Chapitre 3 - Le garçon

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— Et aussi, on voit tes cheveux qui dépassent !

La main de Hajar vola vers l'arrière de son chignon avant de se retourner pour lui jeter un regard muet.

Elle sentait le contact rêche de ses cheveux. Ils dépassaient vraiment de son voile. Et elle n'avait aucune envie que ce garçon les ait aperçus.

Et si j'ai envie qu'on les voie ? avait-elle eu envie de rétorquer, juste pour le choquer, de voir son expression de gars qui veut paraître gentil se décomposer, peut-être. Pour garder une contenance.

Elle l'avait déjà remarqué en classe. Sa voix trop forte, ses mains fébriles, son regard insistant qui la dénudait presque.

Elle continua son chemin vers la sortie, une douleur lancinante à la tête.

En arrivant dans la cantine, elle se rendit compte avec effroi que la seule place qui restait était à côté du garçon. Elle sortit du réfectoire avec son repas avant de se faire arrêter par un homme en chemise.

— Désolé, je sais que c'est embêtant, mais est-ce que tu peux rester à l'intérieur jusqu'à ce que tu aies terminé de manger ? Ça facilite vraiment la tâche au personel de nettoyage.

Elle leva les yeux vers lui. C'était un stagiaire blond avec des yeux gris et un accent anglais à l'opposé de l'accent gallois de la plupart des profs. Il avait l'air réellement désolé. Ça changeait des surveillants qui aboyaient des réprimandes.

Elle ne répondit pas mais se dirigea de nouveau vers le réfectoire.

Merda, pensa-t-elle en s'asseyant à côté de lui, fixant droit devant elle. Pas aujourd'hui.

Elle n'avait pas du tout l'énergie mentale requise pour parler avec un gars arabe de sa sorte.

Elle vit ses pupilles s'élargir du coin de l'œil alors qu'il tournait la tête vers elle. On aurait dit que le fait qu'elle s'assoie à côté de lui figurait dans le top 5 des meilleurs moments de sa vie.

— Tu t'appelles Hajar, donc ? Pourquoi Hajar ? Pourquoi pas Sarah ? dit-il en faisant référence aux épouses bibliques de Abraham.

Hajar le fixa un moment, un air préoccupé sur le visage. Qu'est-ce qu'elle était censée répondre à une question aussi bête ? Allait-il bien ? Avait-il un problème mental comme elle le suspectait ?

— Je n'en sais rien, lâcha-t-elle. Mes parents m'ont juste appelée comme ça.

— C'est un joli prénom. Moi, je m'appelle Bassam.

Je ne me rappelle pas avoir demandé.

Elle n'avait jamais entendu ce prénom avant. Bassam, le souriant. C'était trop beau pour lui. Enfin. Maintenant, elle ne pourrait plus jamais trouver ce prénom beau. Il venait juste de gâcher un prénom pour elle à jamais.

— D'où est-ce que tu viens, en fait? lui demanda-t-il.

— Italie.

— Nan, je voulais dire, l'école.

— J'étais à Fitzalan. Il y a eu un transfert, tu comprends. Ma prof d'histoire a eu un accident et je rentrais dans aucun des programmes. Tu vois, c'est rare de faire biologie, chimie ET histoire. Ils ont dû me "relocaliser".

— Et originellement, tu viens d'où ?

Elle leva les yeux au ciel.

— Marocaine.

— Tu n'as pas l'air marocaine, observa-t-il.

— Dans le nord du Maroc, il y a des gens qui sont blancs et pâles, figure-toi.

— Ah. Non, je voulais dire... Au début, je croyais que tu étais syrienne.

Elle leva les sourcils en le fixant d'un air désabusé. Il sourit avant de détourner les yeux.

— Tu parles l'arabe alors, si tu es marocaine ?

— Oui. Mais pas ton arabe, dit-elle sur la défensive.

Il essayait de trouver un terrain en commun. Eh bien, non. Qu'est-ce qui lui faisait croire, à celui-là, qu'il pouvait venir lui parler comme ça ?

Qu'est-ce qu'elle ferait s'il s'approchait trop ?

— C'est vrai, votre dialecte, ce n'est pas du vrai arabe. Y a trop de n'importe quoi, de l'espagnol, du français et tout ça. Ce n'est pas comme le dialecte syrien. L'arabe qu'on parle en Syrie est pur.

— Mais au moins, les Marocains comprennent ton dialecte alors que toi, non. On se demande qui connaît mieux l'arabe, après...

Bassam s'arrêta un instant et fronça les sourcils. Un sourire moqueur éclaira ses fossettes.

Il enchaîna finalement :

— Tu sais, ce n'est pas grave. En Syrie aussi, on a été colonisés par les Français après la dissolution de l'Empire ottoman. Par exemple, pour dire "fraise", on dit "fraise" au lieu de le dire comme en arabe littéraire. Tu sais lire l'arabe d'ailleurs ?

Ses sourcils maintenant relevés attendaient une réponse. Elle remarqua qu'ils étaient très épais, très noirs. Un peu plus proches, et cela aurait été un monosourcil.

Elle s'en foutait de lui. Elle détourna le regard, gênée.

— Oui. Bien sûr. Je lis le coran.

Il laissa quelques secondes passer, reportant son attention sur la nourriture devant lui. Il mangeait un sandwich, remarqua-t-elle.

— Est-ce que tu connais Spacetoon ?

Elle releva la tête avant d'étouffer un rire. Pourquoi parlait-il d'une chaîne de dessins animés ?

— Oui, on avait ça sur l'antenne. Les génériques de Spacetoon sont les meilleurs, déclara-t-elle. Mon père ne voulait pas qu'on regarde de dessins animés italiens quand on était petits. Et... Est-ce que tu as déjà vu le dessin animé des Misérables ?

— Mais oui ! dit-il en criant un peu plus fort qu'elle n'aurait aimé. Les Misérables ! Je te jure, j'ai pleuré quand Fantine est morte. Ce dessin animé m'a brisé de façon inimaginable, c'était le truc le plus triste que j'aie jamais vu.

Hajar remarqua une fille à l'autre bout de la table s'intéresser à leur conversation.

— Moi aussi, je regardais ça, déclara-t-elle.

— Ah ouais, vraiment ? dit Bassam en la regardant.

Hajar sentit une pointe de jalousie lui pincer le cœur. C'était à elle que Bassam s'intéressait, pas à cette autre fille. Elle essaya de masquer son revirement de cœur.

Il gagnait du terrain sur elle et elle ne voulait pas se l'avouer, mais ça la terrifiait. Elle ne le trouvait même plus si répugnant. Enfin, si un peu, elle restait sur ses gardes mais...

— Et toi, tu viens d'où, en Syrie ? demanda-t-elle.

Le visage de Bassam s'éclaira d'un coup. À chaque fois qu'il était absorbé par quelque chose ou qu'il était intéressé, ses pupilles se dilataient. Hajar se rendit compte qu'elle aimait voir cette expression d'intérêt intense. Elle la trouvait amusante.

— Damas, dit-il d'un air fier. La capitale.

Hajar n'aurait pas pu situer la Syrie sur une carte et encore moins Damas, mais elle acquiesça d'un air poli.

— Attends, je vais te montrer exactement où c'est ! dit-il en sortant son téléphone.

Il passa quelques minutes dessus, la tête baissée, les yeux concentrés.

Il lui tendit ensuite l'appareil sur Google Maps, où on pouvait voir une carte du monde. Il zooma sur son pays d'origine avant de chercher une adresse.

— Ah, je l'ai retrouvée ! Regarde cette terrasse, déclara-t-il finalement, d'un air triomphant. C'était là où ma grand-mère vivait, on allait la voir souvent.

Hajar ne voyait que quelques terrasses ainsi qu'un ciel bleu, limpide. Cela ressemblait à la vue qu'on pouvait avoir des terrasses des voisins au Maroc quand elle y était allée en vacances.

— On aime notre pays, déclara-t-il. On ne voulait pas le quitter. On y a été forcés. On est partis tôt. On n'est pas à plaindre.

Les dernières phrases étaient presque mécaniques. Les avaient-ils fréquemment entendues ? Il devait être petit quand tout cela était arrivé. Quel âge avait-il ? Six ans ? Sept ans ?

Pourquoi est-ce que ça l'intéressait ?

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