Chapitre 9 - Manque
«Même quand tu es devant mes yeux, tu me manques...
Je pense à toi, et tu ne sais pas ce qui m'est arrivé,
Et la nuit, je suis occupée par chaque mot que tu m'as dit ».
— Dans mon esprit par Sherine
HAJAR
L'appel résonnait dans son oreille. La sonnerie, presque angoissante dans sa répétition, ne laissait pas place au déclic du décrochage.
Trois appels sortants.
Selma avait promis qu'elles pourraient s'appeler pendant les vacances.
Hajar se mordit l'intérieur de la joue avant de se demander si elle devait exagérer et essayer de rappeler une quatrième fois. Laisse tomber, chuchotait une voix. Une autre suggérait qu'elle n'avait peut-être pas entendu son téléphone.
Elle inspira profondément avant de le reposer.
Elle voulait lui parler de Bassam
— Hajar, viens manger! appela soudainement une voix.
Hajar pouvait sentir l'odeur des lasagnes de l'étage.
Alors que sa mère la servait, son père interrompit soudain :
— C'est bon, déjà qu'elle a des problèmes de poids, on va pas les faire empirer.
Cela lui fit l'effet d'un coup au cœur. Voilà que son père s'y mettait aussi.
Elle vit la spatule que sa mère utilisait pour servir s'arrêter dans l'air avec la prochaine portion qu'elle voulait lui servir.
Hajar sentit les larmes lui monter aux yeux malgré elle.
Elle ne pouvait plus rien avaler.
— Ce n'est pas grave, je ne vais pas manger ce soir, dit-elle en reposant ses couverts sur la nappe.
— Non, viens t'asseoir, dit sa mère en posant finalement la portion dans son assiette.
— Hassan, c'est bon, c'est pas en la laissant mourir de faim que ça va arranger les choses. C'est ta fille quand même! Regarde, elle va pleurer à cause de toi, là.
— Mais ma chérie, faut pas le prendre mal, dit doucement son père. Il faut juste que tu fasses attention ! Je n'ai rien dit de méchant ! Je t'ai seulement dit de faire attention.
Ayoub, le cadet de la famille, interrompit soudain :
— Et j'ai faim, moi ! C'est quand qu'on va me servir ?
— T'inquiète pas, donne-moi ton assiette, dit sa mère.
Hajar commença à manger lentement avant de finir par terminer son assiette. Elle pourrait enfin aller se réfugier dans sa chambre maintenant.
Les pensées se bousculaient dans sa tête quand elle referma la porte de sa chambre et se retrouva dans l'obscurité.
D'habitude, elle écrivait ses peines ou se plongeait dans un livre pour les oublier. C'était la première fois qu'elle ressentait le besoin de se confier à quelqu'un en face à face depuis longtemps.
Quelqu'un qui était prêt à les écouter.
Elle avait envie de tout dire à Bassam. Ses troubles alimentaires, les commentaires blessants des gens sur son apparence, son amie qui n'en était plus une... Elle voulait lui expliquer tout de ce monstre qui lui rongeait l'esprit. Qu'il la console comme elle savait qu'il le ferait.
Mais pouvait-elle seulement lui faire confiance ? Une voix dans sa tête lui disait qu'elle ne le connaissait pas depuis longtemps, pourtant son instinct plus clair lui disait que lui, elle pouvait lui confier ce qu'elle pensait. Il serait comme une tombe.
Elle avait aimé quand il lui avait demandé comment sa journée s'était passée, cette froide soirée juste avant les vacances de Noël.
C'était le premier à lui demander ça depuis très longtemps. Elle n'avait pas réalisé à quel point ça lui avait manqué.
Mais, quand ils avaient commencé à parler de lui, elle avait l'impression de l'avoir offensé en disant qu'elle avait de la peine pour la Syrie.
Plein de questions restaient dans sa tête à son sujet : comment était-ce quand il avait fui ? Avait-il beaucoup souffert ?
Il ne lui en avait pas parlé jusqu'ici. Peut-être était-ce un sujet douloureux dont il ne voulait pas se souvenir. Elle ne voulait pas réveiller des plaies profondes qu'il s'efforçait d'ignorer. Et puis, quand elle était face à lui, elle ne pensait jamais à aborder le sujet.
Une autre arrière-pensée ne cessait de la tenailler également.
Son cœur sentait que quelque chose n'allait pas. Si quelqu'un venait à découvrir qu'elle était rentrée marchant aux côtés de Bassam. Elle se leva brusquement de son lit et se dirigea vers son ordinateur portable. Le chargeur était toujours branché à la prise murale.
Elle l'ouvrit et se mit à taper des mots les uns après les autres. Tout y passait. Amour, islam, adolescents, Syriens, Syrie, les hommes syriens, que se passe-t-il en Syrie ?
Elle cherchait des réponses à son dilemme; pouvait-elle, devait-elle continuer à parler à Bassam ?
Un message sur un forum finit par retenir son attention. La formulation de la phrase lui paraissait familière.
« Consultez votre cœur. La justice, c'est ce qui rassure l'âme et tranquillise le cœur. Et l'injustice est ce qui vacille dans l'âme et provoque un malaise dans la poitrine, même si les gens ont donné à plusieurs reprises leur avis juridique [en sa faveur]. Le cœur désire et souhaite, et la partie privée le confirme ou le nie. »
Elle ferma l'ordinateur rapidement. Que devait-elle faire de cette information ? Consulter son cœur ?
Pourtant, elle ne pouvait se résoudre à ne plus passer ces précieux moments de joie qu'elle avait vécus avec lui, à se dire enfin que plus jamais elle ne vivrait cela alors qu'il était là, tout près...
Est-ce que le fait que nos moments de joie soient comptés est une raison de vivre dans la solitude et la tristesse ?
C'était le début de leur histoire seulement. Ce n'était pas possible que ce soit déjà la fin.
Elle s'imaginait aller le voir, lui dire que ce n'était pas en accord avec la religion de parler ainsi...
Simple, il accepterait par peur d'avoir franchi une limite. Et elle se retrouverait seule de nouveau... Comme avant. Seule. Et grosse. Ou bien il résisterait... le prendrait personnellement... Et elle y succomberait.
Elle était perdue.

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