentiment de fierté s'épanouissait dans la poitrine de Bassam.
Il ne pouvait pas voir ses traits distinctement mais il ne pouvait s'empêcher d'essayer d'analyser la couleur des cheveux qui dépassaient de son voile. Il y avait du marron foncé, mais aussi des reflets plus clairs. Les teignait-elle comme Shireen ? Ou utilisait-elle du henné, comme sa mère ?
Il détourna les yeux. Astaghfirullah.
— Bravo Hajar, c'était très bien.
Cela l'intriguait. Comment est-ce qu'elle faisait pour en savoir autant alors que c'était sa premiere leçon ?
À la fin de la leçon, il l'observa ranger ses affaires et être la première à sortir de la classe quand la cloche sonna.
Être au fond de la classe avait ses avantages comme ses inconvénients.
Il finit quand même par la rattraper dans le couloir.
— Hajar, attends !
Elle se retourna, surprise, puis fronça les sourcils.
Sa voix avait un peu résonné dans le couloir vide et quelques têtes s'étaient retournées sur son chemin.
— Salut, je voulais juste te dire que ton nom a l'air cool. Hajar, c'est ça ? Comme le son "Haa" ?
Elle cligna des yeux, son visage mêlant confusion et léger amusement.
— Euh, oui ?
— Je le savais ! dit-il en claquant des doigts. Je m'en doutais. Je suis doué pour les langues, tu sais. Enfin, pas vraiment, mais j'essaie. Ma prof de français trouvait que j'étais vachement doué.
Elle leva les sourcils, l'air sarcastique.
— Quoi qu'il en soit, j'ai pensé que peut-être... euh, tu es nouvelle ici, n'est-ce pas ? Tu veux que je te fasse visiter ? Je connais cet endroit sur le bout des doigts.
Il ne remarqua pas le regard légèrement préoccupé que Hajar lui lança avant de dire :
— Ok, on se reverra alors...

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